II. — Les Influences Nouvelles
Aucune autre ville du Royaume ne bénéficia plus que Lyon de la prospérité générale qui caractérise les quelques décades d'avant et d'après 1500. La paix règne;
(i) Imbartdela Tour : Les Origines de la Réforme, \, p. 548.
(2) Lettre de Farel à Fabri, 14 février 1564, citée par Barnaud : Pierre Virel, p. 582.
elle n'est troublée que par les expéditions d'Italie, qui font précisément de la ville la vraie capitale de la France et le séjour habituel de la Cour. Les foires de Lyon, établies au xv« siècle, témoignent d'une activité commerciale inouïe ; Lyon devient le celeberrimum totius Europœ emporium. Carrefour des routes de l'Occident, il s'assimile sans cesse les marchands et les imprimeurs des villes du Rhin, les banquiers de Lucques ou de Gênes. En 1496,1e procureur de la ville constate que le peuple a « creu et augmenté de la moytié... tant à cause des foires que autrement ». En 1515, Tannée de Marignan, on revise le cadastre, tellement « ladicte ville et faulxbourg d'icelle, lieux et villaiges se sont peuplez» (i). Un Lyonnais contemporain, Antoine du Pinet, célèbre « l'opulence, les trafiques indicibles qui par le moyen de ses quatre foires s'y pratiquent et démeinent par diverses nations, l'incroyable multitude des artisans^ la commodité merveilleuse pour répandre ses marchandises par toute la terre, l'ordre politique tant curieusement maintenu, la gravité, la pieuse et heureuse administration des sénateurs ». A la bonne ville le gentilhomme huguenot ne sait faire qu'une critique : il « a veu que les tailleurs y estoyent princes et comme petits roys, tant estoyent grandes et superflues les façons des habillements ».
Le Lyonnais a été de touttemps un travailleur acharné. Il ne le fut jamais plus qu'en ce siècle, sans doute le plus glorieux pour Lhistoire de sa ville. Il eut ia bonne fortune d'apprendre de ses hôtes italiens ou allemands un commerce et un art où il devait bientôt exceller. Le commerce, c'est le commerce de l'argent, le« change »,
(i) Cité par Imbart DE LA Tour : op. cit., I, p. 285.
comme on disait; Tart, c'est « l'art divin » : l'imprimerie.
Introduite à Lyon dès 1473 par maître Wilhelm Kœnig, Liégeois, et par trois confrères de Nuremberg, l'imprimerie ne tarda pas à occuper des centaines d'ouvriers. C'étaient surtout, au début, des Allemands, des Suisses, des Flamands. Les Français viennent ensuite. Tous estiment leur gagne-pain à l'égal des arts les plus nobles ; ils ont conscience du rôle qu'ils jouent dans cette métamorphose d'un monde. Les «maîtres » aspirent moins à la fortune qu'à la publication honnête et parfaite des classiques : « homme de nulle épargne aux choses de son état », dira-t-on de de Tournes (i). Ifs n'eurent pas, comme d'autres, la bonne fortune de découvrir et de publier quelque rarissime manuscrit. Leur gloire fut de répandre, en nombre colossal, les bonnes éditions latines et grecques des grands maîtres contemporains, des Erasme et des Budé. Par là, ils servirent plus que personne à la vulgarisation de la littérature, à la cause du progrès intellectuel (2).
Les ouvriers d'imprimerie, protes ou courriers, gens remuants, vagabonds insaisissables, fomenteurs d'émeutes sanglantes, comptaient dans leurs rangs des génies : Etienne Dolet, François Rabelais. Tous, Allemands, Luthériens, moines défroqués, humanistes aux abois.
(i) Jacques Pelletier : Dialogue de VOrtografe. Lyon, de Tournes, 1555.
