III. — Les Arts et les Lettres a Lyon AU XVI* siècle
Lyon n'est pas alors en effet seulement la première cité du royaume pour le commerce et l'industrie. Il est beaucoup plus : il est à l'égal de Paris la métropole des lettres et des arts; il est le refuge et l'asile préféré de l'humaniste proscrit, il sait apprécier à leur juste valeur son génie et sa science; il est aussi le berceau d'une activité littéraire locale telle que peu de provinces françaises en ont jamais vu éclore.
Les arts commencent à parer les édifices de Tantique et grise cité. D'exquises maisons Renaissance s'élèvent dans le quartier Saint-Jean et mettent de la beauté jusqu'en des ruelles tortueuses et sombres. Au début du siècle les peintres, tailleurs d'images, verriers s'unissent en une importante corporation.
Les lettres, plus encore, fleurissaient dans une ville qui n'en eut guère le culte qu'en ce siècle. La liberté, sans laquelle elles ne peuvent s'épanouir, les servit là un peu plus peut-être qu'ailleurs. Le joug pesant de Tarchevêque était écarté ; et le joug royal qui devait devenir plus lourd encore n'était pas à ce moment bien rigoureux. Le cardinal de Tournon, gouverneur de la ville pendant de longues années, fort dévot du reste, avait Tattention tournée moins sur Lyon que sur la Cour. Ses lieutenants Trivulce et Jean du Peyrat ne demandaient qu'à fermer les yeux. Et tous les jeunes dis-
ciples de la Renaissance admiraient la ville aimable, « qui sert les Muses et que les Muses servent en retour ».
Urbs quae lautitiis, jocis, poetis, Urbs quae mercibus omnibus redundat, Multos et tulit et tenet peritos ;...
Urbs quae semper alit disertiorum Linguas mirifice favetque musis. (i)
Des femmes brillaient dans ce cénacle, belles, aimables, lettrées, poètes même : telles Clémence de Bourges^ Catherine de Vauzelles, Jeanne Stuart dont l'hôtel, situé à Tangle de la place du Change et de la rue Saint- Jean, était le rendez-vous de la haute société lyonnaise ; Claudine Scève^ Louise Labbé surtout : Louise Labbé, la Belle Cordière,, dont le nom symbolise aux yeux du Lyonnais d'aujourd'hui l'éclat et la jeunesse de cette Renaissance. L'esprit public était délicat et distingué. Les plus grands humanistes vinrent nombreux du dehors pour l'apprécier : ils furent unanimes. Ils rehaussaient eux-mêmes ces florissantes académies : Dolet, Marot, Rabelais, Servet, Bonaventure des Périers — pour ne citer que les plus illustres — passèrent tous plusieurs années à Lyon aux alentours de 1335. M. Christie, le savant biographe d'Et. Dolet, parle d'assez fréquents séjours dans la ville d'hommes tels qu'Erasme, Robert Estienne, Sadolet, Calvin (2), de Bèze et Budé, tandis que tous les beaux esprits de Paris et de la Cour, Baïf, Marot, Pontus de Tyard, Saint-Gelais, Lemaire de Belges, "Voulté ne cessent de vanter dans leurs œuvres la brillante société lyonnaise et l'accueil qu'ils en ont reçu .
(i) VouLTÉ : Epigrammes, IV, 246. Cité par Buisson: Séb.Castellion, I, p. 16.
(2) Il ne semble pas toutefois que Calvin se soit jamais livre' à une propagande active à Lyon.
