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ORIGINE DE LA VIE

§ I. — Etat de la olestion

Lobjet de ce chapitre est de rechercher comment la vie a commencé sur la terre. S'il est vrai, comme l'affirment de concert les savants et les philosophes, quà une époque reculée aucun être vivant n'animait la surface du globe, comment, par rinlervention de quelle force, des molécules d'abord inertes devinrent-elles subitement douées du mouvement vital ? Ne nous inquiétons pas même, du moins en ce lieu, de savoir si toutes les formes vivantes auraient pu dériver d'une seule forme initiale ou sont descendues de plusieurs types primitifs. La seule question posée ici s'énonce comme il suit : De quelle manière se forma le premier protoplasme vivant ?

La Bible nous donne une solution : c'est Dieu (jui a créé la vie. Si la réponse est claire, elle ne paraît pas bien précise à tous les interprètes, — Dieu n'est-il l'auteur de la vie que comme cause première ? En créant tous les éléments de l'univers, ne les a-t-il point rendus capables de se combiner sous forme vivante dans les conditions favorables ? Dieu n"est-il point plutôl intervenu comme cause immédiate de la vie, en faisant lui-même la synthèse de la première substance animée et en posant des lois spéciales pour la transmission de la vie et l'évolution des formes ? En toute hypothèse, le texte sacré demande que nous remontions à Dieu créateur.

Et que dit la science sur la première origine des êtres vivants ? Distinguons soigneusement dans la science la partie expérimentale qui enregistre'les faits, et la partie philosophi-

ORIGI.NES 4

• —Troque qui part des faits pour remonter aux causes. Un savant a beau faire effort pour se tenir dans le domaine de rexpérience, il est entraîné par la nature même de son esprit dans la région supérieure de la causalité.

L'expérience est évidemment impuissante à résoudre la question qui nous occupe. Sans doute nous parlons d'un fait, mais d'un fait dont il ne reste aucun document. Quand même nous aurions découvert avec certitude la trace du premier être vivant, cette trace pourrait nous dire sa nature et son âge relatif, nullement son mode d'origine. Les faits qui tombent sous l'expérience du présent ne sont donc quune base sur laquelle doit s'élever l'induction philosophique pour atteindre aux origines.

Autant l'accord est facile sur la nature et la vérité des faits expérimentaux, autant le désaccord est accentué dans les conclusions du raisonnement inductif.

Toute l'école matérialiste nous dit que la vie a dû commencer spontanément, sans aucune intervention étrangère, sous la seule action des forces physico-chimiques: c'est, paraît-il, un « poslulaliun nécessaire », une « nécessité philosophique »; les faits tendent sans doute à prouver le contraire, mais la science doit expliquer l'univers par les seules forces inhérentes à r univers.

L'école spiritualiste, partant des mêmes faits, arrive, par une série fortement enchaînée de déductions, à reconnaître la nécessité d'une intervention étrangère au monde pour créer la vie : elle croit que la science s'honore en s'inclinant devant la cause suprême, chaque fois qu'elle la rencontre sur sa route.

Avons-nous besoin de faire ressortir la haute portée de la question qui nous occupe ? Ce qui intéresse les uns, ce qui importune les autres, c'est qu'il y a là comme une preuve palpable de l'existence d'un Dieu personnel et agissant, c'est que Dieu y devient objet de science humaine.

La voie à suivre est toute tracée. Interrogeons les faits, puis raisonnons. Raisonnons d'abord sur l'origine actuelle, puis sur l'origine primitive des êtres vivants.

§ II. — Ce OLE NOUS APPREND LEXPÉRIENCE

Dans létal présent de la science, nous pouvons énoncer comme incontestable le fait suivant : non seulement on na jamais observé le passage spontané delà matière inerte à l'état d'organisation, mais on a constaté que toutes les substances vivantes connues, même les plus humbles, proviennent, par voie de génération, de substances semblables déjà douées de vie.

C'est après de longues hésitations et de patientes recherches que la science a pu établir un fait si important (1). Nous espérons que nos lecteurs nous sauront gré de leur exposer brièvement la suite des travaux qui ont renversé la vieille hypothèse de la génération spontanée,

1. Avant les Iravaux de Pasleur. — L antiquité crut, avec Aristote. que bon nombre dètres, dontlorigine était inconnue, se formaient sans parents par les seules forces de la matière brute. Le limon des fleuves ou toute matière en putréfaction semblait susceptible de s'organiser spontanément et de constituer des reptiles, des poissons, des insectes, des vers et autres animaux de petite taille. De là était venue la formule célèbre : Corruptio iinius generalio alterius (2).

