LES PEUPLES SAUVAGES
Exposons loul d'abord la thèse fondamentale de l'école transformiste ou simplement matérialiste sur les peuples sauvages. Elle a été soutenue par M. TyloF et sir John Luhbock, dans des livres considérables, où l'on retrouve à chaque page l'application des théories d'Herbert Spencer sur l'origine de la religion (1). La même tendance a été représentée en France par le docteur Leiourneau et MM. Hovelacque et Girard de Rialhe, comme aussi par de nombreuses publica- . tions de la société d'anthropologie, dans lesquelles nous retrouvons sans cesse l'inttuence de M. Broca (2).
Les solutions de l'école matérialiste ont été sérieusement contestées par M. de Quatrefagea (3) avec sa grande compétence scienlillquc et la haute impartialité qui lui est habituelle. Le grand livre de M. Wailz sur l'anthropol(%ie a beau être dépassé pour l'exposition des faits, ses prolégomènes n'ont pas vieilli; complétés par les récits des missionnaires de toute communion, ils nous fournissent de solides bases de discussion (4).
L'école naturaliste est d'accord dans toutes ses ramiDcatîons pour rapporter le développement de l'bumanilé aux
(1) La cm.'isalion primiliue, poi' M, EMwarda Tylor, 2 vol., Irmluit du.
l'aiiglai* pur M. EiJoiiard Barbici". Relowald, 1816, — tes oni/ines de la
cioiiisatioit. Étal primitif de l'honane et mœurs des sauvages modernes,
■ par air John Lubbock, Iraduct. Ed. Barbier. (Paria, t. vol. Germer Bail-
lière, 1873.)
[Tjlasotiologif d'après l'elhnogr2phie,piu- M, Charles Lelourneaii, (Paris, Reinwald, 1880.] — La Mythologie comparée, par Girard de Rialhe, Tome I" (ParÎB, Reinwald, 1878). — Voir auiai Scliultic: Der Felichismus. (Leipiig, 1871.)
(3) Qualrefagee, l'E^)éce. humaine. (Parie, 1677.)
(4) Anthropologie dei- f/atur-rixtker, von Theod. Waitz, 2» édit., 1877. {Leiprig.)
tSl LES ORIGINES.
iafluences du monde extérieur, en faisant totalement abstraction de l'intuition intellectuelle et morale. Elle comoieoce par établir que la vie sauvage, aesimitée de tout point par elle à la bestialité, n'est à aucun degré une dégénérescence, maî3 qu'elle nous présente réellement l'état priniitir de notre race. On dirait une sorte de bloc erratique venu jusqu'à nous du temps des origines. Nous établirons plus lard que, même réduite à ses éléments Incontestables, la vie sauvage est déjà humaine et contient en germe les plus hauts développements futurs. Pour le momeut, nous devons considérer s'il est vrai qu'elle ne présente aucun signe de dégénérescence. M. Tylor, pour établir sa thèse, s'appuie principalement sur ce fait, que l'on n'a jamais vu la civilisation retourner à ta barbarie. Cette assertion est beaucoup trop générale. Lui-même reconnaît la possibilité de dégradations partielles pour telle ou telle tribu (1). Il est loin d'avoir prouvé q\ie les traces de civilisation que l'on trouve, soit dans les territoires de chasse des sauvages de l'Amérique du Sud, Boit dans les Indes, soient dues à l'intervention d'une race supérieure, comme c'est le cas, par csemple, des baptistères du pays des Esquimaux qui sont évidemment d'origine chrétienne. Des faits nombreux établissent la possibilité d'une déchéance sociale au sein d'une race di^jà civilisée, non seulement pour des individus, mais encore pour des groupes entiers, sous l'Influence d'un milieu transformé. C'est ainsi que les Bassoutos, peuplade du sud de l'Afrique, étaient en 1832 momentanément devenus cannibales à la suite de guerres terribles qui les avaient fait deaeendre au dernier d^ré de la barbarie, t»«n au-dessou» de leur niveau antérieur (2). Les exemples nombreux eltés par Waitz ne laissent aucun doute sur celte possibilité de dégéoé*
(1) Tylor, CiviUialion primtHtt, vol, ï«*, tb. n,
{2) CbuUb, les Biutoutot, Yingl-troii aanéët atttud de l'AfiifUt,p. 18-19.
(Pari», 1810.)
rescenee. Il sufAt, d'après lui, de l'isolement soudain de sooiétés petites ou grandes, de l'iaterruplion de tout rapport de cottimerce avee la mère-patrie et de l'influence d'uu milieu sauvage pour op^r des transformations profondes ebez les descendants immédiats d'une nation très avancée par sa culture (1). On a vu une colonie espagnole dans les plaines de Gordova, sur les confins de la république Argentine, devenir en tout poiut semblable aux Indiens. La même remarque s'applique aux. nombreuses colonies de créoles dans les portées voisina, corttme aux paysans brésiliens Tivaul sur les frontières. Les descendanls des Portugais établis à Sertajo et à Goyas sont tombés aussi bas que les pires sauvages (2)^ Que si l'on préleod que cette dégénérescence lient au mélange du sang, nous nous eontenteroDS de rappeler les traces de supersliliou et de barbarie qtie Tylor énumère si complalsamment au selu de nos oattons civilisées ; alors même qu'elles n'ont jamais eu de contact avec d'autres races (3).
I) est certain que le dév^oppement d'un peuple, d'une race ou d'une tribu, dépend de coadilions nombreuses et variées qui expliquent parroitemeal soit ses progrès, soi! son état stationnaire, soit ses reculs. Ces conditions ont été rameDées par Watle aux quatre suivantes : 1" le climat ; 2" la nourriture et le genre de vie ; 3° le plus ou moins de eultnre intellectoelle ; 4° la productioR Spontanée et la transmission par héritage de nouTelles prédîsposilioQS physiques 00 inlellectnelles, qui sont dues pour une grande part aux influences individaeiles (4). Ces coodiliODS n'agissent pas isolément ; elles sont d'autant plus actives que la culture intel* lectnelle a atteint un degré plus élevé. Il s'ensuit que le
{I) Waila, ouv. ci«, vol. I", p. 36M70. (î) WriU, Anthropologie, vol. I«, p. 370, (3) Tylor, ïol. 1", cb. lu.
(t) Waiti, 1. 1», p. 38 à 9S»
développement moral et social d'une nation résulte de sonhistoire. Il dépend du milieu qu'elle s'est choisi et aussi des aptitudes qu'elle a manifestées et exercées, enfin des individualités qui s'y sont produites. Rien n'empêche qu'une migration nouvelle, amenée par telle ou telle circonstance, ne le modifie profondément à une époque donnée, soit pour l'élever, soit pour l'abaisser, Od n'est donc point fondé h conclure avec certitude, comme le fait M. Hovelacque, de l'abaissement des races sauvages actuelles à leur état originaire. Des difTéreuces notables ont pu se produire dès le début de leur histoire, surtout si l'on reconnaît l'unité de la race humaine. Nous admettons sans doute une période de rude enfance pour l'humanité; mois rien ne prouve que cette rude enfance doive être assimilée à celte ignoble I)Qrbarie des habitants de la Terre-de-Feu
. à laquelle on voudrait ramener l'homme primitif; il peut très bien y avoir là un fait de dégradation. Nous verrons plus tard à quel point le Troglodyte était supérieur au Mélanésien ou au Papou. Si nous l'établissons, nous aurons
■ enlevé à Tylor une de ses preuves préférées pour écarter l'idée d'une dégénérescence.
La psychologie expérimentale, à elle seule, en démontre la possibilité; il n'est pas un homme qui ne sache qu'il peut déchoir et retourner en arrière au point de vue moral, et pas un historien qui ne doive admettre qu'en pleine société civilisée on voit des peuples et des générations se précipiter dans d'irrémédiables décadences. L'histoire est toute jonchée de ruines. Le progrès ne s'arrête pas longtemps pour la race prise dans son ensemble ; mais, en suivant sa marche, ii laisse en route, non-seulement des individus réfractaires, mais encore des peuples entiers. Ce n'est pas sur ces retardataires qu'il faut régler l'horloge de l'humanité, et ce n'est pas chez eux, en tout cas, qu'il faut chercher à aucune époque ses traits caractéristiques (i).
(!) Voir, Duc d'Arfcyll, Primîtival ma,,. {London, JSflt.)
L'ORIGINE DE LA MORALE ET DE LA RELIGION tRii
La prétendue évolution de la vie sauvage, telle que la décrit l'école naturaliste en la considéraot comme le premier d^ré du développement de l'humanité, a deux grands dé> fauts : elle part de trop bas, et elle s'élève trop haut ; car il lui est impossible d'expliquer les progrès qu'elle constate dans l'humanité, une rois qu'elle la fait débuter par la bestialité complète. A quoi, en elTet, revient primitivement toute cette évolution qui aboutit à notre civilisation actuelle ? D'après M. Letourneau, elle n'est pas autre chose que le développement progressif, sous des stimulants divers, de la simple vie sensitive, qui se résume, au début, par le besoin de se nourrir et de se reproduire. « Dans l'existencee de l'homme inférieur, dit-il, nous avons vu les oppétits nutritifs dominer, noyer, étoufTer tous les autres. Dans toutes les races, l'homme primitif est une sorte de bête fauve, pour qui la préoccupation maîtresse est d'assouvir sa faim, de capturer et de dévorer sa proie (1). n M. Leioumeau cherche, dans son savant livre sur la sociologie, à nous montrer comment ce fauve invente l'industrie et l'art, fonde la famille en s'élevant audessus de la furie sexuelle, et enfin organisel'Étal. a Le groupe ethnique va grandissant toujours, jusqu'à ce que le gouvernement des sociétés humaines devienne une science, avec ses procédés spéciaux et son but, qui est l'ainélioralion de l'espèce au triple point de vue physique, moral et intellectuel (i). t On voit combien est grand l'écart entre le début et le terme de celte évolution, et combien il est impossible d'expliquer de quelle façon une si splendide floraison se dégage d'un germe si pauvre. C'est que le germe est volontairement appauvri par l'école naturaliste, contrairement aux faits les plus patents que M. Letourneau lui-même né peut totalement méconnaître. 11 est vrai qu'il considère l'élément religieux qui se retrouve pourtant, d'après lui, jusque dans
(i) Letourneau, SocMogic, p. 5«3.
m LES ORIGINES.
le plus ohsour lointain ds notre passé, oomme une imperfection radicale dont le progrèa doit nous détwrraBaer (1). H. Tylor est moini alwolu sur ce point ; car il foit rentrsF la religion dans révolution normale de l'humanilâ. L'homme primitif ou le BAuvage n'en est pas oioins, pour lui, assimilé à i'vnimai. Son industrie élémentaire serait tout entière empruntée à la nature, oelle-ci lui livrant parfois des BÎlex déjà plus ou moins transformés par accident et qui peuvent servir de couteaux ou de flèches. Être entièrement seositif, incapable do distinguer entre le sujet et l'objet, il extravase en quelque sorte sa propre vie sur la nature ; il croit que oelle-ci est animée comme lui de ce souffle vital qu'il a appris  distinguer de son corps, soit en regardant son ombre s'étendre à ses pieds, soit en se seotant dégagé pour un moment de sa vie physique dans les illusions du rêve. Cette première et naïve manifestation du sentiment religieux reçoit de Tylor l'appellation d'animisme (2). Confondant sans cesse et partout le naturel et le surnaturel, le sauvage reconnaît ce souifle vital, cet esprit universel dans tous les phénomènes de la nature, dont l'aotion est tour & tour bienfaisante ou malfaisante, dans les animaux comme dans les végétauxet, plus tard, dans les astres. Il le voit concentré dans son fétiche ; aussi l'adore-t-U tout en le redoutant, et 11 cherche à l'apaiser par des offrandes. Le soleil, la lune et les étoiles deviennent pour lui les plus grands des fétiches. Disposé à modeler les choses et les êtres sur lui-même, il se crée des dieux mftles et des dieux femelles. C'est ainsi que, de l'anlmisme, il s'est élevé au fétichisme, puis à l'anthropomorphisme qui ouvre une carrière indéfinie à la production des mythes. La mythologie n'est qu'une répétition agrandie de l'hlsloire humaine (3). L'imagination travaille incessamment sur ce thème; il suffit d'une métaphore pour enfanter un mythe
(1) Letourneau, Sociologie, (î) Tylor. vol. II, ch. viii.
(3) Tjlor, vol. II, ch, xiv t
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L'ORIGINE DE LA MORALE ET DE LA RELICION. iST nouveau. Ub grands dieux planétaireB Q'ampêcbent pas le foisooDeinent des dieux inférieurs qui peuplent l'air, la terre et les eaux, et qui se soQt peu à peu dégagét de l'objet matériel ou du fétiche. Le fétichisme aboutit à une sorte de spiritisme qui se développe concurremmeat avec l'adoration des grands dieux planéteirea et personnifie les forces de la nature SDU3 leur aspect tour à tour bienfaisant et malfaisant. De là le dualisme polythéiste qui, presque partout, a amené l'esprit tiumain à la notion d'un Dieu suprême pour dominer cette multitude de déitéa de toute sorte, mais sans qu'il dépasse jamais le cercle do la nature. La pensée, en a'élevant au monothéisme, se contente de suivre cette méthode de simplification et d'uniflcation qui est la loi de son évolution (1). L'animisme, n'a pas seulement produit les dieux; il a encore développé ridée d'une vie future qui se présente, tantôt sous la forme de la métempsycose, tantôt sous celle d'une existence d'outre-tombe à Tétat vaporeux de fantôme (2). Ainsi s'est établi le culte des aucêtres; parfois leur esprit a été comme infusé par la mythologie dans les plus grands des dieux planétaires. Ajoutons que Tylor fait complètement abstraction du sentiment moral dans cette longue élaboration de la religion des peuples sauvages (3).