(2) Cf. Christie : Etienne Dolet. p. 1^9 et suiv. — Les maîtres imprimeurs lyonnais firent si bien qu'ils enlevèrent bientôt leur monopole à l'Allemagne et à Venise, et que, parlant de cet art, le roi constatait qu' « il n'y a aujourd'hui lieu en la chre'tienté oij il se fasse plus bel ouvrage... qu'il se fait audit Lion, oii une grande partie tant de notre royaume qu'autres pays ou provinces e'trangers se fournissent de livres ». (Cité par Hauser, Ouvriers du temps pxssé, p. 1 79).
régents en rupture d'école ou gens du peuple d'aventureuse humeur — ces miséreux géniaux dans leurs odyssées éternelles frappèrent partout de mort les conceptions médiévales. Ils habitent, quelques mois durant, dans un garni de la ville, pour repartir bientôt vers de nouvelles fortunes. Plusieurs fois, par l'émeute, ils sont les maîtres de la rue. En 1529, ils se soulèvent à la fois contre la vie chère et contre Tofficialité épiscopale. Ils savent organiser contre le bourgeois toute la masse ouvrière de la ville : à la corporation des maîtres imprimeurs ils opposent un véritable syndicat ouvrier. De nouveau, en 1 539, les compagnons « ont tous ensemble laissé leur besogne » et cette grève — ce trie, comme l'on disait — avait de curieuses analogies avec les conflits professionnels d'aujourd'hui. Le chômage est concerté, il existe déjà une « bourse commune » des ouvriers imprimeurs — l'équivalent dune caisse syndicale — organisée pour la résistance et alimentée par les cotisations des membres (i).
(i) C'est à propos des grévistes lyonnais que le roi rendit la fameuse ordonnance de Villers-Cotterets, par laquelle, contre le syndicat patronal ou ouvrier, l'Etat soutenait la corporation, interdisait la grève et le moncpole ou meeting. Les artisans imprimeurs de Lyon s'entêtèrent néanmoins et soutinrent la lutte pendant de longues années encore. Après deux édits qui condamnèrent leur mouvement, ils présentèrent au Parlement une requête collective. « Cette pièce, dit fort bien M. Hauser (op. cit. p. 210-217). est fort curieuse, car elle exprime les sentiments, les colères, les rancunes de la classe ouvrière, avec une violence qu'on s'étonne de trouver dans un document si ancien . Ce n'est pas un simple exposé de souffrances individuelles, c'est un acte d'accusation contre le capitalisme ; et les patrons y sont dénoncés comme des exploiteurs, s'cngraissant de la « sueur » — le mot y est. — de ceux qui les font vivre par leur travail. Nulle part dans aucun texte du xvi^ siècle, je ne trouve aussi nettement exposée, en termes aussi précis, l'antithèse, chère aux socialistes modernes, du capital et du travail... Dans l'imprimerie, dit le document, « les compagnons font société avec les maîtres et sont les t-rjis imprimeurs à proprement parler : là où la plupart des libraires et maîtres prétendus sont plutôt marchands, fournissant les matières, outils et instruments. » — Nous aurons à nous occuper encore de ces révolutionnaires que leurs origines souvent ou leurs voyages avaient mis en rapport avec la Réforme d'Allemagne.
Cette plèbe instruite, turbulente et frondeuse, plus peut-être que n'importe qui, répandit jusque dans les masses mêmes paysannes et urbaines, dont elle était, cette inquiétude et ce sentiment d'une crise qui devaient si puissamment servir aux progrès de la religion nouvelle.
Dans une mansarde de l'Hôtel-Dieu, au-dessus du Rhône, Rabelais annote les classiques grecs et latins pour le compte de maître Sébastien Gryphe. Et c'est Claude Nourry, imprimeur lyonnais, qui édite le premier livre de 'Pantagruel. Jamais encore un tel scepticisme et une telle verve n'avaient attaqué les objets de l'universel respect du passé.
Etienne Dolet, retour de Toulouse, d'où un arrêt du Parlement l'avait expulsé, arrive à Lyon en 1535, entre chez Gryphe comme correcteur, tue dans la rue le peintre Compain, quitte la ville en toute hâte. Il s''enfuit à Paris, où il implore et obtient la grâce du roi. Il revient à Lyon, y passe plusieurs années à la tête d'une imprimerie. En i 542, on l'accuse d'avoir remplacé Dieu par ledestin, d'avoir imprimé la Bible en français, de nier l'immortalité de l'âme. Arrêté à maintes et maintes reprises, il finit sur le bûcher de la place Maubert.
Tous les imprimeurs lyonnais n'avaient point cette violente indépendance de pensée. En général, ils sont chrétiens, catholiques aussi, mais surtout chrétiens. Je relève quelques-unes de leurs devises : « Deum time, pauperes siistine, mémento finis». « Toutes les choses que vous voulez que les hommes vous facent, faictes leur aussi semblablement ». — Voilà les règles de Martin Boillon et de l'honnête Benoît Rigaud.«Cd?f contributum et humiliatuni Deus non despicies », c'est la marque des livres sortis des presses de Claude Nourry.
