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Règne de dix Thinites

(■). Règne des Mânes et des héros. . . 5.813 7. Règne des trente dynasties 5.000

Ce mélange des dieux, ^les mânes et des hommes a fait reléguer longtemps parmi les fables la chronologie de Manéthon. Mais, à mesure que les découve;les modernes confirment la sincérité de ses récits en ce qui concerne les trente dynasties, cette dernière partie de son œuvre inspire plus de confiance

(1) Tableau ooiprimté à M. Vigouroux, Les [Jures saints..., :^(^ éd., t. III. p. 524. Ce tableau est l'ait d'après Eusèbe.

-- mi —

Si l'on s'en tienl anx trente dynaslic^s et, aux 370 rois qui ont régné sur l'Egypte depuis Menés jusqu'à Alexandre le Grand, on ne peut fixer avec certitude la durée de cette période. Les chillVes donnés par les auteurs qui ont étudié la question varient de .>.691 (WilUinson) à 5.702 (Ba;ckh) avant Jésus- Clirisl : V. Lcnorniand admettait le nombre de 5.004.

Même en acc(^planl ce nomltre comme définitif, l'anliquité de rKgv|)le n'aurait rien de troublant. Mais il s'en faut bien ([ue ce nombre soit assuré : car il a ôW' formé par l'addition de;^ années de règne assignées à chaipie roi, comme si les dynasties n'avaient jamais été simultanées ni les i-ois en partie contemporains ; or, on voit par les monuments (jue plusieurs rois régnèrent à la fois durant un certain temps. Les monuments nous ont aussi appris ([lie la durée des règnes a éb'' j)arfois grossie par Manéthon.

Les moniimenls aullienl i(pies sont des listes royales, d'ailleurs assez incomplètes, au nombre de quatre; — des inscriptions biéroglyphiques racontant les exploits des rois égyptiens ; — des stèles, des londies..., etc.. îVousne les décrirons pas ici. Pour notre but, il nous suffit de constater que les plus anciens sont les tombes des trois premières dynasties : de la sorte, les monuments originaux, tout en confirmant les données de Manéthon, ne nous conduisent pas au delà du règne de Menés,c'est-à-dire d'un maximum de 5.000 ans avani .Jésus-Christ.

Mais, ce qu'il nous importe de remar(pier ici, c'est tpi'à cette limite de Ihisloire l'Egypte se trouvait en pleine civilisation. Déjà les Egyptiens savaient exploiter les mines, couler des statues de bronze, tisser et filer le lin, élever des bestiaux. Ils avaient des connaissances scientifi(pies assez avancées: le liritish Muséum possède un papyrus de la xn" dynastie, sur lequel se trouve un traib'' d'arpentage. La religion, (jui paraît avoir été le monothéisme, y était en honneur dès les premières dynasties: les statues des 342 grands prêtres, issus les uns des autres, (juc Hérodote vit à Iléliopolis au V siècle a\aiit notre ère, nous invitent sans doute à remonter juscjii'aii (h'-hiii des 30 dynasties et des 370 i-ois.

Quoi (luo l'on pense de TéLal du premier honinie, il est évident qu'un temps très long avait dû s'écouler depuis la première dispersion de la famille humaine et depuis l'arrivée des premiers habitants de la terre d'Ee^ypte : car, une civilisation aussi avancée <[ue celle des És^ypliens. 4 ou 5 mille ans avant lère cliiH'lienne, ne |)eul «''Ire (pic le friiil «lune assez lente ('•volulion sociale. Cependant nous dirons encore Aolontiers a\ec M. de Xadaiihut <[ue rien de ce côté ne nous forcerait à r('<-ul«'r au «l«'l;i <l«' di\ mille ans la création de riiuinaniU', puisque qualre mille ans peuvent bien suffire au peuplement «lu globe et à la formation des civilisations, depuis la création jusqu'aux premières dynasties égyptiennes.

Ce sont les monuments chaldéens et assyriens qui nous donnent les (diilfres les plus précis. Avant le milieu de ce siècle, nous ne connaissions la Chaldée que par l'histoire du Babylonien lîérose, qui vivait au nr' siècle a\ant notre ère. L'an tiquité de 466.000 ans que cet historien attribuait à sa nation n'a jamais obtenu créance, si bien que Cicéron lui-même traitait de mensongères et d'impudentes les prétentions des Chaldéens. Les inscriptions cunéiformes, récemment déchiffrées, nous ont appris les noms de bien des rois antérieurs au.\ n^.oiinr«jues «loiit Ibistoire était «léjà connue ; mais elles nous reportent tout au plus à six ou sept mille ans de nous.