On voit à quel point les explications deTylor se rapprochent de celles d'Herbert Spencer. La réfutation que nous avons tentée du système du chef de l'école transftirmfste anglaise abrégera beaucoup notre tâche actuelle, sans cependant la rendre Inutile ; car, d'une part, Tylor a complété sur plus d'un point Herbert Spencer, et, de l'outre, il s'oppuie sur une documentation bien plus riohe, empruntée aux récits des voyageurs conlemporaina.
Sans insister de nouveau sur l'impossibilité de tirer d'une
(1) Tylor, Tol. II, oh. kvii.
(2) Id., vol. II, oh. iiiiL
(3) M., vol. 1«, p. 121 et BulTiht«s<
4»g LES ORIGINES.
simple illusion un développement aussi riche que celai qu'ai* leiut la religlOQ dans la conception monothéisle, et de le rattacher h un simple phénomène de sensation, tel que le dédoublement du moi dans le rêve, nous nous eiïorcerons d'établir que le sauvage, au point de vue intellectuel, social et religieux, est infiniment supérieur à la description que Tylor en a faite. C'est à son livre que nous demanderons nos principales preuves. Nous acceptons, en grande partie, les faits qu'il a Bi habilement groupés; seulement nous pensons qu'ils réclament une autre interprétation.
Toutd'abord, constatons un résultatconsidérable.selonnous, de la grande enquête de M. Tjlor : c'est que la religion est un fait universel, reconnaissable, chez les derniers sauvages. Ses déclarations, à cet égard, ne laissent aucun doute. « Autant que j'en peux jtiger, dit-il, par la masse énorme des témoignages recueillis, nous devons admettre que la croyance à des Hrés spirituels existe chez toutes les races inférieures avec lesquelles nous avons pu nouer des relalions suffisamment intimes (1). » Ainsi tombe l'assertion de nos matérialistes français « que la notion religieuse est entièrement absente au plus bas degré de la sauvagerie (2). » Il s'agit seulement de s'entendre. Si, comme le fait remarquer Waitz, on entend par religion une croyance plus ou moins ralsonnée dans la divinité, il sera facile d'établir qu'elle ne se trouve pas chez les Australiens ni chez les habitants de la Terre-de-Peu. Mais, si la religion est reconnaissable dès qu'il y a une intuition vague d'une puissance mystérieuse dont l'homme dépend, et qui se manifeste dans la nature du par la nature, il n'y a pas un lieu du monde où elle n'ait exercé son action (3). Il ne sert de rien de prétendre, avec Tylor, que ce sentiment du divin se confond avec
(IjTylop, t. I", p. *92.
(2) HovelBcque, Débuts de fkumanité, p. SI. L'iutenrse contredit dtns 1c mtme chapitre, car il y parle d'homme» regardés comme di^ns par IsB derniers des uuvnges et il décrit leurs riles funitiKs.
(3) Waili, Anthropologie, val. I",p;3i3.
l'aDimisme universel, et que, par le fait qu'il efTace toute dis t tioctioD entre le naturel et le suroaturel, il se réduit à uae certaine manière de concevoir les choses en général (1). Il suffit que l'on retrouve chez le dernier des sauvages la tendance à adorer une puissance invisible dans des manifestatiOQS spéciales, pour admettre qu'il y voit autre chose que le simple fonctionnement des forces ordinaires de la nature. Le fait seul d'adorer, comme nous l'avons déjà fait remarqusr, implique la foi au surnaturel, à l'extraordinaire; car le sauvage n'adore pas tout être, il n'adore pas toujours. Il sent donc qu'il y a quelque chose qui le dépasse, qui est au-dessus de lui, au-dessus de sa simple vie physique, quelque chose qui le domine et peut influer sur lui en bien et en mal.
Sans doute, ce quelque chose de supérieur,- do transcendant, il le trouve déjà en lui-même, dans cet esprit de vie qui l'anime et qui se distingue de son corps, puisqu'il le quitte à l'occasion, comme dans le rêve, et qu'il reparaît après sa mort. Cette distinction, qui est à la base de l'animisme, repose sur une intuition sublime, quelque étrange que soit sa forme légendaire; bien loin de se réduire à un vulgaire spiritisme, elle porte en elle un pressentiment du spiritualisme. Nous trouvons admirable l'instinct intellectuel qui fait croire au sauyage que le monde extérieur est doublé d'un monde tout spirituel qui le supporte et le pénètre, que chaque être a son esprit, c'est-à-dire son côté idéal, invisible. Ce platonisme élémentalix! ne peut provenir que d'un être au fond doué de raison, capable de s'élever au général, à l'universel. D'ailleurs, il ne s'en tient pas à cette première intuition de la force invisible, de l'esprit universel. L'anthropomorphisme, qui est paiement au fond de tous les mythes élaborés par les peuplades sauvages, nous révèle une autre intuition, non moins profonde que nous avons indiquée
(1) Tylor, vol. !•', ch. xi. Girard de Riallie, Mythologie cmpôrie, paffo I.
4M LSt OltlGINRS.
aalérleuremenl : c'est queTsiprU de vie, wub la foroMiopérieurs, est une penonailité voulaote et agisHole. Mi doute,' celte vie personnelle n'est pas, pour le sauvtge, afTMnohie de la vie naturelle; elle se confond à ce point sm elle que les astres deviennent des dieux véritabicB et que le soleil et la lune sont adorés par lui, dès qu'il eit parvenu à ce second degrd de l'évolution religieuse que Tylor appelle l'anthropomorphisme polythéiste, auquel tout peuple s'élève néoeasairement quand son dëveioppemaat n'est poini arrêté ou contrarié. Mais le sauvage n'en reste point là; partout où nous le prenons en vole de développement, en Atie, au fond des déserts de l'Afrique ou dans l'Amérique méridio- D8ie, nous constatons qu'il a entrevu le monothéisme ; qu'il a admis l'existence d'un Dieu supérieur, qui est au-dessui des dieux Inférieurs. Ce Dieu supérieur peut se présenter eiiiiore A lui sous la forme d'un dieu solaire; là est l'erreur et la perBistance de l'élément naturaliste. Le dualisme qui opposait les dieux mauvais aux dieux bons, et qui était uii« limitation de l'idée de la divinité, est Ici décidëmecl dépassé. Il sufllt de croire 6 un Dieu souverain, supérieure tous les autres, pour acquérir la notion de l'absolu, de l'Infini, au moins sous le ropporl delà puissance. Il nefbut pas doDner trop d'Importance ou fait que ce Dldu souverain est eo* core un Dieu planétaire, identifié au vaste ciel, puisqu'il eei de l'essence de l'animisme d'admettre que, sous rexistence matérielle, apparente, limitée, il y a une vie de l'esprltqui est invisible.
Il s'ensuit que l'évolution de l'idée religieuse du sauvage telle que nous la déroule Tylor suffit pour prouver qu'elle contient implicitement les éléments constltutits de la rellgioD au sens le plus élevé, bien qu'ils s'y présentent trop souvenl sous la forme de mythes absurdes. Le monothéisme peut même être accompagné de fétichisme, comme chez les A&lcalns de la c6te Nord ; car nous avons constaté que le sauvage ne divlDiee pas réellement la pièce de bois ou
L'ORIGINE DE LA H0RAL2 ET DE LA RELIGION. Mi
l'aDimal qui figure dans son culte. Il croit qu'un esprit y est enfermé, et cet esprit est une manifestation partielle de la divinité supérieure. Jamais il ne s'imagine que le fétiche est te réceptacle de la divinité tout entière ; au contraire, il n'est pour lui qu'une manifestation partielle de cette divinité i aussi multiplie-t-il ses fétiches.
L'évolution de l'idée reli^euse, telle que nous l'a décrite Tylor, n'est possible, en définitive, que si, dès le début, elle contient en germe la notion monothéiste, à laquelle elle aboutit. Nous croyons fermement que le monothéisme est, en réalité, la croyance primitive de l'humanité, Au fond, le sentiment du divin implique dans son essence le monothéisme ; car il n'est plen, s'il n'est pas le sentiment de i'inflni,' de l'absolu. Il fallait que l'homme l'eât possédé originairement pour le chercher encore dans les choses après être tombé sous l'empire de la nature et avoir mis sur l'ceil intérieur l'épais bandeau d'un sensuahsme effréné. Pour que, dans sa dégradation extrême, au dernier degré de la vie sauvage, il s'efforce encore de retrouver l'idée divine et s'y attache, alors qu'elle ne lui apparaît plus que mutilée et matérialisée, 11 est nécessaire qu'il l'ait possédée primitivement dans sa gran* deur. La preuve décisive qu'elle était virtuellement en lui sous tous ses enveloppements naturalistes, c'est qu'elle ne manque pas de s'en dégager et de reparaître spontanément dans cette foi monothéiste qui est, de l'aveu de Tylor luimême, la conclusion universelle de l'évolution religieuse. Dans cette sphère, pas plus que dans aucune autre, le plus ne saurait sortir du moins, ni le parfait de l'imparfait. Nous sommes doue en droit d'affirmer que le monothéisme n'est le point d'arrivée de l'évolution mythologique que parce qu'il CD a été le point de départ. En conséquence, la religion du sauvage n'est pas ce hideux naturalisme, qu'on nous présentait. Elle n'est point l'hallucination d'un être purement aensitif 1 elle enferme, sous des formes souvent grossièrei et sous des mythes incohéreats, ce fond riche et sublime de
m LES ORIGINES.
croyances qui B'épaDouitdans les grandes religions de l'huma- Dité civilisée. La civilisatioa n'est pas une alchimie qui change les cailloux en or; elle se borne à d(^agei' l'or des cailloux ; mais, si le métal précieux n'existait pas, elle ne nous donnerait que les pierres du chemin.
L'existence d'un monothéisme primitif qui ne serait le couronnement de l'évolution mythologique que parce qu'il en serait le fond caché et primordial est de plus en plus démontrée. Il est certain que le soleil ou le ciel ont été le plus souvent identités à ce Dieu suprême, mais non pas sans avoir été élevés au-dessus de leurs limites naturelles, agrandis, spiritualisés en même temps qu'humanisés, car ou leur attribue toujours la p*ersounalité. Chez les Khtmds il y a une véritable hiérarchie de dieux; nous avons d'abord la mullitude des dieux locaux, puis les dieux protecteurs des tribus; au-dessus six grands dieux(de la pluie, de la chasse^ etc.], enfin au sommet le dieu du soleil Boora-Pennu, créateur des choseii. Ce dieu créateur se retrouve chez les Mexicains, les Taîtiens, les Australiens, les Dayaks de Bornéo (1). Un grand nombre de peuples sauvages dislinguentdu soleil leur Dieu suprême. Les feaux-Rouges disenlque leur grand Esprit est plus grand que le ciel et les étoiles et qu'il habile le ciel (2). Les Zoulouâ adorent le Maître de tout. La même distinction se retrouve chez les Samoyèdes, chez les Incas. UracocAa était invoqué comme celui qui, après avoir donné la vie au soleil, lui ordonne de briller, et même le protège (3). Taaora est le Dieu suprême des insulaires du Pacifique. Il était avant le ciel, la terre et l'homme. Il a créé le monde et les divinités inférieures (4).
Cette idée du Dieu souverain est le fond de la religion des
(1) Tylor II, p. 32*-325.
(2) Id., II, p. m. '
(3) Id., II, p. 437.
(4) Id., 11, p. 44S. Voir tout ce chapitre xvn du !• vdume du livre de Tylor.
L'ORIGINE DE LA MORALE ET DE LA RELIGION. ta3
nC^res de la côte d'Or, d'après le témoignage de nombreux missionoaires qui ont très nettemeot déterminé le vrai carac- 1ère du culte des fétiches (1). Le nègre considère le monde matériel comme animé tout entier par un esprit aux manitestations multiples, qui veille sur lui comme par des yeux inaombrables et l'enveloppe de sa protection dès son berceau. Cet esprit pénétre son fétiche, sans jamais s'y enfermer tout entier et se confondre absolument avec lui. Le Dieu suprême du nègre de la côte d'Or s'appelle Njougmo. Bien qu'il soit souvent identillé au ciel dans la langue courante, il s'en distingue du tout au tout; car, d'une part, il est considéré comme un être personnel, et, de l'autre, il est en quelque sorte l'âme de ces régions célestes, d'où- vienuent la chaleur qui vivifie et la pluie fécondante. « On voit, disait unnègre au missionnaire, comment, par la pluie et la chaleur, l'herbe, le blé, l'arbre sont produits. CoiameïA Njougmo ne serait-il pas le créateur? i Le Dieu suprême réside dans un calme auguste, entouré de ses serviteurs. Il a enfanté les esprits de l'air, ou Wongs, qui le servent dans les cieyx et sur la terre; ils sont chargés de protéger et de punir les hommes qui leur prodiguent en retour leurs dons et leurs hommages. « Écoutez, disent les prêtres, ce que Njougmo vous fait dire par mon fétiche. » Le nègre s'écrie en recevant quelque remède indiqué par son fétiche: « 0 Père Njougmo, rends ce remède salutaire. > C'est au Dieu suprême que, dès le matin, on demande l'aliment quotidien : i Fais, Père Njougmo, dit' le pauvre sauvage, que j'aie quelque chose à manger. > Il inaugure la journée en lui exprimant su gratitude; il lui demande la paix, comme étant le Dieu le ~ plus ancien et le plus élevé: ■ Je suis dans la main de .Njougmo, chante le nègre. Qui peut lui échapper? C'est lui qui, le matin, ouvre la grande porte du soleil, » Un proverbe, qui
{i) Magaxia fur die nfiute Geichickleder Evangeliich. Mission dtr Baiel Ûete/ltrhafl, 1856, î'. (Die Rtliif. des Negtrs ron misiionor Sleinhausen.
