THÉORIES MATÉRIALISTES ET SCEPTIQUES DE LA CONNAISSANCE
Nous n'insisterons pas longtemps sur la tentative de la nouvelle psychologie allemande de supprimer, elle aussi, l'âme, le moi, l'a priori, car elle a jusqu'ici esercé une influence beaucoup moins profonde sur la pensée contemporaine (Ij. Son effort principal tend à identifier, comme l'a fait M. Taine, l'événement physique et l'événement mental, de telle sorte que nous n'avons plus qu'un même fait sous deux faces.
(1) Voir le remafquable résumé présenté par M. Ribot : De la piyebologie allemande contemporaine . École expérimentale (Paris, Germer- BailUëre, 1819).
Cette école ae fait pas la part aussi lai^ que l'école auglaise à l'associalion des idées. Elle s'attache plutôt au fait de la perception sensible qu'elle chercbe à ramener à son concomitant physique. Il ne serait pas exact de lui donner pour précurseurs des psychologues comme Herhart, Beneke, ni même Lotze, bien que l'école ait largement profité des travaux du premier sur la statique de l'esprit. Il essayait de réduire à de simples lois de mathématiques les phénomènes de conscience, en se fondant sur ce que nos représentations peuvent être considérées comme des forces, qui tantôt se balancent, tantôt se surpassent les unes les autres en intensité. Dans le premier cas, elles se neutralisent en se tenant en équilibre et demeurent à l'état de simples tendances; dans le second cas, elles arrivent a l'état conscient dans la proportion même où elles dépassent le point de neutralisation. Herbart a essayé, en partant de ces principes, de formuler une sorte de statique de l'esprit, et de mesurer les rapports réciproques des représentations, dont la somme constitue la conscience. II n'en laissait pas moins subsister la réalité de l'âme, et se refusait à Identifier les phénomènes psychiques et physiques. Beneke maintenait comme lui leur différence. D'après lui, les phénomènes conscients tendent constamment à passer à l'inconscience, obscure région où ils s'accumulent à l'état de traces, quitte à reprendre conscience sous des excitations nouvelles. Lotze donne une très grande importance à ce qu'il appelle les signes locaux, que les impressions tacUtes et visuelles laissent après elles sur les points où elles se produisent; comme elles sont distantes les unes des autres, nous obtenons ainsi la notion empirique de l'espace. Il n'eu admet pas moins l'intuition de l'espace, sans laquelle nous n'arriverions pas à le connaître. Il reconnaît un élément métaphysique et maintient l'àme substantielle (1).
(1) FUbot, Nouvelle Psychologie allemande, p. 201.
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ea LES ORIGIHES.
' Avec Fecbaer nous samnies bien décidément en plein empirisme. Établissant une corrélation complète entre les sensations et les excitations, il prétend donner la mesure chronologique des premières, en tenont compte de ce fait que les excitations croissent plus vile que les sensations dans des proportions appréciables. Il est évident que de tels calculs seront toujours incertains, car un mètre extérieur sera tou^ jours bien grossier pour mesurer un phénomène aussi délicat que la sensalion. Fechner — reconnaissant lui-même qu'il y a toujours un écart entre les sensations et les excitations, cai' celles-ci en usant nos oi^aues les amortissent plus ou moins et empêchent la correspondance exacte qu'il avait statuée, — finit par recourir à ce qu'il appelle une activité physico-psychologique, qui est après tout ce je ne sais quoi d'inexplicable à la physiologie que nous appelons le moi (1).
Wundt a beau prétendre nous donner une psychologie physiologique , lui aussi se heurte au sphinx et rencontre \'x infranchissable pour toutes les théories purement mécaniques. D'après Wundt, nous possédons un principe d'unification des phénomènes qui cherche l'unité sous la complexité. C'est lui qui fait l'unité de la conscience, car elle est essentiellement complexe et multiple sous son apparente unilé. Le principe qui l'amène à l'unité est en dehors d'elle dans le laboratoire obscur de l'inconscience, c'est-à-dire de la vie physiologique. Ce principe uniliant, espèce de logique mécanique, tire spontanément les conclusions des prémisses posées. La sensation est la première de ces conclusions. Les sensations forment de nouvelles prémisses dont le principe unificateur déduit les idées qui ne sont jamais que des composés. Les notions générales sont déduites des idées par les mêmes procédés. Le moi n'existe pas par lui-même, il est la conclusion d'un raisonnement. Les actes qui lui donnent
. (I) Ribot. Nouvelle Psychologie allemande, p. 210.