Xous n«' citerons ici que deux de ces découvertes. La première est relative à Sargon, roi d'Assyrie, et à Naram-Sin, son tils, qui régnait dans le nord de la (Chaldée environ 3.750 ans avant notre ère. A cette époque, lart était déjà très avancé, les gouvernements très bien organisés : des formules d'astronomie, «les calculs deséclipses trouvés sur des cylindres attestent un (Hat s«-ientirique foi't remanpiable. Les portraits de ces rois sont faits ave«- un art délicat. — La seconde nous fait remonicr plus haut encore, vers les origines de cette civilisation chaldéenne d'où paraissent avoir procédé toutes les civilisations orientales. Ce sont des stèles, des bas-reliefs, des statuettes, des inscriptions se rapportant à Our-Nina et E-Anna-

Dou son pelil-fils, bien plus anciens que Sargon. D'après les labletles, Our-Nina, voulant élever un temple, y travailla de ses propres mains. Déjà le bronze était en usage alors (1).

Il est vraiscmblal)le ([ue Our-Sina remonte au moins à 4,000 ans avant Jésus-Christ. Sur les temps qui le précèdent, il n'existe aucun document ayant une valeur chronologique. Mais combien s'était-il écoulé de siècles depuis la première apparition de l'homme ? c'est ce qu'aucun monument ne nous permet d'imaginer, même d'une façon approchée. Faut-il ajouter quatre mille ans, laut-il en ajouter davantage, c'est ce <{ue nous ne savons pas par cette voie.

Si nous voulons tirer (pielques conclusions des faits (jui précèdent, nous dirons : 1 " cpic les prétentions des peuples asiatiques à une très haute antiquité sont absolument légendaires; — 2" que les monuments authentiques des contrées les plus anciennes ne remontent pas au delà de 5,000 ans avant l'ère chrétienne ; — 3" que les arts et les sciences, déjà bien développés à ces dates historiques, supposent qu'il faut reporter bien plus haut les débuts de l'humanité; — 4" que les monuments des hommes ne nous fournissent aucune donnée pour apprécier la durée des temps antérieurs à l'histoire ; — 5*^ que, si les documents géologiques ne nous y inclinent pas, rien ne nous obligera de donner à l'humanité plus de dix mille ans <rexistence

% V. — Chronologie (;i':ologioue

Le géologue divise en deux parts le temps qui s'est écoulé <lepuis la formation des dépcMs où il trouve les premières traces humaines. La première comprend la période actuelle ou postglaciaire: la seconde comprend l'époque glaciaire, l'homme ayant fait son apparition vei-s les débuts de cette époque.

Il y a quelques années, les savants prodiguaient à l'homme

(1) Cf. (le NaJaillac, dans le Corresjiondani, 10 novembre 1893, p. 485.

par milliers les siècles (rexisLciice. HaM-kel lui donnait plus de 100.000 ans; Burmeister supposait l'Egypte peuplée depuis plus de 72.000 ans ; Draper attribuait à lliomnie européen plus de 250.000 ans ; d'après M. Joly, certains géologues accorderaient à lespèce humaine jusqu'à cent mille siècles; enfin (1. (le Mortiiict enseigne (juc l'homme a environ 240.000 ans d'existence : ().0!)0 ans hislori(pies, environ 10.000 ans entre les temps géologi(jues et l'histoire, 222.000 ans durant la période (piaternaire.

Ces nombres avaient été ('devés sur des bases si arbitraires <'t si fragiles <pie l;i science sérieuse ne pouvait pas les tolérer longlemps. Aussi y a-t-il une tendance à diminuer notablement la durée de l'espèce humaine: c'est ce que constatait, en 1892, le savant ann-ricain Mac-(jee, à la suite du congrès gt'ologique <le \\'ashington. C'est aussi ce qui l'ait dire à W. Upham : « Les «observations actuelles permettent de croire (pie la fin de la période glaciaire est beaucoup plus moderne qu'on ne le x^^royait. »

Nous allons raj)porter brièvement les essais de chronologie géologique <iui ont servi à calculer le durée soit de Ji'poque actuelle, soil «le la jK-riode (piatei'naire.

