II. — Le Procès de Baudichon de la Maisonneuve
ET LE MARTYRE D' ALEXANDRE CaNUS (1530-1540).
De nouveau plusieurs années s'écoulent sans qu'aucun document ne nous renseigne sur un mouvement qui, par ailleurs, semble avoir si profondément travaillé la population lyonnaise. En 1534 pourtant, la présence à Lyon et l'activité de deux réformés genevois de marque, Alexandre Canus et Baudichon de la Maisonneuve, signalent le début de ces intimes et longues relations au cours desquelles les protestants lyonnais emprunteront à TEglise de Genève son organisation, ses doctrines et bien souvent ses pasteurs (i). A cette époque, les deux villes du Rhône semblent des villes sœurs : toutes deux, cités de passage, de commerce et d'étrangers, toutes deux haineuses du pouvoir épiscopal qui les menace sans cesse, pfeuplées l'une et l'autre de la même race, rapprochées l'une de l'autre par des voyages d'affaires continuels, elles ont en réalité la même âme ; et il fallut toute la puissance de l'histoire, des séparations politiques et des haines religieuses, pour conduire à des destinées si différentes deux villes si semblables en ce temps.
Baudichon de la Maisonneuve, marchand de Genève, ami de Farel et de Froment et réformé de marque, avait l'habitude de séjourner chaque année à Lyon, pour affaires, à l'époque des foires. En i 534 en particulier, il mit tant de zèle et de hardiesse à colporter ses nouvelles convictions religieuses, que l'autorité se décida à le saisir, bien que les mar-
(i) « Outre tous les motifs d'inte'rèt que nous avons pour toutes les « églises, nous ressentons une affection particulière pour l'église de Lyon, « parce qu'elle porte trace de l'œuvre de nos pères (Th. Tronchin) ».
chands étrangers, venus au moment des foires dans la ville, fussent, par privilège, justiciables des seuls magistrats de leur propre pays.
Les dépositions des témoins à charge montrent le genre de propagande usité alors par les évangéliques. Baudichon et un de ses amis, surnommé le Colonier, prennent les affaires pour raison ou pour prétexte de leurs déplacements. Ils descendent à l'hôtellerie des voyageurs à l'enseigne de la Coupe, et, à propos de tout, formulent à haute voix le jugement que leur inspire leur foi nouvelle. Le Colonier entend-il dire, à table d'hôte, que la paroisse de Saint-Nizier est si grande qu'à Pâques, pour la communion des paroissiens, plus de vingt mille osties sont nécessaires, il demande insidieusement : « Comment est-il possible que nostre Seigneur « se puisse mectre en vingt-deux mille parties? » (i) Et la discussion s'engage entre ces marchands passionnés de théologie, l'un affirmant que rien n'est impossible à Dieu, l'autre que le corps de Jésus-Christ n'est point dans la Cène. Un autre jour, le Colonier laisse bien en vue un exemplaire du Nouveau Testament en un jardin, et profite de l'intérêt que cette rencontre suscite chez les passants pour leur expliquer le livre à sa façon et en ordonner la lecture au nom de l'Evangile. Ou bien, comme les Lyonnais lui montrent avec complaisance l'église Saint-Jean, il affirme que ce n'est « que un moncel de « pierre et que le ciel estoit l'église et la terre estoit le marche- « pied de nostre Seigneur » (2). Puis il ne se gênait pas pour dire : « qu'il pouvait bailler absolution, que Dieu nous avoit « tous faictprestres et qu'il pouvoit aussi bien dire les paroles « sacramentelles que nul aultre ». Quant à Baudichon, il fait cyniquement argent d'un reliquaire qu'il possède. L'acquéreur lève révéremment son bonnet à la vue des restes du saint et dit « audict Baudichon telles ou semblables parolles : « — Sire Baudichon, je m'esbays comme vous apportez
(i) Procès de Baudichon de la Maisomieirje, p. 56. (2) Jbid.,. p. 61.
« ainsi des reliques ». Et le dict Baudichon luy respondit « par manière de dérision que c'estoyent belles reliques et « que par adventure estoient les os de quelque charogne, s< lesquels les prestres baillent à baiser aux gens pour les « abuser et pour en tirer argent »(i). Stupéfaction de son honnête interlocuteur. — A l'auberge de la Coupe, Baudichon est si bien connu pour ses blasphèmes que les autres pensionnaires demandent à l'hôtesse de ne plus le recevoir dorénavant, sous peine de perdre leur clientèle. Et jusque dans sa prison, entendant les chants d'une procession qui se rendait à l'église Saint-Clair, Baudichon ne peut retenir devant les autres prisonniers cette exclamation : « Et que vont-ils cher- « cher là? Vont-ils chercher sainct Cler? Hz ne l'y trouve- « ront pas ne Dieu avec, car ilz sont en paradis et est une « grande folie de les aller chercher là et de suyvrc icelles « processions. » Ainsi descendaient dans le champ de la discussion et de l'appréciation par le vulgaire ces traditions sacrées dont la puissance avait précisément été de n'être pas discutées ni appréciées (2).