naissance sont les processus psychiques de la sensation et de la perception, et les faits physiologiques de l'innervation. Wundt conclut à l'identité du mécanisme et de la logique. Les actes complexes de la psychologie sont à la fois des faits de conscience et des états déterminés du système nerveux. Par leur côté physique, ils né sont que dos mouvements; comme états de conscience, ils se réduisent A de simples conclusions de la logique de l'inconscience, c'est-à-dire qu'ils sont encore purement mécaniques. Wundt a essayé d'appliquer la méthode expérimentale à la psycholc^ie. It prétend mesurer le temps psychologique en déterminant d'ahord la durée de la transmission sensitive, puis celle de la perception et de la réaction ; mais celte détermination demeure toujours très arbitraire, car la durée du fait de conscience varie, selon les conditions extérieures ou intéreures du sujet. Le fait de conscience est plus ou moins rapide selon le degré de l'attention. Aussi Wundt reconnaît-il qu'il ne lui a pas encore été possible de formuler une loi. Il croit avoir constaté que le temps physiologique varie entre 1/15« et 1/19' de seconde, et que l'acte intellectuel le plus simple réclame trois centièmes de seconde; sa reproduction par la mémoire demande un temps plus long. Ces calculs n'impliquent en rien l'unification de l'événement physique et de l'événement psychique ; ils ne nous fournissent aucune explication sur la transformation du mouvement en sensation ou en pensée. Wundt n'a pas davantage montré comment la physique est douée de li^ique, et comment un principe d'unification se forme tout seul dans les bas-fonds obscurs de l'inconscience, c'esl-à-dire de la vie purement matérielle. Expliquer la conscience par l'inconscience, c'est violer la loi scientifique par excellence de l'empirisme ; je veux dire cette loi de l'induction, qui exige que nous nous élevions toujours du plus connu au moins connu. Renvoyer à l'inconscience le principe d'unification qui apparaît dans la conscience, c'est retourner la pyramide et la faire reposer sur sa pointe. Il n'y a pas lieu de triompher
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pour une si belle découverte. M. Ribot, malgré l'admiration qu'il éprouve pour cotte nouvelle psychologie aile ande qu'il a si bien élucidée, déclare eD toute sincérité que, si la vie psychique eonsisto en une série d'états de conscience liés à des états physiques, deux choses demeurenf; néanmoins, toutà fait inexplicables, mi^me après la tentative des promoteurs de la psychologie sans âme, c'est d'abord la passage de l'inorganique au vivant, et ensuite le passage de la vie à la conscience (1).
Ainsi, ni l'associationisme ni la psychologie allemande ne nous ont délivrés de l'élément à priori qui est au fond du moi. Serons-nous plus heureux en revenant au matérialisme pur, qui ne croit pas nécessaire d'expliquer le moi par les BUbtiles combinaisons que nous avons passées en revue? Il ne nous arrêtera pas longtemps; car sa réfutation ressort des considérations précédentes. En efTet, nous avons vu l'associationisme flotter de plus en plus entre l'idéalisme et les solutions grossièrement matérialistes. Les objections que nous lui avons opposées à ce double égard portent d'aplomb sur le matérialisme lui-même et abrègent singulièrement notre lâche.
Quand nous discuterons plus tard la question anthropologique, nous établirons, par l'étude comparée de nos facultés intellectuelles et morales et de la partie physiologique de notre être, leur distinction absolue dans leur corrélation. C'est alors que nous examinerons le problème des relations du cerveau et de l'esprit, et celui du mouvement réflexe.