1. Période actuelle. — D'après M. Arcelin. >< une durée de 7.000 à y. 000 ans est généralement admise maintenant, soit en Europe, soit en Améri([ue, pour la phase postglaciaire comptée jusqu'à nos jours » (Ij. Ce nombre est basé sur des observalions multiples faites par plusieurs géologues : si chaque observation présente un caractère hypothétique capable d'inspirer des doutes, la concordance de leurs résultats est un fait assez remai'((uabl(! qui invite à prendre confiance dans les méthodes (Muployées.

Ces UKHhodes consistent ;'i «Hudier <• des phénomènes natuj'els permanents, i)ro(luisant des effets qui s'ajoutent les uns

(1) Akcei.in, Quelques problèmes relatifs à l'antiquité préhistorique, rapport lu an Cougrè- iuteruatioaal tics catholiques, à Bruxelles, eu 1894, puijlié dans la Revue dei questions scientifiques, eu janvier 1896.

ORIGINF.S 19

aux autres, qui peuvent (Mre mesurés et (|ui fournissent des points (le repère »; cest ainsi que de Quatrefages définissait les chronomètres naturels. Un bon chronomètre naturel, pour évaluer l'époque actuelle, doit être une formation géologique qui ait commencé à la fin des temps glaciaires, qui se soit continuée depuis sans interruption avec une certaine régularité, et qui présente des points de repère bien authentiques.

Le célèbre géologue anglais Lyell prit pour base de ses calculs lérosion produite par la chute du Niagara. Ouand, au début des temps actuels, le fleuve eut son cours régularisé, il coulait sur le plateau qui va du lac Erié au lac Ontario: les chutes étaient alors près de Oueenstown, à 12 kilomètres environ du point où elles se trouvent présentement. Les gorges de 12 kilomètres ont été assez régulièrement creusées par Faction des eaux durant la période actuelle. Lyell admettait que les chutes reculaient de 30 mètres environ par siècle : donc, disait-il, il a fallu près de 40.000 ans pour creuser dans le plateau une gorge de 12 kilomètres. Depuis Lyell, d'autres savants ont étudié le nième phénomène : ils ont cru devoir admettre que l'érosion avait été beaucouj) plus rapide cpie ne pensait Lyell : aussi W. Upham a-t-il conclu à 10.000 ans seulement, chillVe que Gilbert réduit encore à 7.000(1). — Dans cette étude des chutes du Niagara, on suppose que la fin des temps glaciaires correspond sensiblement à la môme époque en Amérique et en Europe : comme nous l'avons dit, cette identification, toute probable qu'elle .soit, ne peut cependant être démontrée.

D'autres calculs nous sont venus d'Amérique ; nous les citerons avec la même restriction. Ainsi la chute de Saint-Antony, sur le Mississipi, a conduit à 8,000 ans pour la période postglaciaire. — Le D"" Andrews, s'appuyant sur les érosions produites par les vagues du lac Michigan, parle de 7.500. — M. Emerson donne 10.000 ans comme maximum, après une élude attentive des lacs Bonneville et Lahonton. —

(1) Cf. de Nadaillac, Le problème de la vie, p. 213.

D'autres supputations ont mené à peu près au même résultat (1).

En Europe, on a voulu d'abord se baser sur les singuliers dépôts connus en Danemark sous le nom de KJœkkenmœddings ou débris de cuisine, où l'on trouve entassés péle-mèle par d'anciennes populations, des coquilles, des restes de poissons, d'oiseaux et de mammifères, des outils de pierres tantôt grossièrement taillés, tantôt assez artislement travaillés. Mais il a été impossible de s'en servir pour une chronologie sérieuse, soit parce qu'on manquait de points de repère, soit parce que la date relative du commencement des dépôts était inconnue.