Mt LES ORIGINES.
a cours dans cette contrée^ porte que Njougmo a créé le monde et qu'il en est fatlRué, sans doute pour reprëseater l'immenallé de son labeur. S'il De veut pas de préseuts de l'hoionie c'est que les Wong3 qui les retoivent à sa place sont ses fils, Ils sont innombrables et peuplent ta terre, Teau et l'air. Oa l«s distingue en bons el mauvais. Ils out femmes et eufanls, sont soufDîs à la mort, mais passent ensuite à l'état d'ombres. Ils sont hlérarcbisés.^ Le priDoipol d'entre eux réside dans la plaine Sokuma; mais on les retrouve partout dans la nature et aussi dans les idoles. Dans cette croyance au Dieu suprême, l'anthropomorphisme se mêle conatamnieDl au naturalisme. Chez les Zouknis,' le premier homiue, qui s'appelait Unkulvniulu, est devenu le maître du tonnerre et le Dieu du ciel (1).
WailZf résumant tout ce qu'on peut savoir de la religion des nègres, déclare que, du nord au sud de l'Afrique, ils adorent un Dieu suprême à cMé de leurs innombrables (étiehes. Sa présence se révèle principalement à eus dans l'éclair et le tonnerre comme dans les rayons du soleil. TshukUfledieudesIbos.a'toutcréé, tes blancs comme lesnoirs. II ne dort jamais, il est invisible, bien qu'il réside dans uDe Ile [3}. D'après Waitz, des indices certains nous font supposer que la religion actuelle des nègres a subi de graves altérattoos, et BOUS sommes ainsi reportés à un type antérieur plus pur. Les Ashanlis adorent aujonrd'bui un dieu solaire, mais il y a trace ebei eus d'nne notion bien plus élevée; c»r ils ont souvenir d'un Dieu personnel, qui a tout créé, qui est tiuteur de fous les biens et connaît tontes choses, mèma les plus secrètes pensées des hommes. Il a pitié de leur nisève» bleu que le gouvernement du monde soit abandonoé à des divinités inférieures, le pins souvent malfaisantes (3).
« Gbea beaucoup d'autre» peuplades, dit Waitz, oa eee^-
(i) Tylor, II, p. 419.
(ï) Woitï, Anthropologie, II, p. IGf et saNalHest
(3) Id. II, p. !71.
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dbU que, dans les temps anciens, la croyance religieuse était bien plus pure. D'sprës les légendes recueillies chez les nègres, le elel était plus près de rttomme et le Dieu suprÊme se faisait connaître à eux, tandis qu'actuellement ilae tait (1), a Ce Dieu suprême est appelé par le n^re : Celui qui m'a fait. D'après les missionnaires, le nègre de l'Afrique occidentale revient par moment à ce Dieu suprême : « C'est lui, dit-il, qui est l'ancien, le Très-Haut. Je suis dans sa main (2). » Les Bassoutoa avaient aussi conservé qu^ques débris d'une religion supérieure au grossier fétichisme dont ils se contentaient à l'arrivée des missionnaires français au milieu d'eus. Ils avaient totalement perdu l'idée d'un Dieu auprème, ' et pourtant il était question du Seiçneur dans leurs légendes. Us appelaient Àfolimo tout èlre à qui ils rMidstent un culte. Or, Holimo signifie celui qui Bit au ciel. 11 y avait dofic contradiction patente entre la langue et les idées re^^ues (3). Il résulte de tous ees renseignements que la foi primitive du monde sauvage est bien le monothéisme, ei que te fétl' cbisme, au lieu d'être le premier degré de l'évolution religieuse, est au contraire sa première dégradation. En outre, cette dégradation n'est jamais si absolue qu'on veut bien te dire dans les écoles naturalistes, les fétiches n'étant que dei manifestations partielles de la divinité. Il s'ensuit que l'esprit humain, même en pleine sauva^rie, a la notion du divin profondément imprimée en lui. Ainsi se trouvent justiHées les théories de Mas Muller sur le monothéisme prn mltif, qui sont d'ailleurs confirmées par ce que l'on connaît des premiers développements des grandes religions des races civilisées, en Egypte, dans l'inde ou en Europe. Nous sommes en droit de conclure avec lai que les sauvage» les plus dl^aciés possèdent la notioB de l'infini, c'est-à-dire
(I) Wtûtill, p. 111.
[i) Id. II, p. va. Comp. Hartmaaii. Leipeupki ftAfriqne, f. 139. Chez les Aabanlis on a le vagàe preMetttiimiit d'ttD EHtu soprênta et crtelear. (3) Casalù, lea Bastoutoi, p. 202^
«96 ' LES ORlfilNES.
d'une force distincte Ses forces physiques agissaat en bien oueamal(l).
- La notion de ta vie future est inséparable de l'idée de Dieu dans le Credo du sauvage. Quelque travestissement qu'elle ait subie, celte croyance palpite dans la poitrine du dernier des Boshimans et le soulève de terre. « SI l'on considère, dit Tylor, l'ensemble des idées religieuses des races inférieures, nous croyons que la doctrine de l'existence future de l'-ime constitue un de leurs éléments principaux et des plus généraux (2). » M. Girard de Rialhe confirme en ces termes celte constatation de Tylor : « La croyance à quelque chose d'inhérent à notre personnalité, qui survitànolre existence ou qui la continue dans un autre monde, parait être universellement répandue dans l'humanité et avoir pris naissance avecelle[3). » Lé fait est si patent qu'il est inutile d'en multiplier les exemples. C'est des monuments mêmes destinés à rappeler la mort que s'élève avec le plus de puissance, chez les peuples sauvages, l'attestation d'une vie impérissable. La tombe a beau renfermer la dépouille mortelle de l'itonune, elle est un glorieux témoignage de sa foi à l'immortalité. Les formes de celle croyance ont varié. Parfois elle s'est réduite à l'idée de ta transmigration, comme chez les Yorubas, qui s'écriaient à la naissance d'un enfant après avoir perdu leur premier-né: Enfin, le voilà retenu! ou comme chez ces Algonquias, qui enterrent leurs enfants au bord des chemins, dans l'espoir qu'ils revivront dans la première femme qui passera (4). Le plus souvent, la sauvage voit dans la vie d'au delà la prolongation de l'existence terrestre, dans des conditions analogues à ce qu'elle a été ici-bas, quoique avec une moindre intensité. De là le soin de placer près du cadavre du défunt ses ustensiles et ses armeSf et aussi l'usage barbare d'immoler ses
(1) Max Muller, Lecturet on tke origin of Religion. Leçon 1". (î) Tylor, vol. II, p. 28.
• (3) Gi«rd de Hialhe, Mglhologie comparée, p. 101. (i) Tylor, t. Il, cli. xii.
L'ORIGINE DE LA UOItALE ET DE LA RELIGION. 497
femmes et ses serviteurs pour qu'ils lui fassent cortège. Ilien oe moQtre mieux que de telles coutumes, très souvent aboml' nables ea elles-mêmes, que c'est bien à l'immortalité iadivîduelle que croit le sauvage et noa à une absorption de l'àme dans le sein de la nature (1). La manière même dont est pratiquée l'inhumation révèle, par des symboles à la fois poétiques et profonds, l'espoir de la palingéuésîe humaine. Le mort est placé constamment sur la route parcourue par le soleil, dans la direction de l'est à l'ouest, vers cette région oîi le soleil ne se couche que pour renaître plus brillant. L'àme, . dans le séjour myslérieux où elle se rend après la vie terrestre, parcourra la même carrière ; semblable à l'astre divin, elle va du soir à l'aurore (2). Ailleurs, le cadavre est replié comme l'enfant dans le sein maternel, car lui aussi ue descend dans le sein de la grande mère que pour en ressortir. Ce rite se retmuve dans les contrées les plus différentes (3),
C'est à l'occasion de la vie future que l'idée de la rétribution s'afnrme avec le plus de puissance et que se resserre le lien que l'on a contesté à torl entre l'idée morale et l'idée religieuse. La première, comme la seconde, a subi des éclipses qui n'ont jamais été totales. La conscience morale n'a jamais cessé de donner des signes irrécusables de sa vitalité au travers de tous les travestissements. Le sentiment de l'obligation a pu, par l'égarement de l'esprit, être faussé misérabtemeut dans ses applications; mais la notion du devoir, de l'impératif catégorique qui en revient toujours à la distinction du bien et du mal, n'a pas plus disparu chez les peuples sauvages que la croyance proprement religieuse. Les deux, notions ont toujours fini par s'associer, spécialement en ce qui coucerne la vie future. « La vie posthume, dit avec raison
(1) Tylor. 11, ch. J
(2) Id., U, cil. XVII (3) "M., p. 3)2.
m LES ORieiNE&
M. Girard de Hialhe, est déterminée BuivaDt l'idée que les diverses soctétéa humaiaes se font du bien et du mal (1). » Si la bravoure est mise au premier rang des vertus, comme chez les Germains et les Pawoie», c'est elle qui ouvre le paradis; en rovancbe, les pacifiques peuplades de Guatemala le ferment aux violents. D'après les Karens, les âmes des morts revêtent des aspects difFéreots qui sont en rapport avec leur conduite antérieure. Tantât ils devienneut des'esprits divins, tantdt ils paraissent soua la forme d'animaux monstrueux, s'ils ont été adultères et meurtriers. Les bons vont rejoindre tes ancêtres ; les mauvais, au contraire, errent comme des fantômes (2). D'après les Dayaks la fumée du bûcher des hommes bons s'élève au ciel et y transporte leur âme, tandia que la fumée du bûcher d'un méchant descend dans les lieux sombres avec son esprit. Le fleuve noir qui, d'après les Khongs, coule entre la terre et le séjour des ombres est souvent une sorte d'épreuve. L'âme des méchants tombe dans ses flots (3).
I Cette idée de la rétribution est étroitement liée à celle de l'immortalité. Aussi, malgré les croyances superstitieuses sur l'existence d'outre-tombe presque toujours solidaire des aventures de la dépouille mortelle, mal^ la foi aux revenants et aux apparitions fantastiques, malgré tant de rites étranges destinés à apaiser les mânes, la foi à la destinée immortelle de l'bomme n'en demeure pas moins un Irait fondamental et caractéristique de la religion des sauvages. Ici encore, ce n'est pas la euperstilion grossière qui a été le premier eecupant de l'âme humaine. La noble croyance â l'immortalité ne serait pas sortie de ces basfonds, tandis qu'elle a très bien pu y tomber plus tard el finir par y ramper. L'oiseau au puissant essor, qui croupit
(1) Mythologie comparée, p. 115.
(2) Voir Tylop, vol. II, ch. mi.
(3] Tylor, vol. II, oh. xitj.
l'aile brisée dans le marécage venait de plus liaut, car jamais il ne serait né de ces faoges.
L'idée morale chez les sauvages ne se maoîtesle pas eeulemenl dans leurs mythes sur la vie future. Elle ae retrouve encore dans leur psychologie tout élémentaire. Pour les nègres de la côte d'Or l'esprit qui anime l'homme s'appelle Kla pesdant sa vie. Il est mâle ou femelle. S'il est mâle, il conseille le mal ; s'il est femelle, il pousse au bien. Au JCla du dedans correspond un Sla du dehors, qui est comme une sorte de démon familier ou d'ange gardien. Ainsi ces sauvages ODt entendu comme nous la voix intérieure- qui oous commande le bien. Ils croient qu'après la mort l'esprit de l'homme s'appelle Sisa. Ses destinées sont très différentes ; il peut rester à l'état de fantôme ou hien se construire une maison dans un séjour mystérieux. On en peut conclure que son sort au delà de la tombe correspond à ce qu'il a été pendant l'existence terrestre (1). Qu'on lise dans le livre de M. Casalis les précieux renseignements qu'il nous donne sur le& notions morales des Bassoutos, telles qu'elles se formulaient avant leur contact avec la civilisation chrétienne, on sera frappé de leur élévation à plusieurs égards. L'idée du mal moral s'exprime en Sessouto par celle de laideur, de faute, de dette el aussi d'impuissance. Le vol; l'adultère, le mensonge étaient flétris par eux sans détour. Leurs idées morales s'exprimaient d'une façon originale et vive dans leurs proverbes. En voici quelques échantillons :
a La ruse dévore son maître. — Il y a du sang dans la lie. — Le voleur s'attrape lui-môme. — Le bien volé ne peut pas grandir. -^ Le sang humain est pesant et empêche celui qui le répand de fdir. — Si un homme a été tué secrètement la paille des champs le dira. — Un bon renom fait bien dor* mir (2). »
(1] Stelnhausen. Ouvrage cité.
(!) Caealia, cb. xvt
Qui ne reconaaltrait la plus noble expression de la codscience dans ces paroles adressées aux jeunes Bassoutos lors do la cérémoDle de la circoncision : a Amendez-vous I sojez homniel craignez le voll craignez l'aduUèrel Honorez vos père et mère! Obéissez à vos chefo (1). »
L'école naturaliste prétend se rattraper sur te rite pour réduire la religion sauvage à un simple naturalisme. Elle n'est pas plus heureuse dans cette tentative que dans les précédêutes. Le rite est tour à tour prière et sacrifice. L'un et l'autre élément participent à la dégénérescence et à la corruption de la vie morale et religieuse chez les peuples sauvages. Et cependant, même dans l'élat de dégradation le plus misérable, ils attestent le besoin inextinguible de l'àme humaine de chercher secours auprès du pouvoir mystérieux dont elle se - sent dépendante et de s'efîorcer de le propitier dans le sentiment douloureux d'avoir mérité son courroux et son châtiment.