Le moyen âge accepta, comme un fait avéré, la naissance

(1) «Les idées qui apparaissent dans les sciences présentent deux aspects opposés dans leurdéveloppement ; les idées vraies, partant le plus souvent d'un très petit nombre de faits simples bien obsers-és, grandissent à mesure que les connaissances augmentent et s'étendent lie plus en plus; les idées erronées, embrassant ordinairement dès l'abord un grand nombre de faits obscurs et mal vus, s'amoindrissent au contraire et disparaissent en raison directe des progrès de la science. La question des générations spontanées s'est trouvée dans le dernier cas, en ce sens qu'elle s'est toujours circonscrite de plus en plus devaut les lumières de l'expérience. D'abord étendus aux mollusques, aux articulés et jusqu'aux vertébrés, les cas de générations spontanées étaient depuis longtemps relégués dans les parties les plus obscures de l'histoire naturelle, c'est-à-dire dans les animaux infusoires. » Claude Bernard. (Rapport sur le prix d'Alembert attribué à M. Pasteur. Comptes rendus de l'Académie des Sciences, 1862, t. LV, p. 977.)

(2) Cette formule, très vraie dans le sens général qu'une substance n'est jamais détruite sans qu'il en naisse une autre, siguiQait alors que la pulré-

spontanée de certains êtres. Mais la puissante raison des philosophes chrétiens interprétait le laitd'une façon très contraire à la conception matérialiste de la vie. Saint Thomas ne nie point les générations spontanées, mais il gourmande fort Aviccnna qui les attribuait à la seule puissance de la matière : aux yeux du Docteur Angélique, si la matière produit la vie, c'est en vertu d'un pouvoir spécial que Dieu lui a donné, et ce pouvoir entre en acte sous des influences célestes (1).

Au xvii'' siècle, van Helmont ( f 1644) donnait encore des recettes pour obtenir sans parents des souris adultes et des scorpions ("2). Cependant l'esprit d'observation se développait et, au xvu" siècle, les expériences de Redi (3) et de Swammerdam (4j dissipèrent bien des fables. Redi (f 1698) prouva que les vers nés sur les chairs en putréfaction étaient des larves d'oeufs de mouche. Pour préserver la viande intacte, il devait donc suffire de l'envelopper d'une gaze fine. C'est ce que fit Redi: les mouches étant écartées il ne naissait ni larves ni vers.

Grâce à ces expériences, on cessa momentanément d'admettre la génération spontanée. Mais bientôt le microscope fit connaîtie un monde nouveau d'animaux extrêmement petits. L'ignorance où l'on se trouva sur leur mode de propagation renouvela les anciennesidées de génération sans parents.

factiou d'im être vivant en engendre un autre. On peut en sourire aujourd'hui, et pourtant des savants modernes, comme .M. Trécul, enseignent qu'avant d'abandonner un corps organisé, la vie recueille ses forces pour eu produire un autre de nature diiïérente. [Comptes rendus, 1872, t. LXXV, p. 1161.'»

(1) S. Thomas, Sum. theol., 1 p. q. 71. art. 1, ad l'i^. « Non quod aqua aut terra habeat in se virtuteni produceudi omnia animalia, ut Aviceuna posuit : sed quia hoc ipsum quod ex materia elenicntari virtute seminisvel stellarum possunt animalia produci, est ex virtute primitus démentis data. »

(2) « Creusez un trou dans une brique, mettez-y de l'herbe de basilic pliée, appliquez une seconde brique contre la première,... exposez les deux brifiuesau soleil, et, au bout de quelques jours, l'odeur de basilic changera l'herbe en véritables scorpions. » Van Helmont, médecin belge.

(.3) Redi, médecin des grands-ducs de Toscane.

(4) Swammerdam (1G37-I680), médecm d'Amsterdam.