Il semble qu'on ait été plus heureux dans l'étude des skovmoses ou tourbières danoises. Ces tourbières occupent des cavités creusées en forme d'entonnoirs dans les limons quaternaires et atteignent parfois jusqu'à lOmètresde profondeur. Comme l'homme a fréquenté les skovmoses dès les premières couches tourbeuses formées dans ces entonnoirs, et ({u'il y a fatalement laissé une fouled'objetset d'oulils qui étaient à son usage, il résulte qu'on a là des sortes « de musées chronologiquement constitués » (de Ouatrefages), où chaque génération a laissé la trace de son passage et les vestiges de son état social. En exploitant ces tourbières couche par couche, on arrive à reconstruire l'histoire des anciennes populations danoises : on y voit successivement les traces de l'âge du fer, de l'âge du bronze, de l'âge de la pierre. — Si nous savions avec exactitude l'accroissement annuel moyen de la tourbe, les skovmoses seraient d'excellents chronomètres. .Mais, les auteurs donnant sur l'accroissement de la tourbe des nombres «jui varient de 1 à 10, on conçoit que les résultats trouvés soient très discutables. Le savant Steenstrup avait assigné 4.000 ans pour la formation des tourbières : mais si quelque auteur doublait ou triplait ce nombre^ nous ne serions point en droit de le contredire, surtout si nous tenons compte

(1) Id. ibid., p. 214.

lia lase;enuMil ([ui se l'ait à la longue dans les couclies inlélieures (1).

En Suisse, on s'est appliqué à rechercher Vàgc des cilés lacustres par la retraite des lacs. Les habitations lacuslres s'élevaient sur des pieux enfoncés dans un sol recouvert d'eau. Or, à trois kilomètres du rivage actuel du lac de Bienne, près du pont de Thièle, on a rencontré de ces pieux. Combien de temps a-l-il l'allu pour que, par la suite des dépôts de toute sorte, le lac de Bienne reculât de 3 kilomètres ? En 1100, l'abbaye Saint-Jean était construite sur le bord de ce lac: en 1850, elle s'en trouvait distante de 375 mètres : donc le rivage a reculé en moyenne de 50 mètres par siècle : d'où il est aisé de conclure qu'il lui a fallu G. 000 ans pour reculer de 3 kilomètres. — Il est vrai que ce nombre ne nous reporte pas jusqu'aux débuts des temps actuels ; car l'habitation de la Thièle n'est point lapins ancienne cité lacustre delà Suisse.

D'après M. de Mortillet, le chronomètre le plus sérieusement étudié, parmi les dépôts de cours d'eau, est celui du cône de la Tinière. La Tinière est un torrent du canton de Vaud, qui se jette dans le lac de Genève à Villeneuve. Au point où il débouche de la montagne dans la plaine, il forme un vast(^ cône de dégorgement. Le chemin de fer l'ayant coupé sur une longueur de 113 mètres et une profondeur de 7'"7, on a trouvé 3 couches non remaniées : une couche romaine, contenant des tuiles et des monnaies romaines, à V"'20 de profondeur, une couche de l'âge du bronze à 3 mètres et une couche de l'âge de pierre à 5"' 70. M, Morlot, qui a décrit cette tranchée avec le plus grand soin, arrive aux conclusions chronomé- Iriques suivantes :

Age de la couche romaine .... 10 à 15 siècles

— de la couche du bronze . . . . 29 à 42 —

— de la couche delà pierre. . . . 47 à 70 —

— du cône entier 74 à 110 —

Ainsi l'âge du cône entier, lequel doit remonter à la fin des

(11 Cf. de Quatrefage?, L'espèce humaine, ch. xii.

temps glaciaires, ne dépasserait guère la moyenne que nous avons indiquée d'après M. Arcelin.

M. Arcelin lui-môme est arrivé à des résultats analogues (1) par l'étude attentive des berges de la Saône. La rivière actuelle coule dans un lit ci'eusé à travers les alluvions quaternaires : elle exhausse ses rives par les couches limoneuses déposées à chacune de ses crues. Les marnes bleues quaternaires se distinguent partout nettement des alluvions modernes. En diverses stations, au nombre de 33, M. Arcelin a étudié les coupes naturelles de ces berges mises à nu par les eaux du fleuve. Il a retrouvé, à des niveaux constamment les mêmes, des objets appartenant, les uns à l'époque romaine, d'autres à l'âge du bronze, les autres à l'âge de la pierre polie. Connaissant làge de la couche romaine, il a pu établir approximativement l'âge des autres couches. Voici le tableau (pi'il donne ('2) :