Le rite se proportionne exactement à la croyance religieuse. Tel est le Dieu, tel est le culte, dans les deux, manirestations principales que nons avons signalées; mais le rite, comme la croyance elle-même, a son évolution qui ne fait que dégager ses éléments essentiels de ce qui les surcharge elles fausse, La prière, dans Kextrême abaissement de la croyance religieuse, n'est plus qu'une simple demande des biens matériels; le sacririce est un essai d'acheter les faveurs du ciel par des présents, ou de conjurer la colère d'une puissance malfaisante. Mais ce degré est bientôt franchi. La prière devient un élan de reconnaissance, une adoration. Le sacrifice n'est plus simplement un cadeau ; il implique privation, souiïrance, immolation partielle du sacriflanL Alors il revêt à ses yeux une valeur expiatoire. La lustration exprime le Jiesoiu profond de la purification.
Il est facile de suivre cette progression dans révolution de la vie religieuse des peuples sauvages. La prière suivante des
(!) Cnflilifl, ouvr. cilé; p. 178.
naturels de l'Ile des Navigateurs 'nous reporte au plus bas degré de l'oraison : « Voici, disent ces sauvagesÂleursdieux^ de l'ar^ (breuvage sacré), il est pour vous. Tournez vos regards bienveillants vers cette famille ; accordez-iui (J'augmeoter et de prospérer ». i Wohkonda, disent les Osages au dieu qu'ils appellent le maître de la vie, donne-moi ce dont j'ai besoin; accopde-moi ton secours pour que je puisse prendre des chevelures, des chevaux. )> « 0 grand Esprit, dit le Delaware, Tais que je puisse tuer mon ennemi, et je te rapporterai des on>andes. » Les Zoulous se contentent de cette invocation : « Ancêtre de notre famille, des hesUauxI des enfantsl » Un sentiment plus élevé perce dans cette prière des Incas : n 0 soleil, toi qui règnes sans égal jusqu'aux extrémités de la terre, toi qui donnes la vie et le courage aux hommes, toi qui habites au sommet des cieux, accorde-nous une longue vie cl accepte ce sacrifice (1). » '
La prière s'élève plus haut dès qu'elle exprime, non p|us seulement le besoin d'une faveur, mais la gratitude pour In faveur obtenue. Quand le Yébu s'écrie : « Dieu du ciel, accorde-moi le bonheur et la sagesse, » sa prière prend un caractère moral. Elle respire une confiance touchante sur les lèvres des Khonds dans cette invocation ù leurs dieux : « Nous ne savons ce qu'il vaut mieux demander. Vous savez ce qu'il nous convient, donnez-nous-le. » Enfin ne semble-t-il pas que la prière a déployé son aile vers un ciel de pureté et de justice, dans celte oraison des Aztèques pour leur roi : » Qu'il soit, ft Seigneur, votre propre image. Ne lui permeltez pas d'être fier et hautain sur votre trâne.Ne permettez pas qu'il cause quelque dommage sans raison et sans justice et entache votre trône d'iniquité. » La prière pénitente se retrouve fréquemment dans les Védas et dans les premiers documents liturgiques du Pérou ; on en peut conclure qu'elle existait à l'état de germe informe chez les sauvages.
(1) Tïlor, vol. Il,cli. xvin.
BDl LES OBPetlIES,
' La ootlon du sacrifice s'est, elle aussi, peu à peu pénétrée d'un élément moral. Tant que la diviirité est conçue d'une manière toute matérielle, le sauvage s'ima^ne que son offrande est réellement consommée (1). « Mange, 6 dieu, s'écrie riiabitant de la Nouvelle-Zélande. > Plus tard, ie dieu se repaît de la fumée du sacrifice. Il faut une vapeur à cet être tout éthéré. L'idée d'immolation personnelle et d'expiation Unit par prédominer dans le sacrifiée qui est dominé par le senllment de la culpabilité, a Quand un peuple féticliiste, dit H. Girard de Etialhe, a offensé quelque fétiche, il s'empresse de rei^ercher quelle faute il a commise et de s'enquérir ffuprès de ses prêtres de la façon de l'expier par des dons et des sacrifices (2). >
Le sacerdoce, dans ces religions inférieures, se confond sans cesse avec la soraellerie divinatoire ou la magie. Pourtant l'idée profonde de la prêtrise sefaitjour, du moment où elle est considérée comme une sorte de médiation entre les profanes et la divinité. « Le vulgaire implore le fétiche et lui olfre des sacrifices; mais qui mieux que celui qui l'approche de plus près pourrait servir d'intermédiaire entre lui et ses adorateurs (3)î » Ainsi, même dans celle hideuse déflguration de l'idée religieuse primitive, nous retrouvons en germe les pensées et les sentiments qui font l'honneur du monothéisme; le rite exprime d'une manière grossière ie besoin de purification, d'apaisement, de pardon qui est au fond de l'ème humaine.
Ce caractère vraiment humain du sauvage ressort de toutes les autres manifestations de sa vie intellectuelle comme de sa religion. Qu'il soit un être raisonnable, c'est ce que prouve l'usage constant qu'il fait du principe de causalité auquel M. Tylor attribue la plus grande part dans la fbrmation des mythes religieux. L'bomme du désert, en les imaginaDt, s'ef-
<1) Tylor, vol. )I, ch. viii.
<!) Oirud de Eialhe, Mythologie comparée, p. 27B.
L'ORIGINE DE LA XORALE ET DE LA RELIGION. SOï
force de s'expliquer reDChaioemeot des choses au sein de sa totale igooraoce. Les armes et les outils qu'il se fabrique denotent la capacité de se souvenir, de prévoir et d'iûférer, qui n'appartient à aucun animal. Son goût de la parure est l'indice de la Taculté esthétique, et les rudiments dé société par lesquels il constitue la famille et la tribu soue> l'autorité de ses ohfl& le montrent capable de s'élever plus tard à cette assoeiatioQ réglée par la Justice pour lo liberté, qui est le terme de révolution sociale. L'eint>yable promiscuité des peuplades australiennes est une monstruosité, même au sein de la vie sauvage qui peut y retomber par accident, mais pour s'en d^ger bientôt. Si vraiment l'humanité primitive avait été . réduite à un état d'abjection et d'anarchie absolues, elle n'eût Jamais inventé l'idée du droit et les éléments de la civilisation. C'est parce que nous les retrouvons Jusque dans la vie sauvage, enveloppés et souvent faussés dans l'application, que le développement social a pu les produire. De ce qu'il s'est poursuivi au sein de l'humanité, on peut conclure qu'il existait en germe dès ses premières phases, quelque fût l'étot de barbarie qu'on lui suppose. Il s'ensuit que cette barbarie était moins complète qu'on ne le prétend, sinon elle eût été irrémédiable; car, encore une fois, l'évolution ne fait que porter & maturité les germes préexistants, mais elle ne les crée pas. £x niAilo niAU.
Ce qui achève de démontrer que le sauvage est bien un homme, c'est qu'il est capable de le redevenir tout à fait, o'est qu'il est éducable et qu'il est apte i atteindre rapidement le plus haut degré de développement au point de vue moral et religieux. Je ne dis pas que tout sauvage y arrive après avoir été instruit, pas plus que, dans nos contrées civilisées, tout Européen ne s'y maintient. Il y a partout des natures rebelles qui se dérobent A la lumière. Nous ne nions pas non plus qu'il ne faille un temps plus ou moins long pour élever une tribu absolument sauvage à la civilisation et à une religion 'SpirlluaUste, N'oublions pas de quelle
Btf LES ORIGINES.
façon cette civilisation est souvent représentée, comment elle n'est parfois qu'une barbarie raffinée, qui cherche â exploiter des races incapables de se défendre, qui les corrompt à plaisir et les tue lentement par l'inoculation de ses vices el le débit de ses pires poisons alcooliques, ou qui les extermine avec une froide cruauté. Si la civilisation, au sens le plus élevé, repose sur le respect du droit et l'amour de l'humanilé, si la vie de nature est avant tout caractérisée par la violence et le déchaînement des appétits, on est fondé à dire qu'il n'y a pas de pires sauvages que les flibustiers des deux mondes qui achètent des hommes en échange de barils d"eau-de-vie. Le contact d'une race inférieure avec une race supérieurequî ne montre sa supériorité que dans l'art funeste de corrompre, de tuer et d'exploiter, est toujours mortel à la première. Et pourtant, toutes les fois qu'un véritable amour de l'humanité a animé l'Européen dans ses rapports avec les peuplades non civilisées, toutes les fois qu'il leur a porté l'Évangile dans l'esprit de l'Évangile, il s'est trouvé que l'être primitivement le plus inculte, l'antropophage d'hier, a été amené à saisir les plus hautes vérités religieuses et morales. La preuve qu'il les a bien saisies, c'est qu'il ne les répèle pas comme une leçon apprise, mais qu'il sait les revêtir des formes habituelles à sa pensée et les rendre dans un tangage imagé et pittoresque qui est bien la fleur du désert et non une importation exotique. L'histoire des missions contemporaines, dont l'expansion a été si magnifique, si rapide depuis le commencement du siècle, fournit des preuves innombrables à l'appui de celte éducabilité du sauvage à tous les points de vue (1). Il faut un parti pris violent et aveugle pour déclarer, comme M. Letourneau, que l'influence des missions chrétiennes sur les races inférieures est le plus souvent nulle ou désastreuse (2). Ce
(l) Voir, pour les misBions oaUioliques, les Annales de la foi, et, pour Ira miasions proteBlantes, le Rapport du D' Chrisllieb au congrès de i'allianee évangéliqve de Bdle en 1879.
t (2) Letourneau, Science et matiriatiame, p. 392.
L'ORIGINE DE LA MORALE ET DE LA RELIGION. ^St
parti pris est poussé si loin chez cet implacable sectaire du naturalisme, qu'il n'hésite pas à calomnier les héroïques apfttres de l'Évangile qui, de nos Jours, ont si souvent scellé de leur sang leur dévouement à l'humanité païenne. M. Le^ tourneau les accuse tout simplement de mensonge; il y aurait, d'après lui, entente entre tous les missionnaires pour tromper l'Europe. De pareilles assertions ne se discutent pas. Il suffît de les livrer au verdict de la conscience morale. L'auteur s'attaque avec une sorte d'acharnement à une mission qui nous est particulièrement connue, à celle qui s'est poursuivie auprès de la n&lion des Bassoutos. A en croire M; Letourneau, tous les prétendus progrès accomplis sur cette portion de la terre africaine ne seraient qu'une Qclion. Au mensonge des missionnaires s'ajouterait la jonglerie narquoise des naturels qui les tromperaient sur leur conversion et joueraient une comédie compliquée pour mieux les abuser. L'auteur se fonde sur le témoignage d'un jeuns chef nommé Tsekèlo, que nous avons vu comme lui en Europe, et qui nous a tenu un langage tout à fait contraire. Il nous sufHt de renvoyer M. Letoumeau au livre de M. Cesatis, l'un des vaillants pionniers de la mission africaine, livre devenu classique pour l'anthropologie contemporaine (1). On y voit exposés, avec autant de talent que de sincérité, les résultats incontestables d'une misfilon modeste par ses ressources, mais grande par le dévouement. Elle a porté le développement intellectuel et religieux d'une rude peuplade africaine ù ce point qu'on a vu surgir du milieu d'elle des missionnaires qui brûlent de porter la foi chrétienne au centre de l'Afrique jusqu'au Zamhèze, sur les pas de l'héroïque Coillard, ce fidèle continuateur de Livingstone. L'un de ces évangélistes indigènes, dont le père avait peut-être été un anthropophage, a succombé aux fatigues et aux périls d'une première exploration, louant le Dieu de l'Évangile de co que sa tombe serait la pierre d'attente de la mission future.
(1) Lei Bcuaoulos, par Casai ia.
nw LBS ORIGINES.
Ce qui est vrai des Bassoutos l'est également de tout homme sauvage, L'ud des orateurs religieux lea plus remar(|uebleH par la pensée comme par l'éloquence que nous ayons entendus est UB aëgre dont les parents avalent été arrachiSB à rAn>ique par la traite (1). Ce qui est encore plus éloquent que sa parole, c'est sa vie de dévouement ; car on l'a vu, dana les aRtreuses épidémies de notre colonie aénégalienne, exciter l'admiration universelle par son courage à toute épreuve. Combien d'Européens ont reçu de lui avec gratitude les auprËmes consolations 1 Nous n'avons là qu'un cliapitre, et l'un des moins considérables, de l'histoire des missions à notre époque. Il en ressort avec évidence que le dernier des sauvages peut être amené aux conceptions les plus hautes en morale et en religion, et les communiquer à son tour à ses compatriotes dans sa langue, avec son tour d'esprit. Il en résulte que ce développement supérieur correspond à la vraie nature de l'homme et que cette grande conception monothéiste existait cbsB lui à l'état virtuel. I) en résulte encore que l'unité morale de l'humanité est bien réelle, puisque te contact des races les plus différentes est fécond au point de vue intellectuel et spirituel comme au point de vue physique.