Ce fut l'abbé Spallanzani (17-29-1799) qui les attaqua et les confondit le plus victorieusement (1). — Un fait lui montra contre quelles causes d'erreur les partisans de la génération spontanée avaient à se tenir en garde. Les anguillules du blé niellé, une fois desséchées, ne paraissent être qu'une poussière inerte: une goutte d'eau jetée sur cette poussière, mêmeaprès plusieurs années, suffit pour ranimer la vie : la vie était donc suspendue seulement, et non éteinte. Que de fois, disaitil, nous prenons pour organisation spontanée, ce qui n'est qu'un réveil de vie latente (2) ! — Encouragé par le succès, Spallanzani essaya de prouver que les corpuscules nés dans les infusions exposées à l'air sont dus à des germes atmosphériques. Dans ce but. il enfermait en vases clos des infusions stérilisées par l'ébullition. Sans doute ses expériences ne réussirent pas toujours, parce qu'il manquait de moyens suffisants pour écarter les causes d'erreur : il démontra cependant que le résultat prévu se présentait d'autant plus fréquemment, que les conditions posées étaient mieux réalisées.

D'autres naturalistes, en France et en Allemagne, reprirent les études de Spallanzani et les poursuivirent avec succès, si bien qu'au milieu de ce siècle, l'hypothèse des générations spontanées n'était plus regardée que comme une opinion surannée.

En 1858, M. Pouchet, professeur de zoologie à Rouen, ranima tout à coup la lutte. 11 affirmait avoir vu desi infusoires naître spontanément dans un liquide fermentescible préalablement stérilisé et mis au contact d'un air dépouillé de germes. Plusieurs membres de l'Académie des sciences, entre autres Claude Bernard, de Ouatrefages, Payen, signalèrent à M. Pouchet les causes d'erreur dont il ne s'était pas préservé. Mais, M. Pouchet insistant toujours, l'Académie désira faire la

(1) En même temps, l'hypothèse des générations spontanées était soutenue en Angleterre par Needham, prêtre catholique (1713-1781), celui qui fonda l'Académie des Sciences de Bruxelles.

(2) Cf. D. Cochin, L'Évolution et la vie.

lumière sur une (jueslion si grave, et elle en proposa rexamen comme sujet d'un de ses prix (18G0). C'est alors que Pasteur entre en scène (1).

"2. Premiers fraraux de Pasleur contre MM. Poiichet, Musset et Joli/ {1839-1865). — iM. Pouchet posait ainsi l'état de la question. C'est un fait que, partout, en tout temps, un liquide i'ermentescible exposé à l'air se couvre de moisissures et se remplit d'infusoires (fig. 20). Or le peu de germes disséminés

Fig. 20, — Diverses sortes dé microbes et de fermeuts. — A gauche, diverses formes que prennent les microbes. — A droite, A, B, C, D, E, divers états du bacillus mesentericus vulgatus; — F, bacille virgule du choléra.

dans l'air ne peut expliquer une si prodigieuse fécondité de vie. D'ailleurs, que l'on fasse arriver sur un bouillon putrescible, préalablement stérilisé par FébuUition, un air bien pur

(1) « On peut difficilement se figurer la vivacité de ces batailles, à la suite desquelles, vaincue par Tévidence, accablée sous le poids de la preuve expérimentale, l'antique hypothèse, la chimérique illusion de la génération spontanée a battu en retraite devant la triomphante doctrine des germes, qui a renouvelé la science et qui est entrée en possession incontestée de l'avenir. » (Discours de M. Dupuy, ministre de l'instr. publ., au 70e anniversaire de M. Pasteur, célébré à la Sorbonne, le 27 décembre 1892.)

de tout germe, et la vie se manifestera. M. Pouchet présentait des expériences aussi nombreuses que variées à l'appui de sa thèse (1). Donc, concluait-il, la vie peut apparaître sans germes , et la génération spontanée est expérimentalement démontrée.

M. Pasteur prit à tâche de prouver que les germes de l'air sont la vraie cause de toute putréfaction. Deux séries d'expériences lui permirent d'établir d'une façon indéniable les deux faits suivants : 1" un air pur. vraiment privé de germes, ne provoque jamais la putréfaction dans un liquide fermentescible vraiment stérilisé ; 2° un air pur, non dépouillé de ses germes, ne provoque pas nécessairement la putréfaction dans un liquide fermentescible stérilisé, parce que ces germes ne sont pas toujours assez abondants.