Au même moment se poursuivait à Lyon un autre procès d'hérésie dont l'issue devait être toute différente : celui d'un jacobin converti, Alexandre Canus. Natif de Paris, selon d'autres de Normandie, Canus prit dans le couvent où il entra le nom de Frère Laurent de la Croix (3). « 11 estoit meu d'ung « grand zelle, dit Froment (4) et sçavant mesme en la doc- « trine soffistique, car aussi y avoit bien proffité. et longue- « ment estudié, dans Paris. » Une inquiétude religieuse le conduisit cependant à Genève, non encore comme protestant,
(i) Procès de Ba-udicbon. . ., p. 68.
(2) Baudichon, dont l'attitude au cours de ce procès ne semble pas avoir toujours été' des plus fière. fut délivré sur l'intervention de Messieurs de Berne et sur la protestation de nombreux bourgeois lyonnais, peu soucieux de voir s'oblitérer un privilège à qui ils devaient en partie la prospérité de la ville.
(3) Herminjard : Corr. des Réf., 111, p. 121 en note. Cf. aussi p. 162 en note.
(4) Froment : Actes et gestes de la cité de Genève, éd. G. Revilliod (Genève, 1854, in-S), p. 75.
mais plutôt comme chercheur. «Bien est vray que quant il « vint es quartiers de par deçà... il n'entendoit pas du sacre- « ment, ne de plusieurs aultres choses ; mais incontinent «' qu'il eust entendu et esté vrayment résollu... y ne fust « personne qui le peut jamais arrester. » Dès le mois de juillet I <y}}, il prêchait l'Evangile à Genève. Pour avoir « publicquement reprins », aux côtés de Froment, le prêcheur dominicain Furbity, le conseil de la ville l'emprisonna, puis le bannit ; ce qui d'ailleurs attira audit conseil une impérieuse protestation de Messieurs de Berne (i).
Cependant Canus quitte Genève pour évangéliser Mâcon et la Bresse « comme ne se souciant de sa vie». Il vient à Lyon, où il trouve et exhorte une petite communauté dont nous connaissons mal la composition. Quelques orfèvres, disent cependant Bèze et Crespin. 11 n'abandonne pas pourtant la chaire catholique, à laquelle son titre de Frère Prêcheur lui donnait accès et d'où il répand largement les idées nouvelles. A Pâques 1534, il fit une profession de foi radicale. Incarcéré, condamné, pour gagner du temps il en appela au Parlement de Paris. Peine perdue. Après une torture si effroyable que sa jambe en sortit brisée, et que Budé osa véhémentement protester contre ces horreurs, Canus fut de nouveau condamné au bûcher. « Alexandre, raconte Crespin, ayant oui sa sen- « tence publiquement prononcée, se monstra plus constant « et joyeux qu'auparavant. » Lorsqu'il est arrivé au pied du bûcher de la place Maubert, « le Seigneur lui a fait la grâce « d'avoir presché en place publique à l'instant de sa mort à « tout un peuple de Paris ». Puis « ayant prié, les yeux levez « en haut disoit dedans le feu : Prions Jésus-Christ qu'il ait « pitié de nous et qu'il reçoive mon esprit. Et jusqu'à la fm, « criant à haute voix : Mon Rédempteur, aye pitié de moi — « rendit l'esprit » (2).
Crespin rend ce bref hommage au travail de ce bon ouvrier :
(i) Registre du Conseil de Genève, 20 et 22 fe'v. 1534. (Archives d'Etat de Genève.)
(2) BÈZE : Histoire ecclésiastique, 1, p. 14.
« Il fut au premier rang des Ministres de France, ayans esté « en exemple à tous fidèles. » En Alexandre Canus nous rencontrons pour la première fois cette magnifique franchise, ce superbe mépris de la force, cette joie par delà la souffrance dont les martyrs protestants lyonnais nous donneront de si magnifiques exemples. Ces hommes étaient d'une autre trempe que nous.
