Diogène, VII
3. Faut-il faire observer qu'Aristote déjà, Macédonien de Stagire, avait apporté aux choses de la Grèce plutôt le désintéressement de Térudit que le zèle passionné du citoyen?
Platon et Aristote aient eu, on ne sait comment, communication des livres de Moïse : le fait non seulement n'est pas constant, mais manque de toute vraisemblance ^ Peut-on, quand il s'agit des stoïciens, repousser la même thèse par une fin aussi catégorique de non-recevoir ? Il y a dans la doctrine du Portique une couleur religieuse, particulièrement apparente dans le mémorable hymne de Gléanthe, qui rappelle d'assez près la hauteur de pensée et d'expression universellement admirée dans les psaumes et les prophètes ^. Et que penser de cette rigide discipline si difficile à concilier avec les tendances plutôt sensualistes et matérialistes du reste du système? Ce sérieux moral, cette exaltation de la vertu, ce souci de la dignité et de la rectitude de la vie, ces accès d'indignation contre le siècle et ses plaisirs, ce goût pour le recueillement et la prière, tout cet ensemble de préceptes auxquels l'oreille grecque était, semble-t-il, si peu accoutumée pourrait bien sans doute dériver en partie de quelque source étrangère^. Mais puisque les textes et les documents conservés n'autorisent rien au delà de pures conjectures, il paraît inopportun de soulever ici une véritable discussion : je note seulement cette circonstance intéressante qu'à leur tour certaines idées stoïciennes sous leur forme caractéristique paraissent se retrouver au viii® chapitre du livre de la Sagesse ^.
1. Pour les détails de la démonstration, voir mon ouvrage La vie et V œuvre de Platon^ t. I, p. 113-120.
2. Malgré l'élévation habituelle de sa pensée, et quoique le Tiinée ait mérité d'être défini « l'hymne de l'univers », Platon ne nous offre rien qui puisse être mis en parallèle immédiat avec cette remarquable profession de foi.
3. C'est la thèse soutenue par M. Alex. Ghiapelli dans son intéressante brochure : / caratteri orienlali dello stoicismo (Naples, 1895). Le savant professeur insiste notamment sur l'intervalle qui sépare du Zeus homérique le Jupiter de Gléanthe, et de « la gioconda bellezza et la giovanile libertà » du premier, la grandeur imposante et quelque peu mystérieuse du second.
4. S. Paul, le plus hellénique sans contredit de tous les mission-
Reste un dernier indice à relever ; je veux parler du cosmopolitisme non plus timide et accidentel, mais explicite et raisonné qui fait partie du programme de Técole. II est incontestable qu'au Portique on apprenait à considérer tous les hommes comme rattachés par un commun lien de parenté à la nature et à la raison universelle, à réprouver pour le même motif entre membres d'une même nation toute distinction de castes, enfin à ne faire aucune différence, au moins en théorie, entre les lois des pays barbares et celles des contrées helléniques. Mais ces doctrines d'égalité et d'affranchissement, opposées aux prétentions égoïstes de certaines races et de certaines oligarchies, n'étaient pas absolument nouvelles * dans la Grèce du m® siècle, où les événements qui accompagnèrent ou suivirent les conquêtes d'Alexandre s'étaient d'ailleurs chargés d'en favoriser la diffusion.
Les pages précédentes nous ont mis en présence des arguments allégués par certains érudits contemporains pour contester le caractère grec d'une philosophie née cependant à Athènes. Ces explications préliminaires étaient destinées à préciser la question, à en souligner l'intérêt, non à la résoudre : mon but est en effet bien moins de reprendre à mon tour cette thèse que de chercher au contraire aux doctrines du Portique des antécédents dans le passé politique, littéraire et philosophique de la Grèce. Lorsque au sein d'une nation un écrivain se révèle tout à coup avec des dons extraordinaires, il faut, a-t-on dit, sous peine de
nairesde TEvangile, se rencontre plus d'une fois avec les stoïciens et cite ex professa un vers de Cléanthe [Actes, XVII, 28).
1. Diog'ène déjà avait dit : « Je suis citoyen du monde et en vérité il n'y a de bon gouvernement que celui-là. »
se mettre en contradiction avec les lois de Thistoire, se persuader que des facultés jusqu'alors latentes existaient chez ce peuple à l'état éminent. La même règle est certainement applicable quand il s'agit d'une école philosophique appelée à jeter un véritable éclat, à exercer une durable influence : et tel est le cas du stoïcisme. L'Athènes de la fin du iv® siècle n'était pas encore tombée assez audessous d'elle-même pour s'ouvrir à des doctrines d'un caractère tout à fait étranger.
Ainsi, si l'on veut bien remonter jusqu'à la mythologie hellénique, j'y découvre sans peine deux héros, deux demidieux, objet l'un et l'autre en Attique d'un culte et de fêtes solennelles, et qui avaient leur place marquée à l'avance dans un catalogue stoïcien.
Le premier, c'est Prométhée dont je rappelais plus haut les plaintes indignées et émouvantes : mais considérez en même temps safière et indomptable résistance, cette intrépidité surhumaine manifestement présente à la mémoire d'Horace écrivant ces beaux vers :
Justum et tenacem propositi virum Non fulminantis magna Jovis nianus Mente quatit solida...
Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferlent ruinée.
Le second, c'est Hercule, personnage surprenant à qui d'innombrables exploits illustrés de bonne heure par la légende ont valu pareillement la reconnaissance des hommes et une place dans l'Olympe. Symbole non seulement de l'industrie humaine aux prises avec les forces ennemies de la nature, mais de la fermeté qui lutte contre le mal sans colère et sans peur, personnification de l'équité vengeresse et de la vaillance tutélaire \ il incarne en lui la vertu au