(a) Unair piii\ bien depouilk' de ses germes, ne provoque pas la fermentation dans un liquide putrescible préalablement stérilisé.— .M. Pasteur employa d'abord une dissolution de sucre et d'albumine ; plus tard il eut recours à diverses infusions ; il opéra aussi sur le sang, le lait, l'urine, etc..

Ces liquides étaient rendus stériles ou privés de leurs germes par l'ébullition ("2). Comme il suivait en cela la môme méthode ((ue .M. Pouchet, on ne pouvait l'accuser de détruire par la chaleur la puissance génératrice des infusoires ni de déplacer la question posée.

Dans ces opérations préliminaires, il eut occasion de signaler les principales causes d'erreur auxquelles M.' Pouchet navait pas su se soustraire. En efl'et, les germes résistent inégalement au pouvoir destructeur des hautes températures. Parfois, on croyait les avoir tués, et leur vie n'était que suspendue et latente. Certaines spores sont entourées d'une matière coagulable qui les protège contre la chaleur; on les

(1) Comptes rendus, 1860, t. L, p. 532.

(2) La plupart du temps, l'ébullition de cinq minutes suffisait pour stériliser les milieux.. : pour le lait, il remarqua qu'il fallait chauffer jusqu'à 112 degrés sous la pression de 1 1/2 atmosphère. {Comptes rendus, t. L, p. 303.)

rencontre surloul (hms le foin el dans d'anlros substances dont M. Poiichet et ses partisans se servaienl de préférence pour la préparation de leurs infusions. — Le mercure plein (le germes qu'employait M. Pouchet sans le slériliseï-, était une autre source d'erreurs. En effet, il l'cnversait et plongeait dans une cuve à mercure les llacons d'eau stérilisée ; puis, à travers le mercure il y introduisait de l'oxygène pur et une petite botte de foin stéi'ilisé. Mais comme le montra clairement M. Pasteur, la surface du mercure était contaminée par les poussières atmosphériques, si bien que le liquide des flacons prenait des germes au contact du mercure. Il n'y avait donc rien d'étonnant que la germination se produisît dans les expériences de M. Pouchet (1).

Après avoir bien assuré la destruction des germes dans les licpiides fermentescibles ('2), M. toasteur se préoccupa d'y faire arriver un air normal et parfaitement pur. Il n'avait (pi'à détruire ou arrêter ceux que l'atmosphère porte toujours en suspension. Pour cela, il fit d'abord passer l'air dans un tube de plaline chauffé au rouge. Les germes périssaient au passage, sans que la composition de l'air fût modifiée : aucune vie ne parul dans les ballons ainsi préparés. De peur qu'on ne l'accusât de priver l'air de sa force plastique en le surchauffant, M. Pasteur résolut d'arrétei- les germes par simple filtration :

(1) Cf. Histoire d'un savant par un ignorant, Paris, Hetzel, 1883.

(2) Il faut remarquer que les {termes résistent inégalement au pouvoir destructeur de la chaleur. M. Doyére a prouvé que les Rotifères, les Tardigrades, peuvent subir longtemps la teuipérature de 100° et au delà, passer à l'état de poussière inerte, saus perdre cependant la faculté de so ranimer. M. Gavarret constate le même phénomène chez certains infusoires qui, après avoir été soumis à une température où tout animal périt d'ordinaire, pouvaient encore revenir à la vie. Certains êtres laissent suinter de leur corps une matière coagulable qui leur sert de gaine protectrice contre les agents destructeurs. M. Coste a découvert qu'on les rencontre surtout dans le foin et dans certaines substances choisies le plus souvent pour leurs infusions par les partisans des générations spontanées. Ces kystes ne sont pas toujours arrêtés par les filtres : ils sont assez ténus pour traverser même le papier. Le mercure, les filtres de coton, etc. se laissent traverser par ces germes. (Cf. Milne-Edwards, Rapport sur la zoologie, Paris, 1867, p. 33.)

|»our filtrer l'air, il «léposa dans de? tubes étroits tantôt de louate stérilisée dans une éluve, tantôt de l'amiante préalablement calcinée. L'air naturel mis au contact des li([uides fermentescibles n'amena aucune putréfaction.

Dans quelques cas très rares, il y eut manifestation de vie : mais ces exceptions n'ébranlaient point la thèse de M. Pasleur. Car, si M. Pouchet avait eu raison, la vie aurait dû se manifester dans toutes les expériences, puisque toujours de l'air normal venait au contact de liquides fermentescibles : par contre, on comprend très bien que, vu la difficulté de tuer ou d'arrêter tous les germes, il se soit produit parfois de la fermentation.