Contentons- nous pour l'instant d'opposer aux théories matérialistes les conclusions de la nouvelle psychologie anglaise. Nous l'avons vue aboutir à une notion de la corporalité qui
(1) InliiidiKtiù», p. xiii. La thi^ane de M. de Hartmann sur la formation de la conscience dana l'Inconscient devrait logiquement trouver sa place ici; mais, comme il est impassible de la comprendre en quelque mesure sans la rattacher à son aystëme, nous la réservons pour le moment où nous exposerons et disculerons les bases de la philosophie de l'inconscient.
réduit celle-ci à une simple possibilité de seosations, la matière n'étant plus que le résultat d'un jeu de l'esprit, d'une combinaison intellectuelle. Nous avons vu M. Taine plonger, en définitive, le monde où il ne voit qu'un tourbillon de fan- 'tomes dans ce trou noir du vide ou il faut bien aboutir avec le phénoménlsnie. Sans admettre cet idéalisme cfh'éné, dernier mot des écoles qui, aujourd'hui, veulent tout ramener à la sensation, nous devons reconnaître que ce qu'il y a de moins certain pour nous, c'est la matière, puisque nous ne pouvons jamais l'atteindre directemeul. Nous ne la rejoignons que par l'intermédiaire de nos facultés cognitives, qui ne sont pas seulement reproductives des choses, mais encore modificatrices. La sensation D'est pas la simple empreinte des phénomènes du dehors ; elle exerce une action de transformation. Tout le monde sait que les couleurs comme les sons ne nous viennent pas directement du dehors. Ni le rouge ni le blanc n'existent en eux-mêmes sans le foyer concentrateur de notre organisme. Ainsi en est-il de tous les phénomènes matériels. « L'afQrmation d'un corps étendu qui D'existé pas indépendamment du moi n'est qu'une hypothèse où je suis conduit par le besoin de m'expliquer mes seosations, c'est-à-dire les modifications de ma propre conscience (1). » Nous admirons vraiment l'imperturbable assurance avec laquelle nos matérialistes prétendent avoir trouvé le terrain inexpugnable de la certitude, l'objectivité irréductible, alors qu'ils sont en pleine subjectivité; la matière étant la moins immédiate de toutes nos connaissances, nos sensations ne nous la fout voir qu'au travers de verres colorés ; il s'ensuit que le matérialisme lui-même nous renvoie du dehors au dedans; il ne rejoint pas directement les choses. L'explication qu'il en donne est une hypothèse à laquelle l'esprit est conduit par ces principes de causalité que devraient s'interdire les philosophes de la sensation, puisqu'ils ne sau-
(I) Charied Secrélan, Discours laïques, p. 128.
6i LES ORIGINES.
raient s'en dégager. Chercher à expliquer la sensation, fût-ce par le matérialisme te plus exclusif, c'est sortir de la donnée même dont celui-ci prétend partir, car toute explication suppose l'idée de la cause, laquelle ne peut venir que de l'esprit.
Un vigoureux penseur a retracé dans un livre remarquable cette évolution du matérialisme qui le conduit à s'évaporer dans le subjeclivisme. Lange en a écrit l'histoire avec autant de clarté que de sûreté d'information (1). Il ne s'est pas contenté d'exposer les systèmes philosophiques, il a encore présenté un large tableau du mouvement scientifique contemporain et des progrès immenses accomplis dans l'étude de la nature. U semble au premier abord que Lange soit un apologiste enthousiaste de la philosophie matérialiste ; il n'hésite pas à la glorifier comme ayant seule favorisé le moU' vement de la science, bien que, tout en condamnantla métaphysique de Platon et d'Aristote, il reconnaisse, comme nous l'avons vu, que ces grands rêveurs ont seuls enflé d'un sûufllG puissant la voile de le pensée humaine dans sa poursuite de la vérité. Si ces illustres maîtres l'ont, d'après lui, fait dévier de la voie, ils lui ont donné ce qu'aucune méthode ne remplace, l'impulsion toute-puissante, le grand coup d'aile. Lange n'en déclare pas moins que c'est bien le matérialisme qui a commencé à fonder la science véritable de la nature dans l'antiquité. Elle a dû ses meilleurs prc^rès, depuis la Renaissance, à Jordano Bruno, Bacon, Gassendi et, de nos jours, â leurs héritiers légitimes. Seulement ii faut s'entendre. Ce n'est pas le matérialisme en tant qu'explication philosophique des choses qu'il préconise ; à ce point de vue, il lui paraît exclusif et faux comme tous les grands systèmes philosophiques. Ce qu'il relève et admire en lui, c'est le fait de s'être concentré sur l'étude de la réalité, d'avoir cherché ses lois en elle-même, en écartant toutes les entités philosophiques
(1) Lange, Hislaire du Matérialisme, traduit par Pomerot, 2 vol. iD-8> (Paris, Reinwaldj I8T0).
qui viennent rompre le ferme tissu des faits naturels et y intercaler des hypotbèses sans caractère scientifique.