En somme, dans le métier, on trouve de la graine d'hérétiques plus que de la graine de libertins.
Mais voici tout un groupe d'imprimeurs qui se déclarent sans ambages pour la Réforme. Antoine Marcourt quitte Lyon en iS30, se retire à Neuchâtel et y rédige les fameux placards. Pierre de Vingle, un des meilleurs éditeurs lyonnais, doit s'exiler en 1531, coupable d'avoir imprimé un Nouveau Testament français. Quelques années plus tard, en Suisse, il publiait la Bible d'Olivétan. Jean de Tournes 1^'' — un ouvrier parti de rien, et l'éditeur des plus beaux livres lyonnais — était en même temps qu'un fort honnête homme un calviniste décidé. Son fils, plus érudit et plus brillant encore, vit saccager ses ateliers, briser ses presses et brûler ses livres dans une émeute dirigée contre les huguenots le 2 octobre 1567; il échappa par miracle à la Saint- Barthélémy lyonnaise et vint monter une nouvelle imprimerie dans Genève. La marque d'imprimerie de la maison fut, pendant un temps, un ange debout entouré de ce bel anagramme : « Son art en Dieu ». Quelques années après ces troubles mourait à Lyon, sur un lit d'hôpital, le grand Henri Estienne, que l'intolérance venait de chasser de Genève, et à qui le petit cimetière des protestants, dans l'Hôtel-Dieu. allait enfin assurer le repos.
Ce libre développement de l'imprimerie lyonnaise est dû en partie à Tabsence d'une Université ou d'un Parlement dans la ville. A Lyon, le seul tribunal de Tofficialité avait à connaître des ouvrages hérétiques. Et sa vigilance fut maintes fois trompée. Au xv* siècle, le Roman de la Rose, fertile en licencieux passages et partout interdit, avait déjà trouvé à Lyon un éditeur. Gryphe put publier, sans trop d'ennuis, de très nombreu-
ses éditions hébraïques et grecques, à côté de ses classiques latins, volumes élégants et fort recherchés. La Bible est le livre qui sort le plus souvent des presses lyonnaises. Dès 1472 ou 1473, elle s'imprime à Lyon. Quatre ans plus tard, les Augustins Macho et Farget réimpriment d'anciennes traductions françaises du Nouveau Testament. Deux nouvelles éditions de cette compilation paraissent avant 1500; mais, à partir de ce moment, les traductions du grand livre chrétien se multiplient en une incroyable profusion . Selon Lelong, quatrevingt-quatre éditions complètes de la Bible, et de fort nombreuses portions de ce livre, sortirent des imprimeries lyonnaises dans la première moitié du xvi* siècle. Tandis qu'à Paris, de 1525 à 1566, Ton ne peut citer même une réimpression de Touvrage dont la fortune devait se confondre avec celle de la Réforme, à Lyon les éditions nouvelles se succèdent et s'enlèvent rapidement : celle de P. de Vingle en 1 529, la version catholique française de 1540, celle d'Etienne Dolet (1542), celle des Béringhen en 1545, etc. En 1548, quand les quelques douzaines de protestants qui forment Téglise réformée de la ville se taisent encore sous la persécution menaçante, Thibaut Payen et Bacquenois y impriment une Bible protestante. De petits ouvrages : « Les Oraisons des Saincts Pères... », « La Fontaine de Vie », compilations de versets soigneusement disposés, offraient au premier venu les grands enseignements de la Bible (i).