Afin de bien montrer que la fermentation manquait de se produire uniquement parce quil avait arrêté les germes de l'air, -M. Pasteur prenait (pi«'l([ii('s filaments de l'ouate ou de l'amiante où étaient restés les germes et les jetait dans le liquide stérile : aussitôt la semence jetée, la germination commençait.

Il rendit le fait plus sensible encore en étirant le col de ses ballons : il en fit de longs tubes contournés, si bien que l'air avait à traverser de nombreuses sinuosités pour arriver au contact des liquides. Dans une première série de ballons, il lii arriver l'air brusquement : plusieurs se couvrirent de moisissures ; l'air était entré trop vite pour déposer tous ses germes sur les parois des tubes. Dans une seconde série de ballons, il assura l'entrée très lente de l'air : tous demeurèrent rntacts. parce que les germes étaient restés adhérents aux parois des tubes. Ce qui prouve bien que telle est la vraie cause de la stérilité de ces ballons, c'est qu'en faisant venir un peu du liquide intact sur la paroi des tubes, M. Pasteur déterminai! la germination : en effet, il amenait ainsi la matière fermenlescible au contact des germes de l'air.

En vertu de ces faits, on était en droit de conclure avec Tyndall : « De même que, si l'on voit des haricots levés dans un jardin, on affirme sans crainte qu'une graine a été semée en ce lieu, ainsi , quand un liquide entre en putréfaction ,

il faudra dire avec la même assurance que l'air y a semé des germes (fi«r. '21). »

(6) Mais M. Pasteur rendit la eonelusion plus saisissante encore en démontrant que, eu égard au petit, nombre des germes répandus dans Tair, Yair naluvel ne provoque pas nécessairement la putréfaction.

Fi". 21. — Le bacille du charbon (bacillus anttiracis). A, Goutte de sang, avec globules normaux, avant l'arrivée du bacille. — B, Goutte de sang d'un aninaal mort du charbon. — G, Bacilles de charbon, culture dans le bouillon. — D, Bacilles et spores.

Les principes de M. Pouchet le conduisaient logiquement à la conséquence suivante : en quelque lieu qu'on prenne de l'air pour le mettre au contact d'un bouillon stérilisé mais fermentescible, il y aura infailliblement éclosion de vie. M. Pasteur, au contraire, affirma nellemcmt « qu'il est toujours possible de prélever, en un lieu déterminé, un volume notable d'air ordinaire n'ayant subi aucune modification physique ou

chimique, et tout à fait impropre néanmoins à provoquer une altération quelconque dans une liqueur éminemment putrescible. » MM. Pouchet, Musset et Joly écrivirent à l'Académie des sciences que cette assertion était erronée, comme contraire à leurs propres expériences. Alors M. Pasteur leur porta le défi de donner la preuve expérimentale de leur prétention. Ils acceptèrent le défi. « Si un seul de nos ballons demeure inaltéré, dirent MM. Joly et Musset, nous avouerons loyalement notre défaite. » « J'atteste, disait M. Pouchet, (pie sur quelque lieu du globe où je prendrai un décimètre cube d'air, dès que je mettrai celui-ci en contact avec une liqueur putrescible renfermée dans des ballons hermétiquement clos, constamment ceux-ci se rempliront d'organismes vivants. »

L'Académie nomma une commission chargée de faire répéter en sa présence les expériences alléguées de part et d'autre. Après bien des pourparlers que M. Balard rapporta au long dans son mémoire du 25 février 1865, MM. Pouchet, Musset et Joly refusèrent l'épreuve et se retirèrent. M. Pasteur demeura seul devant ses juges (1).

Il commença par établir la vérité d'expériences déjà faites. Il présenta des ballons où du liquide fermentescible avait été mis au contact de l'air, pour les uns sur le Jura, pour les autres sur le mont Blanc. Plusieurs ne s'étaient point altérés, depuis trois ou quatre ans. La pointe du col fut brisée à l'un de ces ballons, et l'air du laboratoire y provoqua des moisissures qui parurent en petits flocons au bout de trois jours.