Age de la couclie romaine 1.500 ans

— de la couche du bronze '2. "250 —

— de la pierre polie 3.000 —

— des marnes quaternaires .... G.GôO —

Ce chifTre a été considéré comme un mininiun par ^L Arcelin lui-même. D'après de Quatrefages, ce nombre serait inférieur à la réalité, parce ({ue, dit-il, les crues ont dû déposer beaucoup plus de limon depuis que les terres sont cultivées, c'est-à-dire depuis 20 siècles environ, (ju'auparavant. Cependant la portée de celte remarque sera bien atténuée, si l'on considère que la masse d'eau des rivières a diminué depuis les temps quaternaires, que les crues ont dû être moins fréouentes, que les plis montagneux dénudés par les érosions anciennes olTrent

(1) M. de .Mortillet, dans le Diclionnaire des sciences anthropolor/iques, suppose que ces résultats ont été « revus et corrigés » par M. Arcelin, dans le but de les faire concorder avec la Bible. Nous serions surpris d'une telle injure adressée à un savant aussi consciencieux que M. Arcelin, si nous ue savions pas que chaque page de ce Dictionnaire a été inspirée, uou par la science, mais par la passion antireligieuse. Cet esprit sectaire se révèle à chaque article.

(2) De .Quatrefages, L'espèce humaine, ch. xii.

moins de malériaux à l'aclion dos eaux sauvages sur les pentes.

Les calculs faits par M. Kerviler à Saint-Nazaire, sur les limons déposés à rembouchure de la Loire, n'ont pas obtenu grande laveur près du monde savant. Les dépôts limoneux n'avaient pas été régulièrement formés. De plus, le niveau préhistorique ne remonlerait qu'à 500 ans avant noire ère : ce résultai élail Iroj) ditférent de tous les autres pour obtenir du crédit.

M. Forel a fait, sur le comblement partiel du lac de Genève, des études qui sont très appréciées. Tandis que M. Arcelinse proposait d'établir une limite minimum, M. Forel voulait fixer une limite maximum. Le chilïre de 100.000 ans est é\idemment exagéré, comme nous allons le montrer: mais surtout il se rapporte non aux temps actuels, mais à la dernière j>hase quaternaire. En elï'et, dit JM. Arcelin, « les alluvions que M. Forel a étudiées se sont déposées dans le fond du lac de Genève depuis le retrait des glaciers de la grande extension (1). »

De l'exposé de toutes ces tentatives, nous concluons qu'une moyenne de 7.000 à 9.000 ans suffit pour enfermer les phénomènes accomplis dans la période actuelle.

II. Période qiKilcvnairc. ■ — Pour ces temps reculés, les données sont encore plus vagues et les résultats plus incertains. Notre dessein étant, non d'écrire des choses définitives, mais de faire connaître l'état de la science, nous ajouterons encore quehiues mots sur ces antiquités si inaccessibles.

Ouehpies auteurs ont demandé à l'astronomie le principe de la solution. Ils pensaient que les états glaciaires alternatifs avaient été déterminés et réglés par les variations de l'excentricité de l'orbite terrestre ; car, en vertu de ces variations, il y aurait alternance d'hivers plus longs et plus froids et d'hivers plus courts et plus chauds. — Mais les astronomes et les physi-

(I) Jievue des quest. scient., janvier 1895, p. 8.

(ions se ^;ontiinis pour i-oj)()usser celle hvpolhèse : car 1'^ ce refroiclissemcntsupposé nepourraitpoinl expliquer rabondanle chule des neiges an temps i>:Iaciaire : "2" ces variations astronomi(|ues claiit rc'i-iilières, on aurail lieu de s'étonner que les l»h(''nomènes glaciaires ne se soient jtas allernalivement produits avant et après Tère qualernaire: .3" Texcentricité qu'on invoque pour expli(juer les glaciers quaternaires les ferait remonlei- à ])lns de 200.000 ans; or, dit M. de Lapjiarenl. il ne s'est pas écoulé plus de 8 à 10.000 ans depuis le départ des dernières glaces américaines, et nous savons qu'il faut en dire autant des glaces européennes. — Donc l'astronomie ne peut nous fournir un chronomètre pour évaluer la durée de l'époque quaternaire : en tout cas, elle ne nous dirait rien de précis sur la portion déterminé'c dont nous cherchons la valeur.

