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CHAPITRE II

Rierres d'Attenie

La réaction de 1525 marque le début d'une ère nouvelle pour la Réforme lyonnaise. De l'aristocratie elle descend à la bourgeoisie, au peuple même ; de l'hôtel princier à la petite chambre sans apprêt, où quelques fidèles se réunissent à la dérobée pour prier en commun. Cette période de travail dans l'ombre est longue et fort mal connue. Le présent chapitre est consacré à l'exposé des quelques renseignements, assez hétérogènes, que nous possédons sur elle.

IL — La « Grande Rebeine » de Lyon.

Quelques années passèrent où les « évangéliques » firent moins parler d'eux. Non peut-être qu'ils fussent moins nombreux : ils étaient moins haut placés. L'éveil, du reste, était donné aux gardiens de la foi catholique, et toute velléité ou même apparence de pensée libre était impitoyablement réprimée. Le feu couvait cependant sous la cendre : un concile provincial tenu à Lyon en 1528 se voyait obligé de fulminer l'anathème contre les luthériens et de prendre les mesures nécessaires pour la réforme des mœurs cléricales. Mais surtout, comme le montre les découvertes récentes et très imprévues de M. Hauser (i), le sentiment d'une trans-

(i) Voir en particulier son Etude Critique sur la « Rebeine » de Lyon.

formation inouïe du monde, de temps nouveaux se levant pour l'humanité, était parvenu, assez déformé, jusqu'aux plus basses classes de la société.

Dans les derniers jours d'août i 529, le prix du blé s'était extraordinairement élevé. Le bichet, estimé en temps ordinaire huit à dix sols, était monté à vingt-cinq. Le peuple parla tout de suite d'accaparement. Des placards furent affichés « par les places et carrefourcz, là où il y avait escript que le « dimenche, jour de saint Marc, se trouveroient quatre cens « en la place des Cordeliers pour bouter ordre aux « blez... » (i).

Symphorien Champier, bourgeois de Lyon, qui a relaté ces événements et qui s'en plaint comme victime, affirme cependant que la vie chère ne fut que la cause occasionnelle et le prétexte du conflit. La plèbe, un quart de siècle auparavant, payait le blé vingt-six sols et ne disait rien. « Les serviteurs « étoient humbles aux maistres et estoient soubres et bou- « toient force eau au vin. » Mais on a changé tout cela. Le bon peuple a désappris à ronger son frein en silence. Il veut boire du meilleur vin et ne comprend plus que « Dieu veut « qu'il y ait différence entre le maistre et le serviteur ». A qui la faute ? Champier ne se lasse pas de le dire et de le répéter. C'est à « ceste faulce secte, nouvellement non trou- « vée mais renouvellée de ces mauldictz Vaudoys et Chai- « gnarts, venans de septentrion, imde omtie mahim et ini- « quitas ». Un auteur lyonnais ne pouvait plus clairement désigner le schisme luthérien. Les sectateurs du moine de Wittenberg, « nouveaulx Beranguères et séducteurs du « peuple, denyent le saint sacrement de l'autel contre l'oppi- « gnion de tous les sainctz qui ont escript depuis quinze cens

(i) Le placard se terminait sur cette menace aux riches : « Sachez que nous sommes de quatre à cinq cens, que nous sommes aHiez » ; et sur cet appel aux camarades : « qu'ils aient à se trouver dimenche après midyaux Cordelliers pour donner conseil avec nous d'y mectre ordre et police. Et ce sans faulte pour l'utilité et proffict de povre commune de ceste ville de Lyon et de moi. (Signé :) Le Povre. »

« ans en sa ; dont sont procédez des maulx sans nombre aux « terres septentrionnales, nous veuille Dieu garder et deffen- « dre par sa grâce ».

Que vaut le témoignage de Champier ? 11 est hors de doute que la tactique des partisans de la tradition auprès des rois et des grands ait été d'accoupler toujours à leurs yeux Réforme religieuse et révolution politique, de dresser sans cesse devant eux le spectre de la désagrégation sociale inévitable, du jour où leurs sujets pourraient impunément brouter la mauvaise herbe envahissante. Un bref papal, relatif précisément à révangélisme lyonnais (i), emploie le même épouvantail pour influencer Louise de Savoie. Et dans le récit de Champier, ces « maulx sans nombre aux terres septentrionnales » représentent sans conteste la guerre des Paysans de Souabe et l'anabaptisme.

Quelle que soit l'intention apologétique dont le narrateur témoigne, il n'en reste pas moins que l'opinion exprimée par lui jette un jour singulièrement lumineux sur plus d'un détail de l'échauffourée.