Il fiiut aussi dire notre admiration pour plusieurs martyrs obscurs de Lyon, dont nous ne savons rien, sinon qu'ils donnèrent leur vie pour leur foi. « En France, à Lyon, « écrit par hasard Mélanchton, trois hommes ont été récem- « ment brûlés pour la défense de la vraie doctrine (i). » Un quatrième, marchand en séjour dans la ville à l'occasion des foires, subit le même supplice, « pour ne s'estre voulu agenouiller devant une image » (2). Honneur à ces inconnus qui, sans éclat, pour le seul amour d'un principe, pour la seule passion de ne point biaiser avec la vérité, savaient dédaigner leur vie et mourir sans regret.
Pendant ce temps, les chefs de l'humanisme lyonnais, les oracles et les petits dieux des académies, les Ducher et les Bourbon, tous ceux dont la vanité remplit les salons de la ville, tous, même les plus compromis — baissent l'oreille devant l'énergique volonté du gouverneur, le cardinal de Tournon. Autant ils étaient hardis, autant ils sont pleutres maintenant. Ils devinent les accusations possibles et devancent les accusateurs ; ils remplacent dans leurs odes le nom de Dieu par celui de la Vierge, ou, comme Ducher, écrivent cyniquement — et en vers : « Plutôt avoir la tête courbée « que coupée... (Potius flecti quam frangi). C'est souvent « chose fort utile que de savoir céder aux grands. Le
(i^ Mélanchton àTheod. de Vit, 15 fév. 1540. Corpus Reform., III, 958. (2) Cité par Buisson : Séb. CastelHon, I, 91.
« spectre de la condamnation et de la mort doit nous « avertir (i). »
m. — Pasteurs et Martyrs de l'Eglise de Lyon DE 1540 A 1 551.
Tous les conducteurs qui pouvaient échoir à l'église de Lyon n'avaient point le dévouement ni la culture d'un Canus. Témoin le malheureux défroqué, plein de suffisance et d'ignorance, fort « adonné à la cuysine », contre lequel Calvin, champion de l'ordre et de la règle, mettait en garde les Evangéliques de Lyon en mai i 542 (2). Ce moine, arrivé à Genève, avait, au mépris de l'organisation ecclésiastique, insisté pour être reçu incontinent pasteur; débouté de sa demande, il osa se moquer de la Vénérable Compagnie. Un jour de marché, « estans en une taverne en grande compaignie en laquelle il « y avait environ une dizaine de prescheurs d'alentour, après « qu'on eust devisé de quelque manière, sans qu'il fust pro- « voqué ne qu'il en eust occasion, comme s'il eust esté un « contrerolleur de tout le monde, il dit qu'il n'y avait point « d'homme sçavantpar deçà». Et pourtant ce censeur n'avait point à être si fier ; il n'y a. en lui, écrit Calvin, « rien en « quoy il se puisse glorifier. Car quand on aura bien espe- « luché tout ce qu'il a au ventre, on n'y trouvera que pure « asnerie. 11 sçait un peu moins en langue latine qu'ung enfant « de huict ans ne debvroit faire. En l'Escripture il y est aussi « ignorant qu'ung caffait et toutes fois il est si enyvré d'am- « bition qu'il ne se peult tenir sur ses piedz...Non seulement « il parla maigrement (à son sermon d'épreuve), mais il
(1) Nous ne connaissons guère qu'un humaniste lyonnais qui ait fait le pas de'cisif : c'est Castellion ; et nous n'avons pas de document autobiographique précis sur l'histoire de cette conversion. Il n'en reste pas moins que les ide'es religieuses des humanistes lyonnais furent parmi les conditions les plus importantes de la diffusion de la Réforme dans la ville.
(2) Lettres françaises de Calvin, puhl. par J. Bonnet (Paris, 1854, 2 vol. in-8), I, p. 57-67.
« renversa tout ce que S. Paul disoit, non point par malice « comme nous pensons mais par pure bestise. Nous laissons « d'aultres vices comme la vanité mondaine et semblables, « afin qu'il ne semble que nous le poursuyvions par haine et « inimitié ». Un certain type de prêtre défroqué est de tous les temps.
Silence complet de tous les documents sur les années suivantes du protestantisme lyonnais. Il semble que léglise évangélique ne cessa de se perpétuer dans le silence, même au plus fort des persécutions. Mais c'est devant quatorze ou quinze personnes seulement, selon l'Histoire Ecclésiastique, que Pierre Fournelet de Louen (i), en Normandie, reprit en octobre i =^46 les prédications secrètes : il faut dire que ce modeste auditoire n'était composé que de « bons marchans et hommes d'apparence ». Fournelet, découvert, dut prendre la fuite. Jean Fabri, qui dans la suite exerça le ministère à Genève, vint le relayer. Tandis qu'un nouveau supplice, celui d'Antoine Balarin, montrait à tous le prix de l'hérésie, le nombre des membres de l'Eglise, selon Bèze, s'éleva à cinquante. Signalé à son tour, Fabri dut passer en Suisse (décembre 1 547). Pierre Fournelet revint alors à son poste d'honneur et de danger.