Il serait aussi imprudent de recourir à la succession des faunes contemporaines de l'homme quaternaire. Sans doute, on sait que, dans la première phase paléolithique, l'homme vivait dans l'Europe centrale associé d'abord à VElephas meridionalis, puis à VElephas antiquns, au Rhinocéros Merckii, à ïllippopotamiis major : que. dans une seconde phase, l'homme vivait associé au mammouth ou Elephas primigeniiis, au Rhinocéros tichorinus : (jue, durant le dernier recul des glaciers, l'Iiomme vivait associé au renne ou Cerviis tarandiis. Mais qui pourra dire combien il a fallu de temps pour l'apparition ou la disparition d'une faune . Est-on en état de dire en quoi consistait précisément la substitution d'une faune à une autre? De ce que la faune n'a point changé dans nos régions depuis 5 ou (i.OOO ans, avons-nous le droit de conclure ipi'un changement de faune demande des centaines de mille ans? 11 suffit d'un changement de conditions climatériques, pour qu'il se produise en peu d'années une substitution de faune septentrionale à une faune juéridionale. Donc, ne demandons aucune donnée chronologique ù la paléontologie.

Les atterrisscments, ou comblements des lacs, nous donneront-ils des renseignements plus sûrs ? Oui, assurément.

pourvu (jue nous n'exagérions rien. D'après M. Arcelin, le comblement du lac de Genève daterait du départ de la grande extension glaciaire, c'est-à-dire d'une époque postérieure à celle dontnousvoulonsmesurerl'ancienneté. — Or, d'après M. Forel, le lac de Genève, dont la capacité était alorsC). 884 millions de mètres cubes, est à peu près au tiers comblé. IM. Forel estime que les eaux du Rhône apportent "221.670 mètres cubes de limon pendant les 90 jours d'élé. En supposant que ce soit l'apport annuel moyen du fleuve depuis le départ des glaces, le comblement du tiers du lac a dû exiger, en chiffres ronds, 100.000 ans. — Mais, comme M. Forel l'a fait remarquer luimême, ce nombre est un maximum fort exagéré. Plusieurs considérations tendent à le réduire notablement: 1" INI. Forel suppose que le Rhône seul a contribué au comblement du lac, tandis <{ue plusieurs petites rivières y ont aussi concouru; 2° il suppose que le Rhône n'apporte de limon que 90 jours de l'année: il faudrait donc, de ce chef, diviser par 4 le nombre de 100.000 ans ; 3" il a apprécié l'apport des mois d'été qui sont moins riches en eau et en limon que les mois d'hiver ; 4° il suppose que le régime du fleuve a été constant, tandis (ju'il a plutôt baissé dans le cours des siècles. — Nous n'osons proposer une réduction : mais il est évident que les observations précédentes permettraient de descendre à un nombre relativement faible. D'ailleurs, ce chiffre, quel qu'il fut, ne nous donnerait que le temps écoulé depuis le départ du grand glacier, et non toute la durée de l'époque glaciaire.

La méthode la plus directe consisterait à évaluer le temps qu'il a fallu aux glaciers pour opérer leurs divers mouvements de recul et de progression.

Nous ne dissimulerons pas qu'il est bien diflicile de faire un calcul même approché. Car les glaciers ne marchent pas d'un pas égal, ils n'avancent pas et ne reculent pas d'une façon continue; dans leurs oscillations à longues périodes, ils subissent une multitude d'oscillations secondaires qui retanlent leur mouvement résultant. De plus, s'il est aisé de fixer une moyenne pour le progrès d'un point quelconque du glacier,

il est beaucoup plus difficile de trouver une moyenne pour le recul du l'ronl d'un i^lacier en voie de rég-ression .

Aussi devons-nous éviter de formuler un nombre, d'essayer même un calcul. Le mieux que nous puissions faire est de donner une critique motivée des chilîres excessifs proposés par certains auteurs.

M. de Mortillet (1) fait remonter l'homme à 230.000 ou 240.000 ans. Il base son calcul sur la marche des glaciers et sur les altérations subies par le calcaire du Biolay, près d'Aixles-Bains.