Le matérialisme a donc rendu, d'après Lange, les plus éminents services, non pas par ses essais de ihéopie générale ou dé cosmoli^e, mais par l'élimination des entités métaphysiques qui, dépassant la nature, en détournent notre attention et introduisent la chimère dans l'étude des faits. Mais cette matière elle-même est en dernier ressort l'inexplicable par excellence. Jamais le matérialisme n'a atteint la réalité en soi, mais seulement cette réalité toute relative que nous ne pouvons rejoindre que par nos moyens de connaissance toujours empreints de subjectivité. Lange donne son entière approbation à cette déclaration de Dubois Reymond : a Nous De sommes en état de comprendre ni l'intime vibration d'une substance primordiale dépourvue de qualité, ni la conscience, ni à son degré le plus élémentaire la sensation. Dès la première impression de plaisir ou de douleur qu'éprouva l'être le plus simple s'ouvrit un abîme infi'ancliissable. La connaissance anatomique du cerveau la plus haute que nous puissions atteindre ne nous y révèle qu'une matière en mouvement ; mais, si l'on s'imaginait comprendre à l'aide de ces connaissances certains phénomènes intellectuels comme la mémoire, le sens des idées, on se ferait illusion. Nous n'apprenons à connaître que certaines conditions de la vie intellectuelle; mais nous n'apprenons pas a connaître comment, dans ces conditions, provient la vie intellectuelle. Quelle connexion existe-t-il, d'une pari, entre les mouvements déterminés d'atomes de notre cerveau, et, d'autre part, entre des faits pour moi primitifs, indéniables, indéfinissables comme ceux-ci : j'éprouve une douleur, un plaisir, ou bien la certitude immédiate de ma pensée et de mon être. Il est impossible d'entrevoir comment la pensée pourrait sortir des atomes. Quand même je donnerais la conscience aux atomes, je ne le comprendrais pas (1). » Prenant à partie
(i) Lange, HUtoire tbi Maltrialisme, t. II, p. 1G3.
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l'atomisme. Lange montre que l'alome, de réduction en réduction, en revient à une force. La matière est partout l'inconnu; nous ne la connaissons que par la force, n La chose n'est que le point de repos désiré par notre pensée. Nous appelons chose un groupe de phénomènes connus que nous 'concevons d'une manière unitaire. Nous nommons force les propriétés de ces choses que nous avons reconnues par leurs effets déterminés sur d'autres cboses. Nous nommons matière ce que dans une chose nous ne pouvons résoudre en force. Mais comme la force est une propriété de la chose qui est une abstraction, la matière elle-même en est une. C'est l'hypothèse réclamée par la nature de notre intelligence (1). « En vain s'imaginerait-on avoir donné gain de cause au matérialisme en invoquant les mouvements réflexes qui montrent le corps accomplissant sans le concours de la pensée des opérations attribuées jusqu'ici à l'esprit conscient ; ce serait oublier que le corps lui-même est une de nos représentations. En résumé, comme moyen de connaissance, le matérialisme occupe décidément le dernier rang. Nul système ne conduirait plus rapidement à ce qu'on appelle en Angleterre l'agnosticisme pur, qui n'est pas autre chose que le scepticisme absolu.