(I) It e'sglt de M. Taylor, miBslonijalre au Sénégal,
II. — L'HOMME DES CAVERNES ET CELUI DES HABITATIONS LACUSTRES [i].
La-découverte de l'homme des cavernes a fourni à l'ëcole matérialiste uq coup de fortune inespéré. Elle l'a produit avec confiance comme une preuve, bien plus décisive que la sauvage, de la bassesse de nos origines. Comment, dit-elle, reconnaître un être doué de raison dans ce Troglodyte qu'il faut aller chercher au fond de sa caverne, vivant au milieu des dépouilles sanglantes de la proie qu'il vient de dévorer, semblable au fauve dans sa tanière et  l'oiseau ravisseur dans son aire où blanchissent des amas d'ossements? Devant cet être grossier, à coup sdr notre ancêtre, il faudra bien abolir toute dislance entre l'homme et l'animal, •— Nous pensons, au contraire, que jamais la distance ne fut plusmar^
(I] Voir, sur l'homme pr\m\li!. L'homme préhistoi'lgue pN str John Lutbocli, (raducllon Barbier, suivi de la oonfércnce sur les TroglodyUs de la VèièTB, par M. Brooa. (Parii, Germer Bailllère, 1876.) — Qualratagee, lE)' péce humaine, ]iv. VI. (PariB, Germer-BsilllËre, 1g7T.) — Joly, l'homma avnnf les mélaax, (Paris, Gerraer-Baillière, 1879.) — Les premiers homme» et les temps préhistoriques, 2 vol., par le marquis do Nadallliic. [Paria, Uasaoïi, ISSl.) -^ Habilatinnt des temps lacustres et modernes, par Fré- Akna Trayon. (LauBanne, Georges Bridel, 1881. j — La France aux temps préhistoriques, par M. de Mortiltut. (Bulletin de ta société anthropologique, octobre 1871, p. 271). — Voir encore le livre tout rèoemmenl pu- Mit de M. de Mortillet, qui est Intitulé le PrihisloiHque. Pour l'tge gnalero^ra 11 De f^t que condriner lea résultats que nous avons râsumés, en retardant un peu trop selon moi les premièi'cs monirestations du sentiment religieux. En ce qui ooncerne l'Age tertiaire, M. do Mortillet admet des traces d'ua travail Intelligent sur quelques silex. Il les rapporte ïoe Tsmeui précurseur de l'homme vainement cherché jusqu'ici, et qu'il appelle anlhropopithique. Il n'a d'autre preuve à l'appui de cette découverte que l'analo^e zoologique. La forme s'éUnl profondément modiDée d'un Age zoolo- ^que h l'autre, et déclare par exception l'homme inadmissible. Le moindre aqueleUe de notre ancêtre ferait bien mieux notre affaire. Le second livre de M. de Mortillet n'en oBte pas moins la plus riche documentation.
quée, parce que Jamais l'intelligence humaîDe ne fut davanu^ réduite à ses seules ressources pour soutenir un plus rude combat contre les forces de la nature.
On sait par quelles admirables découvertes l'antbropologîe contemporaine ' est arrivée à rejoindre le Troglodyte sans autres documents que quelques cailloux ou quelques débris informes, enfouis pendant des milliers d'anoées dans des profoodeurs souterraines et des grottes ténébreuses, ou bien encore des détritus d'aliments mélangés dans une inextricable confusion. Ce furent les quelques fragments de silex découverts par M. Boucber de Perthes, qui donnèrent le premier éveil à la science prchlsEorique. Ses interprétations longtemps contestées obtinrent, en définitive, gain de cause. Puis vinrent tes innombrables fragments d'outils primitifs, d'armes fabriquées avec la pierre à peine dégrossie dans les grottes de la Vézère, de la Madelaine, de Solutré en France (1). Enfm les Kjeek-Kenmœddinger du Danemark, espèces de collines factices produites par les débris de la cuisine de nos plus lointains ancêtres, enrichirent cette documentation, éclairée d'ailleurs d'un jour toujours plus vif. Depuis vingt ans, les découvertes se sont multipliées dans presque tous les pays, au nouveau monde comme dans l'ancien {'2). Au Mexique, on a trouvé, dans les allumions du Rio de Juchipila, des hacbeltes du type le plus ancien ; près de Guanajuato, une lance de la même époque, et, dans la vallée de Mexico, des grattoirs d'un temps non moins reculé. Des débris de squelette humain y ont été extraits de terrains évidemment quaternaires. Des découvertes analt^ues ont été faites dans un bois du Honduras et dans le Connecticut. L'Amérique a aussi ses Kjmh^Kmmaddinger. Les tertres appelés Moundbuiîders, qui s'y rencontrent en si grand nombre, semblent avoir une signiQcatîon
(1) Voir l'Iiisloire délai liée do ces découvertes d«ns le livre de M, de Nsdaillac, vol. 1°', oh. m, v, vi et vol, 11, ch. viii pour les AméricBins,
(2) Rappelons avec graUtude les Mvanls commentaires de ces découvertes, donnés p&r M. de MorlIUet, devant les vitrines de l'Exparitlon antliropologique de 1S78.
funéraire et religieuse. Ils remontent à l'ôge des premiers mélaux. Les C&oulpas du Pérou et de la Bolivie, monuments antérieurs aux lacas, sont des cryptes funci'aires qui i-eposent sur de grosses pierres avec une toiture formée d'énormes dalles(lj.
Les riches collections antliropologiques de t'Expositioa universelle de Paris en 1878 ont permis de constater que nous sommes en face, non pas de quelques faits exceptionnels isolés, mais qu'il s'agit bien d'une longue période de développement général pour l'humanité.
En même temps que les traces de l'activité de nos lointaius ancêtres sortaient du sol bouleversé par tant de révolutions, on retrouvait leurs propres dépouilles. Les découvertes anciennes comme celle du crâne du Neandertkal, au nord de TAllemagne, prirent une signification nouvelle en étant rapprochées des trouvailles qui furent faites plus tard. Les principales, en FraDce, sont, une mâchoire trouvée à Moulin- Quignon par M. Boucher de Perthes, et le squelette presque complet du grand vieillard extrait de la grotte de Croz-Magnon, dans le Périgord. Des découvertes analogues ont été faites dans de nombreuses cavernes, en Angleterre, en Belgique et à Menton ('2). Les représentants les plus cminents de la science anthropologique ont reconnu d'un commun accord, après des discussions approfondies, la haute antiquité de ces fragments d'armes, d'outils ou de squelettes humains. Ils ont constaté que l'homme a vécu à l'époque quaternaire, sinon à l'âge tertiaire. Ce dernier point reste en litige, faute de preuves décisives (3). Ce qui est hors de doute, c'est que notre ancêtre a été le contemporain des grandes crises géologiques qui ont marqué l'époque quaternaire. Nous . n'entrons pas dans la discussion des tentatives ingénieuses faites pour établir des
(IJ Naddllao, vol. II, cli. vin. Joly, cli. vu,
(2) Quatrefagcs, i'Espéee humaine, eh. xxv. Joly, f Homme avant tes mélaûx, eh. n. '
(3) Les oaaemenls' striés ou incisés trouvés par M. Dcenoyers dnns leu environs de Chirtres comme c«ux trouvés dniis tes terrains tertiaires de i'ilalie par M. Caplllari, ne suniaent pas A prouver le travail de lliorome ,- car
SIff - LES ORIGINES.
sou&-divislons daas la chronologie de celta antiquité reculée, soil qu'on les emprunte à la nature des terrains d'où l'oa a extrait les instrumeats et tes ossements de l'homme, soitqu'on les rapporte aux progrès de son travail, dont on a cherché les traces dans les diverses caveraesouvertes jusqu'ici etqui [oa^ nissent trois types caractérisés: 1' ie type de la grotte de Saint-Acheul; 2° celui de la Modelaine ; 3° celui de Solutré. Ces divisions chronologiques sont quelque peu arbitraires, d'abord parce qu'il n'est jamais sitr que les couches géologiques superposées n'aient pas subi des remaniements, et eosuile parce qu'on retrouve parrois, dans les mêmes grottes, des outils ou des armes qu'on rapportait à des dates différentes (1). Nous noua en tenons aux grandes divisions suivantes, qui ne soulèvent aucune discussion ; i" l'ftge de pierre; 2* l'âge de bronze ; 3° l'âge de fer. Il est évident que si les instruments en pierre ont coexisté à une certaioe époque avec ceux en bronze et en fer, il y a eu pourtant une longue période où la pierre seule était employée et, dans cette période, une première phase où la pierre n'élait pas polie : ce qui nous donne la période paléolUAiçve et la période néelithique. C'est de cette époque que nous parlerons seulement avec quelque détail ; car le bronze noue conduit sur le seuil des âges historiques, et te fer nous y introduit en plein. Kous laissons de côté toutes les discussions que l'on peut engager sur les races qu'on a préteni^u avoir découvertes, dès la •pénoAe paléolithique^ en se fondant sur les diversités de conformation du crâne. On trouvera tous les renseignements
ou a recoonu que ces iaciatoiiB ont pit élre produites pap k dsnt d'animaïui Aquatiques. Le silex incieé ttvtivé il Tlienay pAr l'abbé Bourgeois daDaune couohe îooloffiqûe tertiaire n'offre pas plus do cerlitude pour le traïlil Immain, Le congrès nnthropologiqUe de Bruxelles, en1ST2,n'eiiapasiiioins Imssé la question indécise. Quant aux ossements humains rapporlés ï la même date, l'incertitude subsiste. (Naduillac. vol. II, ch. iv; Jolj, ch. viii.J (1) NadaiUac, Ltt premiers hommes, vol. I"', cli. iv. Voir lea conimunicAtioiis de M. de Mortlllet sil congréa pré bis torique de Bruxelles, 1912, et il l'AsBOclalioD scieutiQque de Bordeaux, 1373. Voir aussi son Mé^ moire sur la France aux lentpi prihisloriquest
L'ORIGINE DE LA HObALE ET DE LA RELIGION. Bll
sur C4 point dans le livre de M. de Quatrefages, présentés avec sa clarté et sa précision ordinaires (I). Jl distingue trois races primitives dans l'humanité préhistorique en Europe : !■ la raee de Cronstadt, du nom du vHIage oii fut découvert, en 1700, le premier [o3Site humain. Le cràae trouvé, en 1857, dans le Neand^thal appartient au même type en l'exagéraot un peu. Cette race se faisait surtout remarquer par le caractère très surbaissé de la voûte crânienne, le front restant bas et étroit avec accentuatiOD des saillies aourcilières.
2» La deuxième race serait celle de Ci'o>Maffnon, au frool largement développé, avec une voûte critaienne préseolaot les plus belles proportions.
3" La troisième serait la race des Furfooz, localité belge célèbre par des fouilles nombreuses et heureuses. Cette race a le crâne fuyant et la face lai^e. Les deux premières raees sont dolickacépkales (au crâne allongé) ; celle de Furfboz est brachycéphaU (au crâne rétréci).
It n'importe pas à notre dessein de rechercher les différences qui ont pu exister entre ces diverses races. 11 est certain qu'elles se sont croisées et mélangées dans la période antéhistorique et que, à tout prendre, l'homme de ces âges reculés, à quelque embranchement ethni^aphique qu'il appartienne, nous présente un ensemble de traits caractéristiques bieo déterminés qui ne varient pas essentiellement de l'une à l'autre. Nous chercherons le type de l'homme des cavernes dans la race de Croz-Magnon, qui est certainement d'une très haute antiquité. Noua nous attacherons à dégager son Image vivante et vraie de ces étranges documents si longtemps en' fouis sous nos pieds et qui ont suffi pour ressusciter devant nous un passé sans histoire et perdu dans des ténèbres profhodesque des milliera desièclesont peut-être épaissies. Contentons-uouB d'affirmer la haute antiquité de l'homiue. Déjà, ilsufflsait de constater la civilisation avancée que tes pères de
(1) L'espèce humainet ch. xxt;
la race Israélite avaient pu admirer sur la terre des Pharaons, où r^ptologie retrouve tous les jours de nouvelles dynasties
.de rois, pour reculer les temps des origioes bien au delà de la chronologie atlribuce, à tort, à la Bible; car celle-ci ne prétend pas plus nous donner l'exactitude numérique que l'exactitude scientifique (1). Ce qui est démontré aujourd'hui, c'est que l'homme vivait en Europe en même temps que les derniers animauic antédiluviens, à une époque où le mammouth
.parcourait le midi de la France, où le renne paissait l'herbe aujourd'hui brûlée par le soleil d'Espagne et qu'il supporlait ua cUmal totalement différent de celui qu'a constitué la dernière crise géologique. Ce résultat nous suflit ; car nous n'avons aucun intérêt à mettre la précision dans des calculs dont les bases sont toujours quelque peu incertaines (2). « L'étude du globe, dit M. de Nadaillac, l'étude des diver&es faunes qui l'ont peuplé tour à tour font remonter le passé de notre race bien au delà de la tradition historique; mais la cosmographie ou la zoologie, la géologie ou la palcontolt^ie sont également impuissantes pour résoudre le grand problème de nos origines (3). u
. C'est assez pour nous de constater cette haute antiquité,
.séparée de nous non seulement par une durée immense, mais encore par les révolutions du sol terrestre qui l'ont renianiéct bouleversé. C'est pourtant de ce passé fabuleusement lointain que nous viennent des témoignages qui valent mieux, que les manuscrits de nos bibliothèques pour nous retracer l'image de l'homme avant l'histoire.
Le premier de ces témoins des vieux âges est ud pauvre silex marqué de quelques entailles. Notre xix° siècle, qui seul
(1) Dite d'Argyll, Primitive man, ch. iv.
(2) Duc d'Argyl], Primitive man, ch. iv.