Les i^rands «placiers alpins ont transporté certains blocs erratiques à 280 kilomètres de distance. Si Ton suppose aux glaciers quaternaires la même vitesse qu'aux glaciers actuels, 02'"66 par an, on trouvera que le transport s'est fait en 4.468 ans. Mais ce nombre, dit M. de Mortillet, est beaucoup trop faible pour mesurer la période glaciaire. — 1"I1 ne mesure que rexlension du glacier : il faut au moins le doubler pour avoir le temps de la progression et du recul : soit près de 0.000 ans. — 2" Ce chiflVe ne mesure que la durée d'une oscillation glaciaire : or, l'épocjuc quaternaire comprend plusieurs oscillations de ce genre, trois au moins : en triplant lechilTre, nous obtenons 27.000 ans. — 3" La vitesse de 62"'6G par an est la vitesse des glaciers sur les pentes raides : plus la i)ente est douce, plus le glacier est lent. Or, les glaciers quaternaires n'avaient que leur point de départ sur les pentes raides: ils s'écoulaient presque entièrement dans les vallées à pente li'ès douce. En moyenne, la pente des glaciers qualei'uaires était bien cin([ fois moindre ({ue la pente des glaciers actuels : donc la vitesse était aussi cinq fois moindre. Il en résulte ([ue les oscillations des glaciers quaternaires demandent certainement bien plus de 100.000 ans.

Nous ne pouvons admettre tous les éléments de ce calcul. — 1'" D'après M. de Lapparent, la vitesse moyenne de la i\Ier de glace est de 0"'305 par jour, ce qui conduit à une vitesse

(1) Formation de la nation française, p. 234. Paris, Alcau,1897.

annuelle de 109 nièlros. soit 100 nièlrcs par an. Pour parcourir 280 kilomètres, il laudra doue 2.800 ans a\i lieu de 4.4«)8 ans. — 2" Si nous doublons pour le recul el le jirog'rès compris ensemble, nous trouverons 5.200 ans. — 3° Si nous voulions lrii)lerce nombre pour évaluer l<^s trois grandes oscillations, nous obtiendrions 15.600 ai: lieu de 27.000. Mais nousn'avons pas le droit de lri[)I('r le cliilïre obleuu i)<)ui- la grande extension glaciaii-e, puisque les autres, ayant eu moins d'étendue, doivent avoir eu aussi moins de durée. — 4" Nous ne pensons pas (piil l'aille ([uinlupler, <piaud il s'agil des glaciers cpiaternaires, les cliiiïres obtenus par la considération des glaciers actuels. Il y a deux facteurs pi-incipaux qui influent sur la marche des glaciers : la pente et Tétat de cohésion delà glace. Du côté de la pente, M. de Mortillet a raison : les glaciers (juaternaires n'avaient qu'une faible portion de leur masse sur les pentes raides, ils coulaient surtout sur les pentes douces. Mais il ne faut j)as oublier (pie la cobésion de la glace est beaucoup moindre dans les vallées ([ue sur les pics montagneux : dans les montagnes, la fusion de surface est presque nulle, la glace par conséqueid est 1res cohérente ; dans les plaines, au contraire, où la chaleur est élevée, la fusion de surface est abondante, la cohésion très faible, si bien que le glacier se rapproche de son état limite, [qui est le fleuve liquide. Comme tout porte à croire (jue la température quaternaire était égaie, sinon supérieui'e, à celle des temps actuels, les glaciers devaient être, dans les plaines, très incohérents, 1res voisins de la fusion totale, et par consé(iuent assez rapides dans leur marche. A notre avis, le fait que les glaciers quaternaires coulaient sur des pentes douces, mais chaudes, nous conduit à regarder leur vitesse moyenne comme égale, peut être supérieure, à la vitesse actuelle de nos glaciers de montagnes. — 5" Enfin, on suppose que le recul des glaciers demande autant de temps que leur progrès. Mais il n'en est rien : si le progrès est régulier et lent, le recul (;st essentiellement irrégulier et parfois très rapide. Le glacier n'avance que par le front: durant un été chaud, le glacier fond sur une large étendue,

ce qui ramène bnis(|iioin(Mil son Iront assez, loin en arrière.

Nous présentons ces crili(|ues el ces chilTres, non à litre définitif, mais seulement à titre d'essai, pour montrer au lecteur comment des nombres énormes peuvent fondre comme par enchantement sous l'action du raisonnement.