L'esprit humain n'a jamais pu s'y tenir; il est de l'essence même du scepticisme de ne pouvoir s'afQrmer et se poser sans se détruire, puisqu'il n'a pas même le droit de conclure au doute. Affirmer le doute, c'est afOrmer. La négation totale est impossible, car pour nier il faut supposer l'affirmation préalable ; les dents pour ronger doivent au moins se prendre à quelque chose. Arrivé au néant absolu, l'esprit expire et la science n'est plus. Chercher à prouver le scepticisme, c'est d'ailleurs supposer la raison, à moins de consentir à ne rien prouver. Il y a plus : toute ai^umentation poursuit un but, celui de convaincre ; elle emporte avec elle
(I) Lange, Hiitoîre du Matérialisme, t. Il, p. 23i.
au moins pratiquement la notiun de fia. L'éliminer, c'est renoncer parla môme à établir quoi que ce soit; pour prouver qu'il n'y a pas de finalité, Il faut commencer par en user(l). Ënlln si le matérialisme a raison, à quoi bon démonlrer, argumenter? Notre système est un résultat de la fatalité; il dépend de l'état de notre cerveau : siat mole sua. C'est ainsi que le matérialisme, qui s'est si souvent couronné luimême comme le roi de la science, la rend impossible. Il en a d'autant moins le dernier mol qu'il n'en peut pas b^ayer le premier.
Pour en revenir au scepticisme, qui est la conséquence naturelle et le châtiment du matérialisme condamné à ne posséder dans la sensation qu'un caractère mobile et fuyant, incapable, non seulement de discerner le vrai du faux, mais même d'admettre leur distinction, il n'a pas trouvé de réfutation plus décisive que celle que lui ont opposée les deux grands philosophes de la Grèce. L'ai^umentation de Platon dans le Théétète est péremptoire. On sait que Protagoras qui, lui aussi, ne croyait qu'à l'observation sensible, en concluait que l'homme est la mesure de tonte chose et que, comme il est emporté dans le mouvement perpétuel de la sensation, cette mesure n'a pas plus de flxité que lui-même; les théories de Protagoras ont été reprises de nos jours et ont trouvé dans l'illustre historien Grote un habile apologiste. Nous renvoyons à ces pages immortelles du grand philosophe grec ou la dialectique la plus pénétrante réduit à l'absurde, la thèse du sensualisme sceptique. Platon montre que, dans ce conflit d'affirmations et de négations également plausibles, l'homme ne peut même affirmer s'il a froid ou chaud, que la sensation elle-même ne peut se produire, car elle ne réussit jamais à trouver la seconde nécessaire pour flxer l'objet toujours fuyant et insaisissable dans le tourbillon qui l'entraîne. La connaissance du passé est impossible, car
(1) Charles Seorétan, Dùcours Mquea, p. 9.
le passé n'est rien pour la sensation. La science et l'ignorance se valent, la discussion est le plus vain des jeux, car elle ne saurait jamais aboutir. Platon élève le débat à sa vraie tiauteur en le transportant dans la sphère morale où s'impose la distinction du juste et de l'injuste, et comme conséquence la différence entre le sophiste trafiquant des paroles et le philosophe ami et serviteur de la justice et de la vérité. « Pour ces qualités, que le vulgaire appelle talents et habileté, elles ne font dans le gouvernement politique que des tyrans, et dans les arts que des mercenaires. Ainsi on ne saurait mieux faire que refuser à celui qui hlesse la justice et la piété dans ses discours le titre d'hat)ite (1). » En opposition à toutes les doctrines sceptiques plus ou moins sensualistes, Aristote formule avec son incomparable puissance l'axiome fondamental de la raison dialectique, ce principe de contradiction qui s'oppose absolument â ce qu'une chose soit à la fois et ne soit pas, à ce que les contraires soient également vrais. « Si les contradictions, dit-il, étaient toutes également vraies relativement à la même chose, tout dès lors serait confondu avec tout et par cela même il n'y a plus rien qui soit i-éellement existant; alors tout le monde est dans le vrai, tout le monde est dans le faux, et l'adversaire luimême doit convenir qu'il est aussi dans l'erreur. Et cependant tout le monde croit en quelque chose d'absolu, si ce n'est sur toutes matières sans exception, au moins fait-il la distinction du meilleur et du pire. JHéme en supposant qu'il n'y ait pas d'absolu, il y a au moins quelque chose qui est plus solide et plus ferme que le reste ; et cela suffit pour nous débarrasser de cette théorie intempérante qui nous interdisait de penser quoi que ce soit de déterminé et de précis (2). »
(1) Tkéitète, traduction Couein, t. !•', p. 138.
(2) Aristote, Métaphysique, liv. IX, cbap. iv. Trftduolion de M. Barthélémy Salat-Hilaire.