' (3) Nftdallliic, ouvrage cité. Tome II, p. 330. Il est Irèe dlfncilc de dresser la olironologie dee diverses couches du sol, en oalculaol le temps néoessalre aux stratillcationii ou b la truDsrorinatioQ des rives des cours d'eau, parce qu'on ne peut jamais savoir si des causes accidentelles n'ont pu remanié la superposition des terrains.
a été aple à interpréler le langage de ces pierres, n'a pas été le premier à les découvrir. Le soc de la cbarrue en avait fait sortir du sol plus d'un échantillon. La superslitton populaire attribuait à la foudre leurs anfractuosités. La réalité était bien plus prodigieuse; l'éclair dont on cherchait la trace dans leurs fissures avait jailli non des nuées du ciel, mais de l'intelligence de l'horaine. C'était sa main, guidée par sa pensée, qui avait taille et façonné le silex. Chose étrange I il a suffi de reconnaître sur cette pierre grossière la marque d'un travail conscient pour que l'on se soit dit: C'est l'œuvre de l'esprit; — et pourtant les mêmes savants qui le reconnaissent dans cet outil informe se refusent à l'acclamer devant ce monde immense marqué tout entier du sceau de la pensée.
On ne saurait trop admirer ce Troglodyte des jours anciens pour rinlelligenee et l'énergie qu'il a dij déployer dans la période géologique qu'il a traversée. Tout d'abord, il est certain qu'il a assisté à des crises parfois formidables de l'histoire de la planète ; elles ont pu se reporter sur un plus ou moins grand nombre d'années, avec un caractère plus ou moins foudroyant ; tantôt ralenties, tajitôt précipitées, elles n'en ont pas moins produit de véritables cataclysmes, a L'époque quaternaire ou glaciaire, dît M. de Quatrefages, faisait à l'homme de dures conditions de vie. Ce qui existait alors de l'Europe était entouré de tous côtés par la mer et subissait les conséquences d'un climat insulaire, c'est-à-dire très humide et à température assez uniforme, mais relïoidi, en grande partie du moins, par les glaces du pôle arrivant jusque dans notre voisinage. Des pluies torrentielles, fl'équentes en toute saison, se changeaient en chute de neige sur les hauteurs et entretenaient les vastes glaciers dont on retrouve les traces autour de nos chaînes de montagnes. D'immenses cours d'eau creusaient les vallées sur certains points et étendaient sur d'autres d'épaisses couches d'alluvions. Cette terre noyée et tourmentée nourrissait une faune comprenant, à côté des espèces animalesactuelles, des espèces dontuQepartieadisparu, dont une
parlie a ëBiigré au loin. Celait d'une part le mammoutb, le rhinocéros à narines cloisonnées, le cerf d'Irlbnde, l'ours des cavernes, l'hyène des cavernes, le tigre des cavernes; d'autre part, le renne, l'élan, l'auroch, l'iiippopotame, le lion {!). »
C'est sur cette terre tourmentée, en face de ces fauves terribles, qu'un être débile a soutenu victorieusement la lutte de l'existence à la fois contre les forces déchainées de la nature et contre ces colosses qui, pour le broyer, n'avaient qu'à marcher sur lui. Selon le mot de Pascal, il suftlt d'uae petite vapeur pour le tuer ; c'est assez d'une petite pierre pour briser ce roseau fragile qui est aux prises avec les éléments en furie et avec des monstres possédant les plus terribles armes naturelles. Et voici que ce roseau se redresse et demeure debout alors que le mammouth et avec lui les plus grands des animaux de cette époque disparaissent. Non seulement il triomphe de ceux-ei, mais encore des cataclysmes auxquels ils n'ont pu résister, parce qu'ils étaient incapables de trouver de nouveaux moyens d'appropriation à un milieu transformé. Ainsi se trouvent confirmées les déclarations déjà citées par nous de Robert Wallace sur ce caractère exceptionnel de l'homme, qui fait que, par son intelligence, il domme les lois de la sélection naturelle et se rend de plus en plus indépendant de la fatalité des milieux. Cette survivance de l'homme aux bouleversements de l'âge glaciaire, dans les mêmes contrées où les animaux antédiluviens ont disparu, soit parla mort, soit par l'émigration, est la meilleure preuve que longtemps avant l'histoire il possédait tous les attributs qui constituent sa royauté sur notre monde. Jamais, en effet, la disproportion entre sa faiblesse physique et les obstacles à surmonter ne fut plus saisissante. Sans la force invisible qui est en lui et qui lui permet de s'approprier les forces de la nature, même quand elles semblent liguées contre lui pour l'anéantir, il y a longtemps qu'il eût disparu et n'eût laissé que quelques
(1) QuatrefageB, rvaiu de tespèce humain?, eh. xïv.
L'ORIGINE DE LA MORALE ET DE LA RELIGION. Sls'
débris de seé ossements faisant pauvre flgure à côté des squelettes des géants vaincus par lui.
Qu'on veuille bien remarquer que ce n'est pas une espèce nouvelle qui apparaît à la fin de Tàge quaternaire, au début de noire période géologique actuelle ; l'humanité dont nous procédons est la descendance directe des Troglodytes. Nulle traasrorination sensible ne s'est opérée en elle. Le vieillard de Croz-Magnon, au point de vue physique, a tous les caractères de nos races les plus nobles. Sa stature est droite, sa main a cet agencement délicat qui en fait l'instrument souple et docile de la volonté. Le crâne est superbe, le front élevé. C'est bien l'homme tel que nous le connaissons quand il n*a pas subi quelque grave dégénérescence accidentelle (1), Il est déjà tout formé intellectuellement et moralement. Il sufUt, pour s'en convaincre, des preuves tangibles de son activité, qui le font revivre sous.nos yeux ; car ces débris innombrables sortis des cavernes, des tombeaux ou des EJœk-kenmœddinffer porletil le sceau de sa pensée et comme la signature de son esprit.
Ce qui nous frappe tout d'abord dans cea produits de l'industrie primitive, c'est qu'ils vont se perfectionnant depuis l'époque paléolithique jusqu'aux Palafïtes des lacs suisses avant l'époque des métaux. Au début, la pierre est simplement éclatée comme dans les haches du type de Saint-Âcheul, qui sont en forme d'amande. Nous avons ensuite les racloirs et les lances triangulaires taillées d'un seul côté du type du Moustier. Les flèches du type de Solulré sont taillées en forme de laurier. A l'époque de la Madelaine, les os des animaux commencent à être travaillés en même temps que la pierre. Enfin, à l'époque de RoAenAatisen commence la pierre polie (2). La même progression se retrouve pour le vêtement et l'hobitation,
{1) La capacité crâDienne chni le grand vieillard da Croz"Magnon atteint 1,590 ceatimËtreB cubes d'aprËs M. Broca. Elle dépasse de 119 eea* timètres la moyeiiDe obtenue pu le même savant sur iSS cr&nes pnfi*
comme le prouvent les construclions sur pilotis des PalaflEes, qui datent de la fin de l'àge de la pierre. Il s'ensuit que, dès les premiers jours, l'homme s'est avancé dans la voie du progrès. Le mouvement de l'histoire commence avec l'humanité préhistorique. L'évolution est possible dès que l'homme, grâce à son intelligence, fait de ses premières acquisitions le point de départ d'acquisitions nouvelles. Désormais, il n'est plus permis aux flots troublants de la sensation de tout emporter avec eux ; l'homme domine le temps en reliant le passé au futur. Le fait seul qu'il se taille un outil est gros de tout son avenir ; car, pour tailler ce silex qui s heurté son pied sur la route, il a fallu que, sous le stimulant du besoin, il eût une idée de l'utilité qu'il en pouvait retirer eu l'appropriant à ses nécessités ; puis que, par une induction que la raison seule rend possible, il ait prévu que, dans des circonstances analogues, ce silex à peine taillé lui rendrait les mêmes services. L'homme préhistorique a pris possession de l'avenir pour lui et pour sa descendance, du jour où il s'est procuré par son travail un outil ou une arme.
Nous renvoyons aux savants ouvrages cités par nous pour la description détaillée de ces premiers instruments de son activilé, couteaux, haches et flèches (1). Le grattoir fut un grand gain, cap il était destiné à préparer les autres outils et il inaugurait le travail proprement industriel. On a trouvé, & la Qn de l'âge paléolithique, de nombreux vestiges de l'existence d'ateliers de fabrication pour les outils et les armes, s Comment expliquer autrement les silex, dont la plupart paraissent n'avoir jamais servi, couvrant encore aujourd'hui des hectares de terrain et gisant à côté des nuelei dont Us ont été détachés, comme cela se voit au Grand-Pressigny, en Indre-et-Loire (2JÎ » L'aiguille indique un nouveau progrès.
'(!] Nadiillac, vol. II, ch. ii-iii. — Joly, L'homme avant les rnétaux. II» pirlie.
(2) NadrilUc, vol. 11, p. 183.
L'ORIGINE DE LA. MORALE ET DE LA RELIGION. SlT
Elle moalre, à elle seule, que le chasseur ne se contente plus de jeter sur ses épaules la peau de la bète qu'il a tuée; elle sert à confectionner le vêtement, et il y.a là. uu travail modificateur dea matériaux fournis directement par la nature, et peut-être un premier indice de la pudeur.
Les cendres trouvées dans les cavernes, les parcelles de ohartM)n découvertes à côté des blocs de granit, de forme circulaire, qui semblent avoir été destinés à faciliter le frottement de deux morceaux de bois, nous révèlent l'usage du feu, ce grand instrument civilisateur (1). II parut si précieux à l'homme primitif qu'il le divinisa. Schiller appelle poétiquement la flamme dévorante une libre fille de la nature. Tant qu'elle n'est pas autre chose, elle ne peut rendre aucun service réel à l'homme ; elle jaillit avec l'éclair pour consumer sa demeure ou le foudroyer. Aussi rapidement éteinte qu'allumée, elle ne laisse après elle que de la fumée ou des ruines. Il a su s'emparer de cette libre fille de la nature, et lui ravir son secret pour la produire à son gré. Peu importele procédé employé, Le premier homme qui, en frottant deux bâtons; en Ht jaillir l'étincelle, fut le grand initiateur, le Prométhée de ce monde obscur. L'alimentation fut profondément modifiée, améliorée, et la première pierre du foyer fut posée. Grâce au feu. la poterie fut introduite dans la caverne du Tn^lodyte. Il put ainsi conserver des provisions et dépendre beaucoup moins des hasards Journaliers de la chasse. On ne saitàquel moment il apprit à moudre le grain ; mais ce fut longtemps avant la pierre polie (2). Les Palafltes sont, en effet, à la fois agriculteurs et pècheurs..La pêche a apporté un large contingent à l'alimentation de ces temps primitifs. Les débris de poissons maritimes prouvent des explorations d'une singulière hardiesse loin du sol natal, et l'existence d'une espèce de n^oce avec les populations riveraines. On est donc en droit de sup-
(1) lois, L'Iumnte avant le» métaux, II* pirlle, ob. tt.
(2) Joly, Id., Il* partie, cb. iii.
poser des relations étendues entre les peuplades de l'dge paléolithique. Dans les cavernes de Solutré, l'entassement systématique des ossements de chevaux qui avaient contrfbuéàla nourrilure de ses habitants a fait supposer que déjà alors une certaine doraestication des animaux était pratiquée (1j. Quant à l'hafiitation, elle paraît avoir gardé un caractère primitif jusqu'à l'époque où les Lacustres bâtirent des maisons à pilotis sur les lacs et cours d'eau, pour assurer leur sécurité. Le Troglodyte, comme son nom l'indique, s'est contenté le plus souvent d'approprier à son usage les cavernes qui lui offraient un atiri naturel. L'âge préhistorique a certainement connu la navigation : les musées de la Suisse possèdent de nombreux débris de barques employées par les Lacustres, C'est donc à cet homme des anciens Jours qu'il faut Rappliquer les vers d'Horace sur l'héroïsme du premier navigateur. On se demande quelle espèce d'état social pouvait exister à cette époque. Les affections de famille se manifestent alors principalement par les sépultures que nous envisagerons plus tard à un point de vue supérieur. Le soin de la dépouille des morts n'est explicable que si un lien réel a existé entre les vivanls. Remarquons à quel point ce lien d'affection se distinpe de l'instinct auimal qui unitle mâle et la femelle à leurs petits et qui est toujours étroitemeut rattaché aux relations sexuelles. Ici, tout ce qui a trait à la sensation a pris fin dans la mort, et pourtant l'afTection subsiste en s'épurant. Les familles semblent déjà avoir été groupées sous l'autorité d'un chef, comme l'indiquent ces hâtons ornés et sculptés oii l'on est toujours plus disposé à reconnaître des bâtons de commandement (2). Il s'ensuit qu'une certaine autorité était reconnue dans la peuplade et que celle-ci avait une vague intuition de la notion de l'État. Il est remarquable que le symbole du commao-
(t) Joly, L'homme avant Us mélaux, p. Ï39,
{2) Voir la belle rappésontatlon dea Utons de commftndemeat ornéa dans le liïre de M. de Nadrillac, vol. I»i, p. 119,
roniGINE DE LA MORALE ET SE LA RELIGION. 5ig
demeot ne soit pas una aFme,i6l§;Qe de la force, mais un emblème presque religieux. On est en droit de supposer que cette première organisation sociale reposait sur quelques-unesdeces notions de justice sans lesquelles nul lien social n'est possible. Le Troglodyte, malgré les rudes conditions de sa vie de chasse et de guerre, a connu, lui aussi, le luxe qu'on dît avec raison une chose très nécessaire, parce qu'il donne satisfaction à ces besoins proprement humains qui dépassent les sens. Le luxe, en prenant le mot dans sa signification profonde, est indispensable à l'être doué d'intelligence, d'imagination et de sensibilité, fût-il au plus bas degré de son développement. De là, ces premières manifestations des facultés esthétiques qui trouvent une satisfaction naïve dans la parure et l'ornementation. Les bagues et colliers trouvés dans les cavernes de cette époque sont en nombre considérable. La parure n'est pas seulement l'amusement de la vanité ; elle répond encore à cette aspiration très confuse vers le beau, qui pousse l'homme à transformer la réalité. Au reste, le Troglodyte a fait mieux que se parer et ornementer ses outils ou ses bâtons de commandement ; il a vraiment inauguré l'art, car on n'en saurait méconnaître le caractère essentiel dans ces dessins gravés ou sculptés sur les os desanimaux tués à la chasse. Quand l'homme préhistorique représente, non sans vivacité de trait, soit le renne, soit le mammouth, soit une scène de chasse, il ne poursuit aucune ttn utilitaire; cette représentation ne lui donne aucune autre satisfaction que le plaisir idéal de la contemplation; il seplait à revoir, en dehors des périls et de l'àpreté de la lutte quotidienne, le fauve qu'il a poursuivi, ou bien à faire revivre et à conserver l'impression de grandeur que le mammouth a produite sur lui. Il a fait son choix dans la nature pour représenter ce qui l'a le plus frappé, ce qui a éveillé en lui quelque sentiment d'admiration. Il atteignit un degré supérieur dans cet art tout primitif quand il se sculpta lui-même triomphant de son puissant ennemi, comme dans cette admirable et
aïO LES OAIGIHES.