Ensuite, 56 ballons préparés pour la circonstance furent ouverts en différents lieux, où l'on présumait que la composition de l'air était fort différente : 19 reçurent l'air du grand amphithéâtre du Muséum ; 19 furent ouverts sur le point le plus élevé du dôme ; les 18 autres furent transportés à Belle-

(1) Voir l'intéressant rapport de M. Balard, Comptes rendus, 1865, t. LX, p. 384. — Étaient membres de la commission : Flourens, Duma?, Brongniard, Milne-Edwards, Balard, rapporteur.

vue, au uiilicu d'uu gazon, sous mi massif de grands peupli(M-s. Dans la promière série 14 ballons demeurèrent stériles, 13 dans la seeonde : un seul ballon demeura inaltéré dans la troisième, tant l'atmosphère était riche en germes à Bellevue. Ainsi se trouvait démontrée la proposition de M. Pasteur, que l'air naturel ne produit pas nécessairement la vie dans un milieu propre à la germination.

De loules ces expériences, il se dégageait une conclusion très nette contre la génération sans germes. Le vieil adage : Omne viviim ex vivo, se trouvait vérifié pour le monde des infiniment petits aussi bien que pour les êtres visibles à l'œil nu.

La lutte pouvait paraître finie, du moins sur le terrain où l'avait portée M. Pouchet, lorsqu'elle fut ranimée par un mémoire de M. Bastian, doyen de la faculté de médecine de Londres. Ce docteur prétendait avoir trouvé les conditions phyuiquo-chimiques aptes à produire la vie sans germes. « Mes observations, dit-il, ont été faites sur de l'urine portée à l'ébullition. Pour y déterminer la production de bactéries, j'ai fait intervenir comme influence chimique la potasse et l'oxygène, et comme influence physique la température de 50 degrés. » — M. Pasteur accepta le nouveau défi qu'on lui jetait. Avant de paraître devant une commission nommée par l'Académie, il fit connaître à j\I. Bastian trois causes d'erreurs contre lesquelles il ne s'était pas prémuni. Le docteur anglais comprit, et il reprit le chemin de Londres (1877) (1).

3. Discussions de Pasteur avec MM. Frémi/ el Trécul. — C'est au cours de ses belles études sur la fermentation que M. Pasteur avait engagé le combat contre la génération

(1) « L'Allemand Butsehli, par im mélange d'huile et de matière savonneuse, a réalisé, ou plutôt crut réaliser du protoplasme. Faire la statue d'un homme n'est pas faire un homme. Le protoplasme de Butsehli peut ressembler extérieurement au protoplasme vivant, mais il en diffère d'abord essentiellement par la composition chimique, puis en ce que le protoplasme est incapable de se multiplier, de se différencier. Bref, il est dépourvu des propriétés vitales. Butsehli a donc fait une slatue de protoplasme. » L. Picard, Chrétien ou agnostique, p. 19, note.

spontanée. Il avait découvert que la fermentation est fonction (le la vie, que le phénomène est produit dans les liquides fermentescibles par des cellules vivantes de levure. Par exemple, le moût du raisin fermente grâce à un organisme microscopique qui vit dans sa masse et {{ui décompose, à labri de l'air, le sucre en alcool et en acide carbonique. Mais d'où vient cet organisme ? D'après M. Pasteur, des germes répandus dans l'air se déposent en été sur les grains du raisin : quand, en automne, on écrase les A.

grappes, les germes mêlés au jus amènent la fermentation (fig.'2-2).

Cette théorie, si belle dans sa simplicité, fut exposée à l'Académie des sciences en 1872, et M. Frémy la combattit vivement. Le savant professeur du Muséum raisonnait comme ^î. Pouchet.

X Les fermentations, produites en tous temps et en tous lieux, ne peuvent pas être soumises au hasard des poussières atmosphériques : les ferments, semblables aux principes immédiats des végétaux, sont créés par l'organisation même. » Sans doute, ajoutait-il, un organisme vivant ne saurait naître de la matière brute, mais il peut être produit |)ar la matière organisée : le ferment (kl vin, par exem[)le, est créé par les cellules de parenchyme (jui constituent le jus du raisin.

C'était rajeunir, sous une forme nouvelle, la vieille thèse de la génération spontanée. A ce système de M. Frémy (1),

(1) Frémy, professeur de chimie, fut le successeur de Gay-Lussac au Muséum.

