ET PREMIÈRES POURSUITES
« Le jeudy cinquiesme de janvier est venu au présent « consullat frère Valentin Levin, relligieux de l'ordre « Sainct Domminique, inquisiteur de la foy, qui a exibé « certaines lectres patentes, que le roy lui a envoyées « pour procedder à linquisition des marraus et héré- « tiques. » Les conseillers échevins promettent « qu'ils feront tout ce qui leur sera possible quant besoing sera » (i).
C'est la première mention de poursuites contre hérétiques insérée par les registres municipaux. Elle date de 1520 (2). Il est intéressant de constater qu'à cette époque, en Allemagne même, l'hérésie luthérienne hésitait encore à éclater. Ces « marraus et hérétiques » existaient-ils vraiment comme le craignait Levin: et dans l'affirmative étajent-ils des indépendants, d'autres Réformateurs avant la Réforme, ou bien au contraire avaient-ils été touchés en Allemagne par la contagion du mouvement naissant : ques-
(i) Registres consulaires. Archives de Lyon. BB, fol. 336. (2) Le texte porte la date de 1519. On a quelquefois transcrit simplement cette date sans tenir compte de la différence de style.
tions auxquelles nos documents ne nous permettent pas de répondre.
Mais dès 1323 toute incertitude disparaît : quelques protestants lyonnais apparaissent dont l'histoire a gardé les noms. On cite Pierre Verrier et Jean Vaugris, bourgeois et marchands de Lyon, que leurs affaires avaient conduits parfois jusqu'à Bâle. Un peu moins obscur est messire Antoine du Blet : d'origine noble et lyonnaise, il partit au printemps de IS24 pour Wittenberg en compagnie de Farel. Œcolampade recommanda les deux voyageurs à Capiton (i) et à Luther (2). De retour à Lyon, sans doute au début de l'été, du Blet y reprit, avec plus de conviction que jamais, sa propagande évangélique. Sa carrière fut interrompue quelques années plus tard par une fm mystérieuse, probablement le martyre.
Au carême de 1524, une voix nouvelle, plus autorisée encore, annonçait déjà, du haut de la chaire de l'église Sainte- Croix, le véritable Evangile avec la justification par la foi. Ce prédicateur — Amédée Maigret, dominicain — satisfit tant la gent ecclésiastique elle-même, que le chapitre de la cathédrale lui offrit, pour salaire de ses sermons, quarante livres tournois: somme bien supérieure à la gratification ordinaire (3).
Nous possédons un discours de Maigret prêché le 25 avril 1 524 à Grenoble et imprimé à Lyon en décembre de la même année. C'est un des plus anciens et des plus importants documents que nous ayons sur l'évangélisme de cette époque. 11 est intéressant par la notion de la foi qui le caractérise. Selon Maigret, l'adhésion au dogme de la divinité du Christ, la croyance en l'objectivité de sa crucifixion, de sa descente
(i) Herminjard : Correspondance des Réformateurs, 1, p. 214.
(2) Ibid., p. 215.
(3) Registres capitulaires de St-Jcan, f° 364 v'jCité par M.Weiss: Bulletin bist. prot. fr., XXXIX (1890), p. 248.
aux enfers, de son élévation au Ciel n'épuisent point le contenu delà foi. La foi, c'est la conviction que ces vérités sont en relation intime et directe avec la vie. La foi, c'est chose essentiellement personnelle et intérieure, c'est une orientation absolument nouvelle de la pensée et de la volonté, une organisation de la vie, de ses démarches et de ses concepts, en fonction du devoir et du bien. Une telle foi y^s//^^, au sens vrai de l'expression de saint Paul, reprise si souvent par les réformateurs; ou, pour préciser la signification d'une expression généralement incomprise bien que classique, elle déclare juste et elle rertd juste. Décision hardie de l'être tout entier qui ne regarde plus qu'en avant, d'une part elle lave les fautes du passé, de l'autre elle trempe le caractère pour les luttes de l'avenir. Par là, le christianisme est défini selon la vraie nature que lui assigne le Christ : elle n'est pas la croyance, elle est « la force de la vie », comme l'appellera de nos jours d'une formule décisive le grand Tolstoï.
■Voyons les textes. Un passage de Maigret éclaire la position protestante primitive d'un jour assez lumineux pour qu'il vaille la peine de le citer :
« Qu'est-ce que croire en Jésus-Christ? Est-ce croire qu'il « est Dieu et homme, crucifié et mort pour nous, descendu « es enfers, monté es cieux, assis à la dextre de Dieu qui « viendra juger tout le monde ? je dis (suivant la sentence de « saint Jacques) que non. La foy que tu doibs avoir est de « croire fermement et espérer certainement que pource que « le fils de Dieu s'est faict homme, toy pure et pauvre créature, « de nulle estime comparée à Dieu, communiquera es divines « perfections. Pource que Jésus Christ a souffert doloreuse mort, « tes péche-i te seront par do7i7iei. Pour ce qu'il est descendu « es enfers, le diable n'aura puissance sur toy. Pour ce qu'il « est ressuscité, un jour le serons comme luy, communiquans « et participans à son immortalité, clarté et impassibilité et « semblables privilèges. Pour ce qu'il est monté es cieulx, « nous est ouvert Paradis : et y entrerons après luy. Bref la « foy de Jésus-Christ est : croire que rien n'aurons jamais en
« Paradis que par la vertu de lafoy, ou confiance (c'est tout un) « que nous avons en luy. »
Chaque mot porte et porte très loin. Sans doute Maigret, et tout le protestantisme du siècle avec lui, exige de ses disciples une série d'affirmations dogmatiques : satisfaction vicaire, infaillibilité absolue de l'Ecriture ; mais il importe de noter que ces propositions, bien loin d'être destinées à tenir lieu des puissants sentiments dont vit l'âme religieuse, ne veulent qu'en fournir une explication, une théorie. Ne point voir derrière elles des expériences religieuses, imparfaitement traduites parfois, mais fondamentales, serait une amère illusion ; ce serait par exemple réduire la doctrine de la justification par la foi à la plus inconcevable, à la plus gratuite des fantaisies. N'en doutons pas : la foi a pour les réformateurs une vertu, c'est-à-dire une puissance qui consiste, d'après le témoignage et par l'exemple de Jésus, à nous rendre la confiance, certitude du pardon, espérance pour l'avenir.