expressive sculpture sur os, qù l'on voit le chasseur lançant au mammoutb le trait (alal. Ces sculptures ont une importaiice considérable encore à un autre point de vue ; elles nous montrent l'intelligence humaine ayant pleine conscience d'ellemême, le sujet se distinguant nettement de l'objet, puisque l'homme représente sa propre victoire sur ranimai et sur la nature. Il est donc sorti tout à fait de cet ëtat d'inconscience où le moi roule et coule dans le torrent des sensations. C'est ainsi que nous retrouvons dans ces premières productions artistiques, qui ne sont, après tout, que des formes éclatantes, agrandies, du langage humain, le caractère propre de ce langage. Tandis que celui de l'animal est toujours subjectif et n'exprime que des sensations de plaisir ou de peur, la parole humaine est objective, en ce sens qu'elle considère l'objet en dehors du moi, comme matière à connaissance. Il nous suffit de ces sculptures informes pour savoir que l'homme préhistorique a parlé comme nous parlons, non pas seulement en poussant des cris ou en multipliant les onomatopées, mais en désignant les objets eux-mêmes par un acte véritable de la raison (1). Ou a cru reconnaître dans les entailles faites à des os de renne les procédés d'une numération primitive se rapportant probablement aux produits de la chasse, et peut-être au parta^ du butin. Nous saisissons ici sur le fait une opération maîtresse de l'entendement.
L'humanité préhistorique a connu le sentiment religieux. Oh est d'accord pour donner une valeur d'amulettes à une foule d'objets ornementés qui ne sont d'aucun usage pour la vie commune. Une amulette nous parle sans doute de superstition ; mais elle dénote aussi le besoin d'apaiser le pouvoir inconnu, mystérieux, dont l'homme s'est toujours senti dépendant. Les signes de trépanation systématique qu'on a dé-
(1) Voir de beaux apéolroena de cet art piimiur dans Nadaillac, ouTrage elle, t. I»', ch. xti.
LORIGINE DE LA MORALE ET DE LA RELIGION. Ht couverts sur une multitude de crânes ayant apparteai) à des hommes qui ont évidemment survécu à l'opération, paraissent également avoir eu une valeur religieuse ; peut-être cette pratique étrant^té était-elle en rapport avec la croyance au]( esprits malfaisants qu'il fallait chassée à tout prix (1). Après la mort du trépané, on enlevait une rondelle de son crâne que l'on perforait pour y passer un cordon de suspension. Tantôt on la déposait près de lui, taulùt les survivants la portaient comme un charme. Dans le premier cas, comme le remarque très bien M. Broca, on voulait restituer au mort ce qui lui avait été ravi autrefois. Rien ne prouve mieux la ferme. croyance dans sa survivance (2).
La manifestation religieuse par excellence est encore la, sépulture ; car, si elle atteste les affections de la famille, elle. raconte aussi ses espérances et sa foi dans une autre vie. Lb sépulture fut d'abord une caverne où Ton déposa la dépouille mortelle avec les armes favorites du vivant et quelques provisions. Évidemment, ces précautions dénotent la foi invincible dans la permanence de la vie et dans l'identité de la personne humaine. Les sépultures primitives sont très souvent orientées comme celles des sauvages ;-le3 cadavres y sont aussi fréquemment repliés sureux-mèmes, comme l'embryon dans le sein de sa mère (3). A la fin de l'âgede pierre, les cavernes sépulcrales sont remplacées par ces tumuli qui forment parfois toute une cité des morts, où chaque tombe est marquée par un monolithe. Plus lard, nous avons les dolmens, qui prennent des proportions toujours plus considérables (4). Mais, petit ou grand, orné ou simple, le tombeau redit toujours à la terre qu'elle n'enferme pas toutes nos des-
(1) Nadailkc, ouvrage oité, II, p. 21S et Buivanles; Joly, ouvrage cité, page 307.
(2) Nadaillac II, cb. xi. — Conférence de Broca insérée dans le livre de sir Johu Lubbock.
(3) NadaUlac II, p. 11.
Ita LES ORIGINES.
tinées. La sépulture est comme une porte eDtr'ouverte sur la région de l'invisible el du divin. On dirait une arche surbaissée sous laquelle on ne passe que courbé jusqu'à le:-», mais pour revivre ailleurs, t Dans cet être, dit Quinel, en qui je ne savais pas ai je devais voir un égal ou un esclave de tou^ les autres, l'iaslinct de l'immortalité vient de se révéler au milieu de ses morts. Combien après cette découverte il me parait difTérentl Quel avenir je commence à entrevoir dans cet animal étrange, qui sait à peine se construira une hutte meilleure que celle de l'ours et qui déjà s'enquiert de donner une hospitalité éternelle à ses morts? 11 me semble que je viens de toucher la première pierre sur laquelle repose l'édillce des choses divines et humaines. Après ce commencement, le reste est aisé à conclure [1}. »
Nous ne suivrons pas les progrès de l'homme préhistorique dans la période de la pierre polie. On sait que, à une date qu'on ne peut fixer, il apprit l'usage des méiavii, en commençant par le bronze. 11 parait certain que les premières étapes de l'évolution avaient été franchies plus rapidement en Asie qu'en Europe ; car tout porte à croire que ce fut d'Orient que vinrent les peuplades qui apprirent à l'Europe l'art de façonner les métaux. L'usage de l'incinération des morts, qui coïncide avec l'introduction du bronze dans nos contrées, était inconnu à l'âge de pierre dans tout l'Occident et nous reporte également à une population orientale. Du jour où l'homme put se servir de métaux, son industrie put accomplir de grands et rapides progrès dont nos musées mettent sous nos yeux les preuves souvent admirables. Ce qui importe le plus dans cette apparition du bronze, c'est le mélange des races qu'elle suppose. Ce fut une grande date dans l'histoire, quand les barrières s'abaissèrent entre les diverses fractions del'humanité préhistorique et qu'elles concoururent ensemble au développement de l'espèce au travers de conflits et de
(I) Qalnet, La Criation.
L'ORIGINE DE LA MORALE ET DE LA RELIGIOH. BîS
chocs redoutables. Ces premières invasions de l'élément oriental précédèrent la grande dispersion desAryas. L'Orient, d'où venait la peuplade inconnue qui apporta le bronze à l'Europe, avait, lui aussi, traversé la phase paléolithique ; mais, sous ce ciel plus clément, le développement fut plus rapide. Des documents certains, empruntés à la linguistique, nous montrent la race indo-européenne atteignant un développement de culture très remarquable à une époque qui n'est pas encore l'histoire, mais qui la précède de bien peu, alors que les ancêtres de cette grande et noble race formaient encore une même a^lomération. L'identité foncière des langues que parlent les peuples issus des Aryns primitifs prouve la communauté du tronc d'où sont sortis leurs nombreux embranchements. Tous les mots semblables, au moins par la racine, qui se retrouvent dans ces langues congénères appartiennent évidemment à l'idiome parlé avant la séparation et la dispersion des peuples indo-germaniques. Ces mots expriment des idées ou des coutumes. Nous sommes ainsi reportés par la philologie comparée à l'état social et moral de la race qui est la souche première de nos diverses nationalités européennes.
Nous ne demandons, pour le moment, qu'une chose aux renseignemeiils à la fois étendus et précis que nous fournit la philologie comparée sur cet état moral et social des Aryas : c'est de nous apprendre quelles étaient leurs notions religieuses ; car évidemment nous avons le droit d'y voir le premier épanouissement des idées ou des croyances implicitement renfermées dans la conscience de l'humanité primitive. Nous avons déjà fait remarquer que ceux-là mêmes qui insistent le plus sur une révélation extérieure doivent convenir qu'elle n'aurait ni sens ni valeur si elle ne se rattachait à la révélation intérieure, si le coeur humain n'était pas prédisposé à saisir la vérité religieuse. A d'autres conditions, la révélation extérieure ne serait plus qu'une cymbale retentissante, une pa-' rôle perdue dans le vide. Allez donc parler de Dieu, de l'àme,
de l'immorlalité au plus intelligent des quadrumanes l L'&me ne comprend que les vérités qui existent préalablement on elle à l'état virtuel et auxquelles elle aspire (1). ' Nous n'insistons pas sur les renseignements fournis sur l'état social déjà très civilisé des Aryas primitirs. La philologie comparée nous montre qu'ils formaient une vraie société jiiérarcliisée, sous l'autorité de chefs qui étaient déjà presque des rois et avec une constituliou de la famille qui faisait concorder les subordioatioDS nécessaires avec les affections naturelles. La vie était surtout agricole ; c'était à l'agriculture qu'étaient principalemeot empruntées les expressions mëta^ phoriques destinées à désigner les diverses relations de la famille ou de la peuplade(2). L'idée morale rassort sans nuage de ce langage des premiers Arjas ; on peut dire qu'il a été frappé à l'effigie de la conscience. La loi, pour eux, c'est ce qui est établi comme n'gle invariable, ce qui est impérissable, ce qui est ordonné, ce qui est droit. Toutes ces expressions impliquent l'obligation. Le mal est une transgression de la loi ; c'est aussi une chute. La punition n'est pas seulement l'exécution du châtiment, mais encore la correction avec une idée de puridcatioa. Le mal et le péché sont aussi présentés comme une souillure, une flétrissure. L'idée' religieuse emprunte toujours ses symboles à la lumière céleste. Son premier symbole comme sa première personniflcation est le ciel à la fois vaste et radieux (3).
Si l'idée divine fut promptement personnifiée dans le ciel, elle a pourtant précédé cette personnification dans l'esprit des premiers Aryas ; car il y a uue différence entre le mot div, qui désigne le ciel, el le mot dev>, qui désigne Dieu ou l'Être céleste. Cette différence porte sur le fond même de la pensée et nous ramène au monothéisme primitif. Remarquons
(1} Voir, lur lei Aryas priinitifs, le Bavant livre de Pîctet : La ùrigiHti inda-européennea, 3 vol., 3< édit. (Flsobbacber, 1873). (2) Voir les deux premiers volumes de Piclet. (3] Pblet, ouvrage cité, 1. 1)1.
L'ORIGINE DE LA MORALE ET DE LA RELIfilON. S15
que les objets naturels qui paraissent assimilas aux dieux sont caractérisésdansla langue parquelques-UDS de leurs attributs. La terFe qui s'étend, le ciel qui brille, l'aurore qui /^amèoie, le feu qui s'affUe, voilà aulaot d'appellations métaphoriques qui ne portent que sur des faits purement naturels avant toute divinisation. Si, dès le principe, les Aryas en avaient fait des objets d'adoration, il en serait resté quelque trace dans les mots qui les représentent à l'esprit, tandis que nous trouvons le plus complet réalisme dans les appellatifs qui les désignent. Il faut donc bien reconnaître qu'il y eut un temps où le polythéisme n'existait pas encore et où cependant la langue était déjà formée (1), — ce qui prouve une fois de plua que l'homme possédait d'une manière confuse l'idée du divin dans sa majesté et son unité avant qu'il l'eût comme incorporée dans ces grandes manifestations de la nature. — Ce monothéisme primordial ressort également des autres noms donnés à la divinité. Des noms, tels que le maître dés créatures, l'ami suprême, l'esprit vivant, le puissant par la volonté et la sagesse, le bienveillant, le créateur, peuvent être considérés comme autant d'épilhètes d'un Dieu unique (2).
Cette notion était tellement inhérente à l'esprit humain qu'elle reparaît-dans la période suivante, en plein polythéisme panthéiste, et que, comme l'a remarqué Max MuUer, l'idée monothéiste, s'applique à chacun des grands dieux qui sont considérés tour à tour comme des manifestations du Dieu suprême. C'est ce qu'il appelle le cathénothéismé (3). Nous trouvons dans les Vèdas un passage slgniflcalif qui porte que les sages donnent plusieurs noms à l'être qui est u« et qu'ils l'appellent tour à tour Indra, Mitra, Varuna, Agni. I> fond monothéiste est tellement persistant que, de nos jours, UD missionnaire ayant accusé un Pandit de tomber dans te
(l)Piclet,t. m, p. 139-141. .
(î) Plctet, III, p. 481-487.