Fournelet dut trouver sans doute un grand réconfort dans la présence à Lyon d'un homme aussi remarquable que le jurisconsulte Hotman. Renonçant à une carrière qui s'annonçait des plus brillantes, toujours par cette volonté de ne pas se mentira soi-même, Hotman avait cherché à gagner Genève. Il avait dû s'arrêter à Lyon et, se mettant bravement à la conquête du pain, il était entré comme correcteur dans les imprimeries. Ecrivant à Calvin, il lui parla de la vingtaine
(i) M. Bonnet lit : Louet, d'autres : Rouen. Fournelet fut plus tard diacre de l'église de Neuchâtel, pasteur de plusieurs églises de France et, finalement, jusqu'à un âge très avancé, ministre de celle de Sedan.
d'amis qui sont groupés, d'autant plus unis entre eux qu'ils sont plus menacés au dehors.
1 548 vit le supplice aux Terreaux d'un lapidaire de Tours, très fréquemment hôte de Lyon, du nom dOctavien Blondet. Blondet, dit-on, s'était trahi par d'imprudentes paroles prononcées à l'auberge de La Couronne. En ce temps, les hommes d'affaires et voyageurs de commerce n'avaient pas de sujets de conversation plus favori que les choses religieuses et même certains points de théologie. Quantum mufatus !... Michelet (i) donne de l'événement une explication tout autre : des courtisans, désireux de s'emparer d'un collier de grand prix que l'orfèvre possédait, lui auraient intenté gratuitement un procès d'hérésie. A l'époque, pour se débarrasser d'un quidam gênant ou pour s'approprier le bien d'autrui, le moyen était, paraît-il, infaillible et sans danger. Par malheur, les amis de Blondet purent faire disparaître le collier convoité.
Obscurérnent, mais d'une manière constante et régulière, l'Eglise de Lyon gagnait de nouveaux membres. Beaucoup venaient des provinces françaises d'où la persécution les avait chassés : ils échouaient en grand nombre à Lyon, où la nécessité et la crainte des dangers du voyage jusqu'à Genève, les retenaient longtemps, indéfiniment parfois. Dans l'agglomération nombreuse, on négligeait de leur demander compte de leur foi. Ils finissaient par découvrir le chemin du logis écarté où, sous la menace constante d'une descente de police, quelque honnête chrétien conviait ses frères à venir prier et doucement chanter les Psaumes de Marot. Parfois un étranger, plus instruit et éloquent que les autres, révélait sa présence et devenait le pasteur de ces petits groupes. L'un d'eux, Claude Baduel, séjourna à Lyon depuis la fin de 1 5 50 jusqu'au milieu de 1551.
Baduel avait été recteur des collèges de Nîmes et de Car-
(i) Histoire de France, y éd., tome IX^ P- 47-
pentras ; c'était, au dire de Bucer, un « homme très savant, « religieux et de jugement solide » (i). Quittant le Midi, il avait pris le chemin de Genève, écrivant à Calvin : « Bien « que je n'aie jamais vu votre Eglise, je me sens si étroite- « ment uni à elle par la communion de lEsprit que, au « premier jour, vous me verrez arriver auprès de vous, à « moins que je n'aie à mourir ici pour celui qui est mort « pour moi. Lequel des deux m'est le meilleur, je laisse à la « sagesse divine le soin de le décider. Mais je suis prêt à l'un « et à l'autre (2). » Les circonstances obligèrent Baduel à prendre un troisième parti ; ne pouvant aller plus loin que Lyon à cause de l'insécurité des chemins, il trouva du travail chezGryphe. 11 rédigea pour le compte du grand imprimeur une étude critique sur Cicéron, à laquelle il consacrait ses après-midi. Les matinées étaient réservées à l'instruction des fidèles ; pour ne pas éveiller de soupçon, il av^it groupé les huguenots du lieu en quatre classes qu'il édifiait tour à tour. Une seule de ces séances compta néanmoins un jour plus de I yo auditeurs. L'officialité n'avait pas abrogé sa loi d'airain, et des imprudences étaient à craindre.
11 s'en produisit: ainsi que l'expose au Consulat leconseilier Hugues de la Porte, « malgré l'horrible punition des Vaudois « fut faicte hier assemblée en l'archevêché touchant plusieurs « luthériens et calvinistes qui se sont monopoles et chantent « le soir en bandes à la promenade, dans les rues et partout « les pseaumes de DaVid, malgré les inhibitions du roy»(3).