Le 25 avril, les émeutiers se massent sur la place des Cordeliers. Ils commencent par s'en prendre aux églises: « Pre- « mièrement entrèrent par force au couvent desdits Courdel- « liers de Sainct Bonaventure, rompirent les portes dedens « ledit couvent, et de la sacristie, montèrent les aulcuns au « clocher, sonnèrent, le tocquesain l'espace d'une ou deux « heures ; les aultres entrèrent audit couvent par force, rom- « pirent portes, fenestres, pillèrent et emportèrent les meu- « blés comme quelque vesselle d'estaing et aultres choses. »

Puis, au nombre de douze cents, les émeutiers se portèrent vers la maison de Champier, en qui ils voyaient le chef des accapareurs, et brisèrent sur la façade les statues de Jésus, de saint Pierre et de saint Jean. « Et il y en avoit d'aultres (de « statues), comme Pythagoras, Democrites et Ypocrates (2),

(i) Celui-là même que nous avons analyse' ci-dessus, page 39, (2) Symphorien Champier était médecin de son état.

« auxquelles ils ne touchèrent nullement. » Ce nouveau détail, certainement véridique, puisque chaque passant était à même de le contrôler, ne manque pas d'intérêt ; ainsi, la « secte artisane » prenait grand soin dans sa rage de ne détruire que les objets auxquels lui paraissait s'adresser un culte idolâtre et que les bandes d'iconoclastes, au même moment, mettaient un peu partout tant de fureur à renverser.

Les révoltés vont jusqu'à l'Ile-Barbe. sur la Saône, pour y saccager les greniers de l'abbaye.

On signale, dans les récits de l'émeute, l'histoire d'un pauvre « prestre estrangier, lequel passant par la ville fut convié « d'aucuns de boyre d'un tonneau défoncé ; ce que ne vou- « lant faire, de peur de la justice, fut menacé de mort s'il ne « beuvoit. Ce qu'ayant fait, y estant forcé », le malheureux fut arrêté par les autorités consulaires après la pacification de la ville, et condamné à être pendu. Comme le suppose ingénieusement notre guide en toute cette affaire, M. Hauser, si cet ecclésiastique a été puni avec une si excessive sévérité, tandis que les autres émeutiers bénéficiaient de l'indulgence consulaire, c'est peut-être qu'il avait consenti à parodier la messe ou à donner la communion sous les deux espèces.

Enfin, pour que notre certitude soit absolue, nous apprenons d'autre part (i) que les habitants du diocèse de Lyon refusaient au même moment le paiement des dîmes. Ils emportaient la nuit les fruits de la terre et allaient « proférans « paroles hérétiques et mal sonnantes». C'est que, ajoute le document que nous utilisons, « pnys cinq ans en ça la secte « luthérienne a pullulé en la ville de Lyon, le pays et diocèse « du Lyonnois et que plusieurs faulces doctrines ont été se- « mées et divulguées tant par prédications d'aulcuns perni- « deux mal sentans de lafoy catholique que par communication «de certains Jivres resproiivés, compillés par ceux de ladite « secte, grand nombre de peuple a esté séduict et disverti de

(i) Vidimus des Lettres patentes de François I" datées de Chantilly le 4 septembre 1529 et adressées au sénéchal de Lyon. Cité par Hauser, Bull. Hist. Prot.fr., LIX (1910J, p. 499.

« la vraye et saincte doctrine et créance évangélique en mal « sentant et croyant des saincts sacrements de l"ég!ise. » « Depuis cinq ans en ça » : le document date de 1 529, et c'est en 1524 que Marguerite était arrivée à Lyon et que Maigret avait prêché en l'église Sainte-Croix.

Le 30 octobre, de nouveaux «placardz» sont apposés à cette même église Sainct-Bonaventure contre « messeigneurs de l'église » et aussi contre « la justice et conseillers de la « ville ». Le 3 novembre, les registres consulaires adressent aux «séducteurs» de nouveaux griefs; et ce recueil, peu suspect en général de parti-pris religieux ou de phobie contre les hérétiques, traite de « blasphémateurs » les « vacabonds mal vivans », c'est-à-dire toute cette population flottante d'ouvriers imprimeurs et de déracinés dont nous avons déjà eu l'occasion de parler.

Tant d'indices convergents nous obligent à accepter les allégations de Champier, très longtemps abandonnées et remises si heureusement en lumière de nos jours par M. Hauser. Ces farouches iconoclastes, à la troupe de qui plus d'un pur et simple voleur s'attacha, ne sojit point les vrais fils de la Réforme. La haine déclasse, plus que la conviction religieuse, les entraîna. Membres d'une plèbe très rapidement accrue d'éléments fort hétérogènes, durement asservis aux règlements draconiens des corporations, ils se jetèrent, par besoin de changement, vers ceux qu'ils voyaient transformer le monde. Ils les dépassèrent, ils cherchèrent à se servir d'eux; en tous cas ils les compromirent. Par là l'histoire de ces autres «pauvres de Lyon »est un bien curieux parallèle à la jacquerie de l'Allemagne du Sud. Et comme le constate M. Hauser, «il serait aussi vain et aussi injuste de rejeter sur les doctrines protestantes la responsabilité de leur révolte, que de reprocher à Luther l'épouvantable révolution sociale qui ensanglanta toute une partie de l'Allemagne vers 1525 » (i).

(1) Hauser: Revue hist., LXI, p. 307.

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