(3) Mbi MuUer, Ane. Htt&rat. aanscrite, p. 53. — Essais sur CMsloire des religions. Paria, 1S35 (Berdier).
polythéisme, obtint de lui la réponse suivante : ■ Ce ne sont l que des manifastations diverses du Dieu unique, comme le soleil se réfléchit dans le lac par une variété d'images (1). » On est en droit de reconnaître, dans les plus heaux hymnes des Védas, la survivance de ce monothéisme primilir. Ne se d^^e-t-Q pas triomphalement de celte prière sublime : ■ Le grand maître de ce monde voit toute chose comme s'il était tout près. Si un homme reste debout et immobile, s'il marche ou se couche, !e roi Varuna le sait bien. Ce que deux personaes se disent tout bas, assises l'une près de l'autre, Varuna le sait, lui, te troisième. Celte terre aussi apparlient à Varuna, le roi, et ce vaste ciel aux extrémités si éloignées. Celui qui s'enfuirait bien loin par delà le ciel n'échapperait pas pour cela à Varuna, le roi. Ses émissaires descendraient du ciel vers le monde. De leur mille yeux, ils surveillent cette terre. Le roi Varuna voit tout ceci, ce qui est entre le ciel et la terre et qui se trouve par delà. Il compte les clignotements des yeux humains. Comme le joueur, il jette le dS et décide toule chose (2). >
a C'est après lui, lisons-nous dans un autre hymne védique, que mon cœur soupire, après le Dieu qui voit bien loin. Vers lui se dirigent mes pensées, comme des vaches vers leurs pâturages. 0 Dieu sage, tu es le maître de tout, du ciel et de la terre: écoute-moi dans lescieux (3). n
Si uous revenons aux Aryas primitifs qui ont vécu long' temps avant les chantres des Védas, nous reconnaîtrons que la prière n'est pas simplement pour eus un sortilège; elle signiile la vénération, l'amour, le service, la louange (4). La foi signifie pureté, respect. . ^
Il nous serait facile d'établir que le même fond monothéiste s'est retrouvé à l'autre bout du monde, chra les anciens Péru-
(1) Mai Moller, ^itaii^ Préface, p. IS.
(2) Mai MuUcr, Essai!, p. 59-60.
(3) Max Muller, Esiaii, p. 87, (i) Pictet, III, p. 467-i73.
L'OniGlNE DE LA MORALE ET DE LA RELIGIOIT. K37 viens et Mexicains, qui, après avoir, eux aussi, ,lraver&é l'âge de pierre, ont élaboré une grande religion solaire correspond dant parfaitement au développement religieux des Aryas. On y peut voir é)îalement le développement spontané de la religion embryonnaire de l'époque paléolithique. < Les Péruviens, ditPrescott, reconnaissaient un Élrc suprême, créateur de* Tunivers et ils l'adoraient sous les noms de Packochanach, c'est-à-dire Celui qui soutient et tivi/îe le monde (I). » Cet Être invisible n'avait point de simulacre. Le tempje qu'on lui avait élevé près de Lima existait déjà avant la domination des Incas ('2). Les Aztèques, ancêtres des .Mexicains, croyaient à un Créateur suprême, maître de l'univers. Ils lui adressaient des prières comme eu Dieu invisible, incorporel, par lequel nous vivons, qui est présent partout, qui connaît toutes nos pea~ sées et dispense tous les dons sans lesquels l'homme est comme rien. Le souvenir de cet ancien monothéisme s'était conservé plus tard au Mexique, témoin le temple pyramidal élevé par le roi Nizah au Dieu inconnu, cause des causes. 11 n'avait aucune représentation plastique et on lui of^ait des fleurs et des parfums, r Personne n'a le droit de me commander, disait un roi mexicain, Jl doit donc y avoir au-dessus du soleil un Dieu plus grand qui lui commande de suivre sa course sans jamais la changer (3). » L'exhortation suivante d'un roi mexicain a son héritier nous montre à quelle hauteur l'idée morale et l'idée religieuse s'étaient pénétrées dans la conscience de ces anciens habitants de l'Amérique du Sud : « Reçois avec bonté et douceur ceux qui dans l'angoisse s'adressent à toi. Ne dis et ne fais rien dans la passion. Écoute caimemeDt et sans te lasser les plaintes et les prières qui te sont adressées. Ne coupe pas la parole à celui qui te parle ; car tu es l'image de Dieu et tu le représentes. Tu es son ser-
■ (l) PrcscoU, Conquête du Pérou, l. 1", p. iOi.
(2) Id., p. 37.
(3) Prili SchullK, Der Felichiimiu. [Leipiis, 1S71.)
Ha LES OhlGlNËS.
vileur, il enlend par tes oreilles. .Né châtie personne sans motifs ; car c'est Dieu qui l'a donné ce pouvoir que tu as de punir, afin que tu exerces la justice. Exerce la justice sans te soucier des murmures ; car c'est le commandement de Dieu. Ne te laisse pas aller à dire : Je suis le maître et Je ferai ce que je veux. Cela menacerait ton pouvoir, fêterait le respect des hommes et perdrait la majesté. Ta dignité et la puissance ne sont point des motifs pour l'élever ; elles doivent te rappeler l'humilité d'où lu es sorti. Ne te livre ni à la mollesse ni à la volupté. N'abuse pas de la sueur de tes sujets. N'abuse pas pour des buts indignes de la faveur que Dieu t"a accordée. 0 Seigneur, notre roi, tu considères les chefs des États et, quand ils prcvariquent, tu les confonds; car tu es Dieu et tj fais tout ce que tu veux, — Il nous tient tous dans sa main et il se rit de nous quand nous chancelons (1). n
Les exhortations suivantes d'un père à son fils n'ont pas moins d'élévation: a Mon fils, tu esarrivcà la lumière comme le poussin hors de l'œuf et, comme lui, tu le prépares à voler par le monde, sans que nous sachions combien de temps le ciel nous conservera le joyau que nous avons en toi. Mats peu importe 1 Songe seulement à vivre droitement en demandant sans cesse à Dieu de te protéger. 11 t'a créé et il te possède. 11 est ton père et t'aime mieux que moi. Fixe tes pensées sur lui, élève vers lui tes soupirs jour et nuit. Vénère ceux qui sont tes aînés. Ne sois pas muet devant le pauvre et le malheureux; coDsole-les par de douces paroles. Honore tous les hommes, surtout tes parents auxquels tu dois obéissance; ne sois pas comme ces mauvais fils qui, semblables à l'animal sauvage, n'honorent pas ceux dont ils tiennent la vie et n'écoutent pas leurs conseils ; car celui qui suit ses propres traces aura une fin malheureuse. Ne te moque ni des vieillards ni des infirmes. Ne te moque pas de ceux qui commettent une faute, sois humble et crains de tomber comme eux.
(1) Sohullze, Der FetkhifMui.
çiilizedbvGoOglc.
— Si tu t'enrichis, ne t'élève paâ au-dessus des pauvres et des malheureux. Vis du fruit de ton travail, c'est ce qui reod le pain agréable. Ne mens jamais ; mentir est un grand péché. Ne dis jamais du mal de ton prochain. Ne reste pas sur le marché plus qu'il n'est nécessaire. Dompte tes sens, mon lUs, car lu es encore jeune, et attends que la vie^e que les dieux l'oût destinée ait atteint l'âge voulu. Nevole jamais, tu ferais le déshonneur des tiens, tandis que tu dois être leur couronne pourles récompenser de leurs soins. Je ne fendis pas davantage, mon (ils, j'ai rempli mes devoirs de père. Je yeux forlifier ton cœur par ces exhortations. Ne les méprise ni ne les oublie ; ta vie et ton bonheur en dépendent fl). i
Nous voilà bien loin, semble-t-il, du Troglodyte. Et pourtant, c'est bien la même humanité qui a grandi moralement, et s'est développée.
Nous nous arrêtons sur le seuil de Thistoire, & l'époque même où l'homme a secoué les langes de sa rude enfance. C'rat dans son berceau sauvage qu'il nous fallait le prendre pour repondre à ceux qui le ravalent à la bestialité pure. Nous l'y avons retroilvé avec ses traits distinclifs, doué d'intelligence, de réflexion, capable de modifier son milieu, de vaincre les obstacles et les périls d'une nature tourmentée, de se souvenir, de prévoir, d'inventer les engins de ses luttes et de ses labeurs. Nous l'avons vu se soulever de terre en quelque sorte pour percer lo voile des choses visibles et attester sa foi à d'immortelles destinées, aspirant à sa manière à quelque chose de plus grand, de plus beau que la réalité matérielle qui l'étreint de toutes parts, possédant enfin l'instinct ou le tourment du divin.
Sans doute, l'homme préhistorique, doué de cette liberté qui tantôt nous élève au-dessus de nous-même, tantôt, par
{!) Sctiultxe, ouvrage cité.
son mauvais usage, nous ravale au niveau de la brute, s'est souvent comporté comme un fauve terrible. Il a du, plus d'une fois, se baigner daas le sang de ses semblables, x livrer à toute la furie de ses sens non émoussés et user de son intelligence pour mieux servir 4e8 instincts pervers. D est certain que l'anthropophagie a été usitée à l'âge de piem, probablement sur la fin de la période paléolithique (1). Il n'en demeure pas moins un homme, un homme véritable, parfois pire que l'animal, mais toujours différent et se iiidd- Irant fait pour une vie supérieure.
Celte vie supérieure, l'avait-il connue dans un passé qui défie toutes les investigations dans des conditious d'existeuct qu'il nous est impossible de déterminer? Y a-t-il eu, eomnie le pensent des philosophes de haut vol, un temps des urigiQss où l'unité humaine avait une réalité qu'elle a perdue depuis, un temps où appelée, comme tout être mtH-al, à traverser une première épreuve de la liberté qui implique la possibilité k la déchéaQcei l'humanité aurait violé ia loi du monde, qui B.-I aussi la loi de son être, en mettant sa volonté au-dessus à la volonté souveraine? — Ce grand problème échappe à nos investigations actuelles. Qu'il nous sulïise de dire que, QU*"' à nous, nous ne connaissons pas de solution plus satisfaisante de l'origine du mal; car nous ne pouvons, sous peine de nier la conscience, le comprendre autrement que comnie m désordre. C'est là, selon noua, le sens profond des premief^ récits de la Genèse. Le mythe du Jardin d'Éden n'est point""* lîction ; il nous donne, sous une forme d'enfantine poésie, '^ première page de l'histoire morale de rhumanité, de «li( histoire qui a pour documents non plus simplement quelques silex plus ou moins bien taillés, mais toute cette survivant*
(1) Le mode de'fraoUonncment de certains crAnes ftiit recono»!''* '" ont été briséa iatantionnellement. On a déeouverl ua fronlal hooioin ]■' aviK été fendii comme les crânes des ruminants; il présentait des «" tnillcH ppodiiiloa évidemment par iin iDsIrumtni on silex, [^tàii^i^ p. 80B.)
Tg.l.zedl!,G0t")^lc
d'une vie divine primitive dans r&ine humalDC, tnanirestôc par ses aspirations et ses douleurs, et parcet universel sentiment de la déchéance, qui palpite dans toutes les mythologies et est l'inspiration dominante de toutes tes religions. Si un fragment de crâne, un os desséché, racontent l'organisme physique de l'homme préhistorique, la trace du divin, si sensible dans son âme, suffît pour nous rappeler d'où il vient. Ses origines sont un mystère ; mais ce n'est pas un mystère de honte et de bassesse, c'est un mystère de gloire et de grandeur. Il ne s'est pas trompé, le poète qui a écrit ce vers immortel :
L'homm« est uo dieu lotnbé qui se souvient des cleui.
La double ctymologie hasardée par iVlax Muller, répond parfaitement à la réalité de son être. Il est à la fois le penseur et celui qui regarde en haut (av BfxÛTiaï) (i).
Dieu est le père des êtres, lacauseintell^enteetlibredcce CosTitosoii ses perfections se voient comme à l'œil; — ou, s'il en est autrement, il nous faut nier, avec le principe de causalité, la raison elle-même, et admettre que le plus sort du moins. — Dieu est le bien suprême, la perfection morale dont l'empreinte est gravée dans l'inthnité de notre être; — ou, s'il en est autrement, il faut anéantir l'obligation morale et, avec elle, la conscience, et nous aboutissons à ce paralogisme, que l'elTet vaut mieux que sa cause, puisque la notion du bien est en nous et que le bien réel ne serait nulle part. — L'homme est le llls de ce Dieu dont l'image brille dans sa pensée, dans son cœur, dans sa raison ; — ou bien il est la proie de la plus vaine et de la plus cruelle des illusions. Entln, celte image, il la sent ternie en lui, mais il aspire à retrouver sa vraie nature. L'ardeur même de cette aspiration suffît à justifier son espoir; car l'Être infini serait infiniment pervers s'il allumait cette
(1) Mu Mfiller, Science de la rtiigion.
ut LES OttlGlNKS.
soif inextinguible pour la tromper. L'elTorl douloureux et incessammeol renouvelé de l'humanilé pour le retrouver doit aboutir, selon ce mot sublime et pn^ond que Pascal prête à Dieu : Tune me chercia-ais pas si tu ne m'avais trouvé. Cette noble Bouflhince, qui consume l'humanité, est le sceau d'une divine promesse dans son cœur. L'bistoire n'est pas le jeu cruel d'un Dieu stupide ou pervers ; elle tend au relèvement universel. Voilà ce que la science permet de croire, ce que la conscience commande de croire, ce que le cœur a besoin de croire, et ce qu'il sait, en réalité, par une anticipation sublime, qui est d'autant mieux fondée qu'elle se passe davantage des garanties illusoires de l'autorité, extérieure.
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