I. — Claude Monnier
L'accroissement de la petite église de Lyon avait nécessité la venue d'un second ministre. Ce fut Claude Monnier. Né aux environs d'Yssoire, en Auvergne, Monnier avait d'abord professé dans plusieurs écoles de sa province natale. Soupçonné d'hérésie, il reçut l'interdiction d'enseigner. Il se mit alors à parcourir toute l'Auvergne en prêchant sans voile le pur Evangile ; puis, après un séjour à Lausanne, il vint à Lyon, où il put trouver un poste de précepteur. 11 ne tarda pas à faire la connaissance de plusieurs fidèles auxquels il montrait un « esprit doux, paisible et débonnaire » (2). Le 5 juillet 1551, une descente de police le surprit dans la maison d'un ami dont il venait de faciliter la fuite. Interrogé et jugé insuffisant dans ses réponses, il fut conduit dans les prisons de l'official.
Ses amis lyonnais ne l'abandonnèrent pas. Dans une lettre qu'il put leur faire parvenir, il les remercie de ce que la captivité qu'il subit n'est pas la sienne seulement, mais la leur : « Car tous biens et tous maux sont communs entre frères. »
(i) Article sur l'Histoire de la Rëformation du xvi* siècle dans Etudes sur la Littérature française (Troisième série.) (2) Crespin, 1, p. 552.
Il leur décrit l'inestimable liberté et la joie supérieure qui le suivent jusque dans son « groton » (i) obscur. 11 est libre, car il est toujours en mesure de faire son devoir ; il est joyeux, parce qu'il le réalise. Or, pour un chrétien, le devoir seul existe. «Je ne voudroi pas estre en la maison du Roi», assure-t-il. « Car estant là et n'osant dire la vérité, la con- « science me remordroit et m'accuseroit, qui n"est pas petit « tourment mais est bien une merveilleuse géhenne et « torture. » Puis il ajoute, redressant fièrement la tête d'un geste que l'humilité chrétienne et la défiance de soi ne tardent pas à rendre plus discret et plus touchant encore : « Et si mon « corps est enserré entre quatre murailles, l'esprit a grande « occasion de se resjouyr en son Dieu, puisqu'il me fait tant « d'honneur de me faire compagnon de son fils et de lui « tenir compagnie à porter la croix. Le principal est de prier « ce bon Dieu que mon esprit la trouve aussi douce comme « la chair la sent amère : et de tant plus que je la fuyois le « temps passé que maintenant de tant plus grand courage je « la puisse embrasser. Hélas, mes frères, si nous pouvions « gouster la grande douceur qui est cachée sous ceste croix, « personne ne reculeroit ; mais se combatroit-on bien à qui « mieux la porteroit et qui la chargeroit le premier ; il y « auroit beaucoup de Simons Cyréniens pour la porter. »
il faut porter sa croix, il faut mourir à soi-même, il faut abandonner tous desseins autres que ceux du Tout-Puissant. L'ennemi que, en vrai Réformé, Monnier trouve le plus redoutable, ce n'est point le monde ni « son Prince, et la mort et l'enfer », c'est « ceste traistre volonté nostre compagne, ceste volonté propre » que l'Esprit n'a pas encore régénérée, identifiée avec la volonté de Dieu. «Et d'autant qu'elle est de la « maison et si familière de nous, là où tous nos ennemis « sont forains et estrangers, tant plus la devons-nous crain- « dre ; car c'est une fine bague et fausse pièce. Tant plus on « la tient mignarde, tant plus on la flatte, tant plus on veut
(i) « Groton » : cachot.
« complaire à ceste truande, tant plus on endure ceste aflfetée, « tant plus l'esprit de son poure mari supporte ceste glo- « rieuse, et voilà le diable son paillard qui la vient inconti- « nent aborder. Pensez-vous qu'elle face conscience de pail- « larder avec lui et de fausser la loi à soncspoux? Elle s'en « soucie bien. »
Notre volonté est toujours faible, si elle ne s'attache à « Jésus-Christ, son nouveau mari, l'espoux de toutes les « sainctes âmes et nettes volontés... Prions incessamment « nostre Père céleste de créer en nous un cœur net, de nous « donner un cœur tout neuf, de' conduire tousjours nostre « volonté (i) par son Esprit et de ne permettre jamais que ce « ribaud Satan la déçoive par aucun faul.x semblant, lequel « pour la dcsbaucher, la vient mugueter en forme d'un bon « ange. O bien heureux sainct Paul, qui sçavait bien ses « finesses et de quel pied marche ce galand. » — Pour déjouer les démarches de l'adversaire intérieur décrites par Monnier en une si pittoresque langue, ayons « la foi vive, puissante « et vertueuse, ce Cousteau du sainct Esprit, tranchant de « deux costez. qui est ceste vive parole de Dieu, laquelle « perce et cœurs et âmes, et pensées et intentions. Rien « n'arreste devant elle ; tout lui est descouvert, tout tremble « devant elle. »
« Et qu'on se garde bien, sur peine de la hart » termine le martyr, dans un splendide mouvement de foi idéaliste — « qu'on se garde bien de changer ses armes pour celles du « fer. Le fer, le bras, la chevalerie, ni autre force humaine « n'a point de place en la guerre chrestienne... Une chose « reste, mes frères, c'est charité, la pratique de ceste foi plus « mal pratiquée que chose du monde... Charité est le plus « vrai témoin que nous ayons de nostre foi. Charité fait de « plusieurs cœurs un et de plusieurs âmes une. Charité « amasse le petit troupeau en un. Charité faict la communion « des Saincts. »
(i) Remarquons avec quelle insistance le huguenot revient sur le mot et ridée de volonté, sur le côté moral de la vie religieuse.
« Charité fait la communion des Saints. » Tandis que, le 3 1 octobre 1 551 , Claude Monnier était conduit à la place des Terreaux, « tenant les mains jointes et la face levée au ciel, « d'un regard joyeux » — une voix sortit de la foule des curieux et lui cria : l^ale in Christo. Dernière voix du monde, elle s'élevait au-dessus des clameurs humaines, et proclamait l'union des âmes. « Puis, le feu allumé, on l'esleva en l'air « par dessus, endurant longtemps le tourment avant que « mourir, et cependant il prioit à haute voix, disant souvent « ces mots : « Mon Dieu. monPère », qui furent les dernières <^ paroles entendues du milieu du feu (i). »