(i) En 1545, sortait des presses de Jean de Tournes une traduction française du Benefi^io. Cet ouvrage, dont le titre exact est : Du bénéfice de Jésus-Christ crucifié envers les chrestiens, fut, d'après M. Weiss, « livré d'abord à une furtive publicité en Toscane, réimprimé sans nom d'auteur à Venise (1543)^ répandu par milliers d'exemplaires en Italie, traduit enfin dans presque toutes les langues de l'Europe, et poursuivi avec une telle rage par l'Inquisition qu'il semblait devenu, a dit Macaulay, tout aussi introuvable que la seconde décade de Tite-Livc ». (Bull. hist. prol.fr., t. XV (1866), p. 222). L'édition française et lyonnaise de 1545
Ce n'est pas tout : s'il faut en croire M. Imbart de la Tour ( I ), les grandes librairies allemandes avaient presque toutes établi à Lyon, comme à Paris, une succursale par où les écrits luthériens, dès 1520, purent se répandre et pulluler dans la ville et les pays avoisinants. Et l'on ne s'étonnera pas que le pouvoir royal prît, enfin, vers le milieu du siècle des mesures spéciales contre l'imprimerie et la librairie lyonnaises, vrais arsenaux des réformés. « Et pour autant qu'en notre ville de Lyon » publie redit, <s il y a plusieurs imprimeurs etqu'ordi- « nairement il s'y apporte grand nombre de livres de « pays étrangers, mesme de ceux qui sont grandement SN suspects d'hérésie, nous avons ordonné et ordonnons N< que, trois fois l'an, sera faicte Visitation des officines s< et boutiques des imprimeurs, marchans et vendans « livres en ladite ville, par deux bons personnages, « gens d'Eglise, l'un député par l'archevesquede Lyon, « ou ses vicaires ; l'autre, par le Chapitre de l'Eglise « dudict lieu et avec eux le lieutenant du séneschal « dudict Lyon, qui pourront saisir et mettre en nostre « main tous livres censurez et suspects. » (2)
Ainsi tant par la large diffusion des lumières que l'imprimerie répandit dans la ville, tant par l'afflux inoui de
fut rapidement épuise'e, et, malgré les défenses de la Sorbonne, une nouvelle édition, celle-là sans lieu, ni date, parut en 1552, probablement à Lyon. La préface de cette dernière édition décèle en effet un auteur lyonnais : « Tout ainsi que nous voyons la Saône en temps d'esté s'en aller lentement joindre à son Rhosne, sans faire nul dommage à personne, pareillement cestuy s'en va couler tant doucement entre les bras de son cher espoux Jésus-Christ, sans s'arrester à chose aucune, que bien maling seroit qui le voudroit viser de travers, ny empescher en rien son cours. » C'est bien, comme on l'a remarqué, la douceur de Joinville. La préface du reste mérite d'être lue in extenso (Jhid., p. 223-226).
(i) Les débuts de la Réforme française(i ^21-1 ^2^), à^ixxs \2i Revue d' Histoire de l'Eglise de France, mars-avril 1914, p. 157.
(2) Cité par ViNGTRiNiER : Histoire de l'Imprimerie à Lyon, p. 218.
lettrés ou de représentants de l'esprit nouveau qui vinrent peupler ses ateliers. Lyon se dégageait de l'étreinte du moyen âge et abandonnait, comme un vêtement usé, toute une manière de sentir, de penser et de vivre. Pour Lyon aussi les Temps Modernes avaient commencé.
Bannis par l'émeute ou établis à la tête d'une succursale dans l'importante cité commerçante, nombre de riches marchands Florentins, Lucquois ou Génois avaient quitté dès le xv^ siècle leur république et s'étaient fixés à Lyon. Ils y faisaient le commerce de l'argent, et dans ce temps où le numéraire était rare, leurs lettres de change sur d'antiques et solides banques italiennes rendaient d'inappréciables services. Les Pazzi, les Gondi, et tant de leurs congénères acclimatèrent à Lyon un genre de vie tout nouveau. Ils montrèrent que «dans le pays le plus civilisé du monde, la carrière du commerce n'était pas incompatible avec la haute naissance, les manières polies et la culture littéraire et artistique ». Lyon bientôt « rappela l'Italie. . . par ses goûts littéraires et artistiques, et par la liberté intellectuelle dont elle jouissait, comparativement avec le reste de la France (i)"'>- ^^ est possible que cette colonie transalpine rit à tel moment incliné vers la Réforme ; Viret essaya plus tard d'attirer à Lyon le pasteur Zanchi, de Chiavenna en Rhétie, et désirait le placer dans la ville à la tête d'une congrégation de langue italienne (2). II n'est point douteux en tous cas que la présence aux bords du Rhône de ces riches marchands, vrais enfants
(i) Christie, op. cit., p. 159-160.
(2) Cf. Barnaud : P. yiret, p. 623.
de la Renaissance italienne par les défauts et les qualités, n'aient contribué à donner à la Renaissance lyonnaise un peu de son éclat et de son splendide épanouissement.