Nous sommes arrivé an terme de cette discussion à des résultats imporlaots, et selon nous incoatestables. Nous sommes eu droit d'alllrmer que la conaaissance, aussi réduite qu'on le voudra, ne peut pas se passer d'un élémeal à priori, à moins de se perdre dans le vide et dans le néanl. La méthode inductive du positivisme nous a contraints de nous élever au-dessus de la sensation qui ne permet point de prévoir et de statuer pour l'avenir la relation permanente des antécédents et des conséquents, laquelle réclame une activité du sujet. L'école associationiste n'a pas réussi à dissoudre l'idée de cause dans la simple relation des antécédents et desconséquents, car ce serait la dépouiller de son caractère essentiel qui est la productivité. Eu outre, elle n'a pu réduire le moi à n'être qu'un chaînon dans la série des phénomènes, — car c'est un chaînon qui s'en distingue et prend conscience de lui-même. Le pouvoir môme d'associer les idées et de former des synthèses suppose une activité interne qui ne peut être elle-même une simple association, car, pour la produire, il aurait fallu une faculté associante, et nous n'aurions fait que reculer la difficulté. De même, ni le temps ni l'espace ne peuvent être déduits de l'expérience ; car, pour les y trouver, il faut les y mettre, puisque ni la simple succession ni la simple coexistence n'en épuisent la notion. Nous avons donc constaté que la notion de cause, pas plus que celles de temps, d'espace ou de substance ne découlent de nos sensations même combinées, car ces combinaisonsingénieuses supposent une activité intérieure. L'explication simplement matérialiste n'a pu tenir devant l'irréductibilité du mouvement et de la pensée. Elle a trouvé sa réductionà l'absurde dans le scepticisme auquel elle conduit nécessairement en détruisant jusqu'aux conditions les plus générales de la science. Nous concluons donc que, sans sortir des données de l'école empirique, nous sommes portés en dehors et au-dessus d'elle ; nous sommes contraints d'admettre un élément à'à priori dans la connaissance, élément que nous ne pouvons trouver que
dans la sujet couDaissaot. Il s'agit maiuleDant de le déterminer avec précision et de chercher comment et dans quelle mesure il nous conduit à l'objet , aux choses (1). Il nous sera permis, avant de passer à cette importante étude, de tirer avantage d'un fait indéniable : c'est que l'école empirique elle-même, dans ses représentants les plus éminents, s'est ménagé une ouverture dans cetlemurailleépaisse du phénoménisme sensualiste derrière laquelle elle voulait nous retenir loin de c« qu'elle appelait la divagation métaphysique. Nous avons déjà rappelé sa fameuse et insoutenable théorie de l'iDconnaissable, aussi nettement formulée que mise en oubli dans la construction d'un système qui logiquement ne permet rien au delà des sensations et de leurs combinaisons. Chez Stuart Mill, surtout vers la fin de sa vie, il y a bien autre chose ; il y a une aspiration toujours plus puissante vers cette région du divin dont il avait ëlé si longtemps exilé pendant tout le cours de cette éducation aride dont son autobiographie décrit les eiïets desséchants avec une si poignante énergie ('2). Une affection profonde, passionnée pour une femme d'élite, grande par la pensée comme par le cœur, donna le change à ce besoin d'un amour infini qui l'avait
(i) Voir, pour tnut ce gui se rapporte au moi conscient, l'imporiant ouvrage de M. Prancisquo BoulUier sur la VTvie conscience {Paria, Hachettc, 18SSJ. Oc y trouve une grande flnesse d'analyse psychologique. L'autour, après avjir établi l'irréduotibililé de la pensée et du muuvemeat cérébral, montre dans is. conscienoe une faculté !i la fois innée et maltrease, qui n'a poiDtde domaine h part, maïs eiit inséparable de toutes les manifestatioDs intellectuelles ou morales de la vie du moi, !ji pensée, le amiliment, le vouloir, dépourvus de conscience, n'existent pas véritablement. Ls réfteilaii sur le fait de conscience est progressive, mais lo fait de conscience luî-mènie est inbérent à la vie psychique, dès que celle-ci se produit. La conscience est indivisible et doit présider à toutes les manifestations de nos sentiments, de nos idées, de nos volontés, soua peine que l'esprit disparaisse. Inconscience ne peut s'expliquer par la succession que seuls elle explique. M. Bouillier conclut en montrant combien est chimérique la tentative d'une psychologie sans ime.