Cosmopolite comme elle est, la Renaissance lyonnaise garde cependant l'empreinte très marquée de la cité. Elle est grave et sérieuse. Elle fond l'italianisme avec l'esprit pratique et mystique du Lyonnais. L'œuvre de Claudine Scève se fait remarquer « pour ses trets s< de nayve charité et assidue contemplation es choses « divines »(i). Champier, Benoît Court, Guillaume du Choul, du Peyrat, hommes de vieille souche lyonnaise, menaient de front les affaires et les lettres. Aux humanistes lyonnais plus encore qu'aux autres s'applique cette appréciation si juste de M. Ferdinand Buisson : « C'est avec un véritable étonnement qu'en abordant « de près ces humanistes des premières années de « François I", on les trouve tout autres que l'opinion « commune ne se les représente, à la fois plus sérieux et <% plus émancipés. . . On est stupéfait de les voir si à l'aise « pour parler de religion à toutes les pages, et avec « quelle liberté, quelle abondance, quelle simplicité ! . . « Il n'y avait même pas alors dans les esprits une né- « cessité évidente de prendre parti entre Rome et Wit- « temberg. Et c'est ce qui explique chez nos lettrés, nos « érudits et nos poètes du premier âge de la Renais- « sance française, tant d'audace à la fois et tant de can- « deur, une foule de propositions hérétiques avec un « si grand air d'innocence. .. Ne fît-on qu'ouvrir leurs « petits volumes, il est impossible de ne pas remar- « quer l'insistance avec laquelle reparaît, dans leurs vers « et dans leur prose, un mot dont ils ne soupçonnent « pas encore le caractère séditieux, celui-là même qui « va coûter la vie aux pauvres «luthériens de Meaux >^ et
(i) François de Billon, cité par Buisson, op. cit., I, p. 38.
« à tant d'autres Chris fatidins. C'est le mot : Christus : « à chaque page, dans les prières, dans les sentences « morales, dans les simples formules de politesse, « Christus seul et toujours seul, sans rien qui rappelle « la Vierge, les saints, ni les dogmes, ni les sacrements, « ni la messe. Et chaque fois qu'il revient, Gryphe « l'imprime comme une sorte de mot magique en ca- « pitales romaines qui tranchent sur l'italique de tout « le volume. . . Dans cette tentative, tous nos huma- « nistes se croient de cœur avec TEglise et au sein de « l'Eglise : ils n'ont pas rêvé qu'il y eût place ailleurs « pour des esprits bien faits, nourris aux lettres et sur- « tout aux saintes lettres (i). »
Ecoutez-les chanter, nos humanistes lyonnais ! Ils célèbrent la nouvelle résurrection du Christ avec autant de juvénile ardeur que le retour d'Homère :
Christus, humani generis misertus, Perditum tandem reparavit orbem Et sua nostras veniens fugavit Luce tenebras. (2)
Luce tenebras : la devise de Genève. Les ténèbres, ce sont les « syllogismes tordus » du moyen âge, la superstition, l'oubli des lettres sacrées, l'ignorance du clergé
Gens rapax, vecors et arnica ventris, Perdita luxu. (2)
La lumière^ c'est la pure lumière de l'Evangile, c'est la vérité divine que les hommes de la Renaissance — gloire inouïe — vont harmoniser avec la vérité humaine; la lumière qui sacre du même sceau d'immortalité les intuitions antiques et la révélation de Dieu.
(i) Buisson : op. cit., \, p. 50-54, passim, (2) Ihid., p. 55.
Nicolas Bourbon, l'auteur de ces vers, croyait demeurer au sein du plus irréprochable catholicisme. Et cependant c'est lui qui , dans ses Niigae ( 1 533), s'écriera : s< Si la foi sainte te manque dans tes œuvres, ce que tu « fais ne peut être que péché... Une bonne partie des « hommes aveugles, durs, superbes comme du granit « croient pouvoir plaire à Dieu par les oeuvres. Mais si « vous vous lirites justes vous-mêmes, pourquoi a-t-il « fallu que le Christ portât sa croix? — Reconnaissez « donc que le Christ est votre justice. Dites-vous : « nous sommes le péché et rien que le péché. » C'est une pure profession de foi luthérienne — moins le schisme.
Même note chez Voulté, chez Habert, autres poètes lyonnais des plus goiités de l'époque. J'emprunte encore la citation de ces vers à M. Buisson, dont la patience de bénédictin a su trouver tant de choses intéressantes parmi ces feuillets jaunis :
Car il n'j' ha loy. prière, oraison, Plus approchant de Thumaine raison, Que l'Evangile et Parole laissée Pour estre à tous et toutes annoncée.
Elle n'a point en elle de rigueur, Mais elle est loy d'immortelle vigueur.
Nous apprenons par elle à nous aismer...
« Et le développement continue d'un seul jet. C'est « un pur manifeste du protestantisme, et pourtant « Habert n'est, ni ne veut être un luthérien. Et il se « croit irréprochable en continuant son éloge de la « Bible,