(i) Lettre du 5 juillet 1538, cite'e par Gaufres, dans le Bull. Hist. Prot. /r., XXlll(i874), p. 299, 337,385-
(2) Lettre latine, traduite par Gaufres : Ibid., p. 400.
(3) Cf. PÉRicAUD : Notes et Documents, t. I., seconde partie, p. 10. — Mais ce personnage était encore curieusement ignorant de la nature de la Re'forme : « Aucuns, déclare-t-il, disent que ces hérétiques menacent de piller les maisons ; d'autres disent, au contraire, qu'ils sont très austères de moeurs et qu'ils veulent ramener la religion comme elle était au temps de saint Pothin, avant que le clergé dissolu l'ciit altérée et gastée. »
Les lettres de Baduel à Calvin fournissent un précieux commentaire de ce texte. Le fait qui a ému l'autorité ecclésiastique est plus grave encore que nous ne l'aurions pu supposer : « On a vu un groupe de plus de cent personnes sortir de l'Athénée, au confluent du Rhône et de la Saône (i) et se diriger vers l'intérieur de la ville en chantant à tue-tête, » Baduel regrette amèrement qu'un tel événement se soit produit : « Tout cela m'a paru dangereux, propre à susciter la malveil- « lance et à déceler nos réunions secrètes ; tout cela a aussi, « par le temps qui court, un faux air de conjuration détes- « table. » Mais ce qui indigne le plus notre pasteur, c'est que ces hommes qui compromettent de la sorte le protestantisme, ne sont pas des protestants. « Tu connais, écrit-il « encore à Calvin, la vie et les façons d'agir des ouvriers « typographes, combien ils sont dissolus, audacieux, prompts « au mal, perdus de mœurs. Je n'en ai jamais vu un dans « nos assemblées... J'ai tout fait depuis quelque temps pour « contenir, réprimer, arrêter une habitude qui n'est ni hon- « nête, ni appropriée aux circonstances. Mais les ouvriers « typographes et d'autres ouvriers audacieux n'ont pas tenu « compte de l'édit ; ils ont continué à chanter avec une recru- « descence de passion, et (de nouveau) se sont rassemblés « en grand nombre et, parcourant la ville jusqu'au quai delà « Saône, ont jeté vers l'autre bord de la rivière force insultes « et sottises à l'adresse des chanoines et comtes de Saint-Jean. « La nuit suivante, ils sont revenus en armes à leurs chants « et le guet en a pris deux ou trois après les avoir grièvement « blessés. Le dimanche après cette prise, ils étaient plus « animés que jamais et le soir à neuf heures, une multitude « d'hommes et de femmes a fait retentir la ville de ses « chants. »
On voit avec quelle énergie Baduel répudie toute solidarité avec ces agitateurs. Le silence des Réformés sur les événements de 1529 et leur expresse désapprobation de ceux de
(i) Etait-ce là un lieu de culte protestant?
1551 montrent le soin extrême que la Réforme prit toujours de dissocier son sort de celui de la Révolution. Il est possible du reste que plus d'un protestant lyonnais se soit laissé entraîner aux manifestations des ouvriers typographes; et Baduel est obligé de faire intervenir l'autorité de Calvin pour dissiper tout malentendu. « Toi qui as tant d'autorité sur eux « et qui exerces sur tous par ton saint ministère un si grand « ascendant, écris à nos amis, exhorte-les à user en toute « modestie du glorieux privilège de la liberté chrétienne, loin « de toute imprudence et de toute licence charnelle... Ecris « cette lettre le plus tôt possible, je te prie (i). »
Le danger en effet était pressant. Il semble que jusqu'alors le magistrat ait plus d'une fois somnolé, comme le vieil Homère. Maintenant les instructions venues d'en haut, comme la notoriété de ces scandales, l'empêchent de s'en tenir à cette indulgence. Les chanoines de la cathédrale, « comtes et princes» de Saint-Jean, font «tout ce qu'ils peuvent pour détruire « et disperser cette église que le Seigneur avait si merveilleu- « sèment accrue en si peu de temps». (Lettre de Baduel du début de juillet). On sent qu'ils ne tiennent plus en place. L'année 1551, d'où nous faisons dater l'essor du protestantisme qui en dix ans fera de Lyon une cité protestante, ouvre aussi une glorieuse série de martyres dans la ville. Avant de triompher, l'Eglise de.Lyon acquiert ses titres sous le feu de l'ennemi.
(1) Nous utilisons toujours la traduction de M. Gaufrés, au lieu indiqué ci-dessus, p. 402, 403.