(a) Jfes mémoires, histoire de ma vie et de mes idées, traduit de l'anglais, par M. B. Gazelles (Germer-Baillière, Paris, 1878).
torturé; il transporta dans cette affectioa l'exaltatioa du sentiment religieux ; mais il n'en resta pas là. Qu'on lise le dernier de ses Essais sur la religion, publiés peu de temps avant sa mort. On ne t'accusera pas d'avoir écrit une de ces rétractations in eidremis qui interrompent brusquement la chaîne des pensées antérieures. On le retrouve tout entier dans ce morceau si distingué, avec sa logique fine et sagace, . toujours habile à décomposer les idées, à peser les arguments, à montrer l'inanité de ceux qui sont fondés sur le préjugé, fût-ce le plus respectable. Stuart Mill est aussi sévère que Kant pour les preuves ordinaires de l'existence de Dieu ; il se refuse même, bien à tort, à admettre celle qui est tirée de l'obl^atioD morale. Il écarte entièrement tout ce qui ressemble au surnaturel, et, quoiqu'il laisse subsister une possibilité théorique du miracle, il renouvelle contre la preuve du témoignage la polémique acérée de Hume. Ses conclusions sont étranges; ii regarde comme probable que la cause première n'a qu'une puissance limitée, et qu'elle a di), à l'origine des choses, lutter, comme ledemiurgedesgnostiques, contre une matière étemelle et résistante.
On le voit, nous avons bien alTaire à un libre-penseur authentique qui ne s'est incliné devant aucune autorité. Il est d'autant plus remarquable de le voir accepter pour la première fois, avec le principe de finalité, une sorte de pouvoir créateur, limilé par des pouvoirs rivaux, dont l'induence expliquerait seule les grandes anomalies de la nalure. Stuart Mill n'admet pas les preuves ordinaires de l'immortalité de l'âme; cependant il croit à sa possibilité. Écoutons-le lui-même : i De ce que tout périt dans la nature, on ne peut rien conclure pour l'âme, car le sentiment et la pensée sont au pâle opposé de la matière inanimée. Toute matière en dehors des êtres sentants n'a qu'une existence hypothétique; c'est une pure supposition pour expliquer nos sensations. L'esprit est, au point de vue philosophique, la seule réalité dont nous ayons la preuve, et on ne saurait établir aucune analt^e entre l'esprit et les
autres réalités (1), » Cela ne suffit pas sans doute à prouver son immortalité ; mais l'espoir est au moins permis, et la vie future, si elle devient notre partage, nous gardera le plus précieux privilège de la vie présente, qui est de nous perfectionner par nos efforts. Quant à la religion en soi, sans pouvoir rétablir par preuves irréfutables, elle peut devenir aussi l'objet de nos espérances. Il s'en faut qu'elle soit sans valeur. Elle fait de la vie et de la nature humaine des objets d'un bien plus haut prix pour le cœur; elle communique plus de force comme aussi plus de solennité à tous les sentiments qui sont éveillés en nous par nos semblables ; elle affaiblit l'impression produite par cette ironie de la nature, qui devient si pénible quand nous voyons toute une vie d'efforts et de sacrifices n'aboutir à ne former un esprit sage et noble que pour qu'il disparaisse. « Le sentiment de dépendre d'un Être parfait, ajoute Stuart Mill, a une grande puissance sur la vie morale. Le christianisme a produit sur l'homme un effet précieux, en lui présentant dans une personne divine un type d'excellence, un modèle à imiter. De quelque croyance que la critique nous dépouille, le Christ nous reste, fîgure unique qui s'élève autant au-dessus de ses précurseurs que de ses successeurs, si bien qu'il ne serai t pas possible même aujourd'hui à un incrédule de trouver une meilleure façon de traduire la règle de la vertu dans sa conduite que d'essayer de vivre de telle sorte que le Christ approuvât sa vie. De telles croyances sont un auxiliaire précieux dans cette lutte constante du bien contre le mal, et la pensée la plus fortifiante qui puisse inspirer un homme est celle de faire quelque chose dans la vie, même sur la plus humble échelle, pour hâter si peu que ce soit le triomphe final du bien (2). s Nous ne méconnaissons pas l'insufflsaDce de la religion ainsi réduite à l'état de
(1) Stuart Mtll, EMàis mr la religion, iradiiita de l'anglais par Gazelles (Paris, Germer-BiiilliÈre, 1875).