Dès lors, que signifient les prescriptions de la loi. en particulier de la loi monacale ? « Je ne veux maintenant réprou- « ver, déclare Maigret, ne dire que ce soit mal faict d'estre « vestu d'une longue robbe grise, porter une corde en lieu « de ceinture, un blanchct en lieu d'une chemise, avoir les « souliers descoupez, le chaperon décousu, la tête rase « et point d'argent en bourse. Je ne dis que ce soit péché « porter une robbe blanche et pour parfaire la livrée une « chappe noire dessus, un scapulaire pendant dessoubs, ne « manger point de chair, ne boire qu'à deux mains et innu- « mérables aultres cérémonies extérieures. Mais je dis que « celuy qu'à cela t'oblige, usant de puissance coërcive, te « commandant telles choses observer sur peine d'éternelle « damnation, ou comme vous dites sur peine deue à péché « mortel, et aultres peines temporelles ou spirituelles : il te « met soubs le pédagogue (i). »
(i) Epistre en latin de maistre Aimé Meigret, théologien, à messcigneurs du Parlement de Grenoble, plus un sermon en français presché â Grenoble... (Lyon, Décembre 1524). M. Weiss, qui en cite quelques extraits (lac. cit., p. 250), a trouvé cette pièce à la Bibliothèque Ste-Geneviève à Paris.
« Jeûner ainsi que l'on nous fait faire, ne manger chair le « vendredy, vivre en continence sont d'elles-mêmes très- « belles choses. Mais qui les nous commande sur peine « d'éternelle damnation (d'autre commandement ne veux-je « parler) nous oste la liberté que Jésus-Christ nous a donnée « et nous met en intolérante servitude (i). »
Cette prédication, hautement et largement révolutionnaire, déchaîna la tempête contre Maigret. L'official de l'évêque de Grenoble essaya de lui intenter un procès d'hérésie. Le moine en appela aussitôt au Parlement du lieu, que les prédications de Pierre de Sebiville avaient déjà en partie contaminé et qui avait assisté en corps à la mémorable prédication. Maigret sut habilement opposer la juridiction parlementaire au tribunal de l'évêque : à la faveur du conflit, il put. s'esquiver et revenir à Lyon.
Il y trouva Sebiville, celui-là même qui avait propagé le premier les principes nouveaux dans la capitale du Dauphiné. Religieux comme Maigret, Sebiville appartenait à l'ordre des Frères Mineurs de l'Observance. Par l'intermédiaire d'Enemond de Coct, gentilhomme dauphinois et ami de Farel, il avait été mis en rapport avec les premiers chefs de la Réforme. En I723, lui aussi, au cours d'un carême, il laisse percer ses sympathies pour les doctrines luthériennes. Bientôt sa hardiesse ne connaît plus de bornes. Dans son monastère même, il mange de la viande aux jours défendus ; il fait l'apologie du mariage devant les religieuses d'un couvent où on lui avait demandé de prêcher. 11 répète exactement l'enseignement luthérien sur les deux espèces, sur l'impuissance de l'homme à réaliser le bien. En août i 52^, on l'incarcère ; par deux fois, la municipalité grenobloise réclame sa libération. On finit par le bannir du diocèse de Grenoble. 11 vient à Lyon et, le printemps suivant, y attaque dans les églises
(i) Cité par Argentré : CcUedio Judiciorum, Il (Paris, 1755, fol.), p. 16.
mêmes la doctrine traditionnelle sur les sacrements. De nouveau, on l'enferme. Mais, le 17 décembre, Enemond de Coct annonce à Farel que « Sebiville est délivré et preschera ce caresme à Saint-Paul, à Lion, ainsi qu'il avoit piéça esté prié » (1).
Tout alors semblait réussir aux évangéliques. L'étendue de leur propagande avait bien fini par motiver, en septembre 1^24, un édit royal expulsant les marchands étrangers « hérétiques ou autres ». Mais l'édit pouvait compromettre les intérêts commerciaux de la ville. Et sur les protestations des consuls, l'ordre royal avait été rapporté. C'est qu'une puissante influence s'employait à tout faciliter aux évangéliques lyonnais, une influence qui émanait de la sœur même du roi, Marguerite d'Alençon.