Fig. 22. — Ferments figurés. — A, du vinaigre. — B, du vin. — G, Mycoderme du vin rajeuni. — D, vieilli.

défendu par .M. Trécul (1), on a justement donné le nom d'hémiorganisme, parce qu'il enseigne qu'un être vivant naît spontanément dans le sein dune matière déjà à demi organisée. Pour le réfuter, M. Pasteur entreprit des expériences dont la délicatesse l'emportait encore sur toutes les précédentes (2).

II avait à prouver que la fermentation alcoolique du vin est bien due aux germes atmosphériques de levure. Dans 40 ballons préparés à cette fin, il introduisit du moût de raisin filtré, parfaitement limpide. Après l'ébullition, le liquide demeura inaltéré, tout en communiquant avec l'air extérieur par des cols sinueux.

Alors il lava dans quelques centimètres cubes d'eau un fragment de grappe de raisin : au microscope, il put constater dans le liquide de nombreux corpuscules organisés semblables aux cellules de levure. Mais cela ne suffisait pas.

Il divisa les ballons en quatre séries. — Dans la première, il ne sema rien, et le moût du raisin resta intact. — Les ballons de la seconde reçurent quelques gouttes du liquide de lavage du raisin. Au bout de 48 heures, ils étaient tous en pleine fermentation alcoolique : ils avaient reçu la semence, et la germination en était le fruit. — Dans la troisième série, M. Pasteur introduisit cpielques gouttes du même liquide de lavage, après l'avoir fait préalablement bouillir. Un seul ballon fermenta, les neuf autres demeurèrent stériles ; les causes d'erreurs sont si difficiles à écarter qu'on pouvait aisément comprendre la fermentation d'un vase sur dix. — Enfin, dans les dix ballons restants, M. Pasteur fit pénétrer du jus de

(1) Trécul fut professeur de botanique au Muséum. M. Trécul crut avoir démontré la naissance de ferments organiques « dans l'intérieur de cellules fermées et à parois épaissies, occupant encore leur place naturelle dans le fragment de rameau auquel elles appartiennent ». Il donne de la généralion spontanée la définition suivante : « Une opération naturelle par laquelle la vie, sur le point d'abandonner un corps organisé, concentre son action sur quelques-unes des particules de ce corps, et en forme des êtres tout différents de celui dont la substance a été empvuulée.» {Comptes rendus, 1872, t. LXXV, p. 1161.)

(2) Comptes rendus, 1872, t. LXXV, p. 781.

raisin pris dans les grains mêmes non écrasés : dans celte dernière série un seul i^allon l'ermenla.

La conclusion était évidente : le moût du raisin est incapable de fermenter par lui-même : la levure organique qui produit la fermentation du moût de raisin dans la cuve de vendange vient de l'extérieur et non de l'intérieur des grains.

A cette communication, M.M. l-'rémy et Trécul firent une vive opposition.

Ils proposèrent diverses objections que M. Pasteur s'empressa de résoudre par l'intei'prétation même de ses expériences. Pour répondre plus victorieusement encore, pour ne point détruire par lébullilion la prétendue force génératrice du moût de raisin, pour avoir à l'état intact une quantité suffisante de matière productrice dévie, enfin pour ne point altérer les cellules du parenchyme, il recourut au moyen suivant.

Il fit construire, dans sa vigne d'Arbois, une serre enveloppant quelques ceps. Gomme il avait remarqué que les cellules de levure se déposent en juillet seulement sur le raisin, il enveloppa, en juin, les grappes naissantes, d'un manteau d'ouate. Les raisins mûrirent quand même : mais, le coton filtrant l'air, les corpuscules organisés furent arrêtés et ne purent atteindre la coque des grains de raisins. L'automne venu, on écrasa la vendange avec les précautions nécessaires pour la tenir à l'abri des germes extérieurs : aucune fermentation ne se manifesta. — Et pourtant toutes les conditions exigées par M. Frémy étaient réalisées : le liquide était abondant, les cellules de parenchyme étaient dans le même état que dans une cuve ordinaire, aucune ébullition n'avait altéré la puissance inhérente à la matière organisée. Il fallait bien conclure que les fruits vivants eux-mêmes étaient incapables d'engendrer, sans les germes du dehors, les ferments organisés.

Ainsi fut vaincu l'hémiorganisme, grâce aux patientes recherches de M. Pasteur.

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