pure hypothèse que rien ne justifie scientifiquement et qui reste, en définitive, en dehors du système; mais une pareille inconséquence chez uu tel dialecticien dénote la puissance du plus grand des faits humains que la frivolité ou le parti pris parviennent seuls à éliminer dans l'explication des choses. L'auteur de Y Histoire du Malérialisme lui fait la part encore plus grande dans la conclusion d'un livre destiné à écarter toutes les entités métaphysiques. Après avoir glorifié les hienfaits du matérialisme au point de vue scientifique en tant qu'il s'est attaché à la réalité, c'est-à-dire à l'ensemble des phénomènes perçus par les sens, sans tomber dans l'illusion d'une réalité indépendante de nous. Lange prononce sur sa morale le jugement le plus sévère. H ne veut pas de ce souffle glacé de Taoïsme qui courbe et avilit les âmes. Le matériaUsme, utile comme contrepoids des fétiches métaphysiques qui veulent pénétrer dans l'essence de la réalité, demeure absolument étranger aux plus hautes fonctions de l'esprit humain, « L'univers, dit Lange, tel que noua le comprenons dans une conception purement conforme à la science de la nature, ne pourrait pas plus nous enlhousiasmer qu'une Iliade (lue nous épèlerions. Toute vue d'ensemble est soumise à des principes esthétiques, et chaque pas fait vers le Tout est un pas fait vers l'idéal. Notre esprit est fait pour trouver en lui une conception harmonique de l'univers (l), » Cet idéal perçu par la poésie est le bienfait réel de la religion qui l'a enveloppé dans sa mythologie. Le rationalisme se perd dans le sable de la platitude sans se débarrasser de d(^mes insoutenables. La poésie nous élève à l'idéal au travers des mythes de la religion ; elle nous transporle audessus du réel. La religion ainsi considérée mérite l'amour des esprits les plus scientifiques. « La victoire sur l'égoïsme De sera remportée que par un grand idéal qui apparaîtra comme un étranger venu d'un autre monde, et qui, en exi-
(1) Lange, Histoire du Malériàtiime, t. II, p. 3T6-3BQ.
géant l'impossible, fera sortir la réalité de ses gonds. En aucun cas l'œuvre du passé ne sera perdue. Qui doac voudrait réfuter la Messe de Palestrina? L'ère nouvelle ne triomphera que sous la bannière d'une grande idée qui triomphera de l'égoïsme (1). »
Le caractère vague de cet idéalisme tout esthétique saute aux yeux. Il n'en oRïe pas moins un haut intérêt. Après tout, cette brûlante aspiration vers le bien, vers l'amour, est un fait; elle est dans l'homme. Comme on ne peut la réduire à un état purement mécanique, qu'elle n'est ni un fluide ni un mouvement, elle est quelque chose sui generis, qui ne rentre pas dans les simples représentations phénoménales, résultat des impressions des sens. H y a là un élément à part. On dirait dans les profondeurs de l'être humain la place marquée de ce sublime étranger qu'invoquait Lange pour remporter la victoire de l'idéal. Aussi sommes-nous en droit de dire que, toutes les fois qu'il apparaît de nouveau parmi nous, il vient vraiment chez les siens. Qu'il soit ou non déjà apparu, il y a dans l'être humain une aspiration qui l'appelle, et que les choses n'ont pas produite. Nous sommes en présence de Va priori, non seulement intellectuel, mais religieux. Seulement la base en est trop mobile chez Lange. Il faut autre chose que ce nuage coloré des splendeurs de l'imagination et des feux du sentiment; il faut le roc inébranlable de l'impératif catégorique pour arriver à la certitude.
(i) Lange, Histoire du Matérialisme, t. II, p. 59Ï.