Le chronomètre auquel M. de Mortillet se fie le plus, est le calcaire d'une colline située un peu au-dessus d'Aix-les- Bains, dans la Savoie. La colline a été polie par l'ancien j^lacier de la Haute-Isère. Partout où la roche a été préservée du contact de l'air et de l'eau par une couche de terre argileuse, le poli est encore très visible. Mais des corrosions plus ou moins profondes se sont produites, partout où la couche a été soumise aux actions atmos})h(''riques. Les Romains, il y a L800ans, exploitèrent le calcaire pour lesconstructions élevées par eux dans le pays : les surfaces laissées à nu, à cette époque, n'ont été entamées par les agents alhmosphériques que sur une profondeur de 2 à 3 millimètres : au contraire, les anciennes corrosions, sur le même calcaire, atteignent en moyenne 1 mètre. Si, en '2.000 ans, la corrosion a été de 1 centimètre au maximum, il faudra donc 200.000 ans pour expliquer une corrosion cent fois plus grande. Ainsi, il y aurait 200.000 ans ({ue les grands glaciers auraient abandonné la vallée d'Aix.

^L Louis Pillet, qui le i)remier avait donné ces chilVres, les a, depuis, notablement réduits. — Dailleurs ce résultat est en désaccord avec les résultats fournis] par tous les autres chronomètres : tous, en effet, donnent des nombres très inférieurs à 200.000 pour les temps écoulés depuis le retrait des glaciers. — Mais surtout il y a, dans le calcul proposé, une cause d'erreur évidente. On suppose que les agents atmosphériques agissent toujours avec la même intensité: or, à l'époque glaciaire, remarquable par l'abondance des pluies et les variations de température, les corrosions devaient se produire avec beaucoup plus de rapidité qu'à l'époque actuelle.

En présence de ces difficultés, nous croyons plus sage de déclarer que la durée des temps quaternaires est un j)roblème

((ui se pose sans données snrfisanles,<[ui nCsl, parconsiMpuMil, susceptible daucuno solulion ap|)rocliée.

Nous terminerons ce sujet en ra|)portaul, d'après M. de Kirwan, ce qui s"esl dit au congrès de Fribourg, en août 181)7. M. Houlay. Irailant de l'antiquité de Thomnie, dit que les G.OUO ans classiques sont évidemment insuffisants et constihient un mininuim nécessairement destiné à être dépassé. Mais, laul-il accepter les chitlres de 140.000 à 200.000 réclamés par M. Hansen, et, mieux encore, les -230.000 à 240.000 ans (pu'M.de Mortillet donne comme exprimant certainement la durée du séjour de l'homme sur la terre? JM. Boulay lait d'abord remarquer que le maximum représenté par ces derniers chiffres manque non, seulement de preuves, mais n'arrive pas même à pouvoir arguer d'une probabilité sérieuse. Cependant il veut bien les accepter provisoirement en tant que représentant des maxima. C'est entre ces deux limites extrêmes, « un mitiujium de 6.000 (uis, notoirement inférieur à l<t réalité, et des maxima chiffrant par des centaines de milliers d'années et excédant encore plus notoirement cette même réalité, qu'il faut diriger les recherches (1 ). »

Conclusions

1" Nous apprenons des exégètes les plus autorisés que la Bible ne nous inqiose aucune chronologie. La liberté (jui en résulte nous paraît t rès importante : car, d'un coté, le désir de trouver la l>iide en défaut n'avait pas été sans influence sur l'esprit de ceux ({ui donnaient à l'homme une anti(|uilé fabuleuse ; et, d'un autre côté, la préoccupation de sauvegarder une interprétation ancienne portait sans doute les catholiques à recevoir, malgré certaines donnc'es sci('iili(i(|ues, des chiffres trop faibles.

(1) De Kirwau. Le Congrès de Fribourr/. lievue du monde catholique, octobre 1897.

2" Los moiminciils rôrominent dôcouverls dans rKi^yplo et, ilans la Ghaldée nous montrent qu'une civilisation déjà avancée rég-nait dans ces contrées 4.000 ou 5.000 ans avant l'ère chrétienne. Sans nous renseigner sur les commencements de rhumanit('', ils nous invitent à reporter bien plus lianl les origines humaines.

3" Les premièi'es traces humaines remontenl au <léhut de l'ère quaternaire. Les prétendus vestiges de l'homme tertiaire sont dépourvus de probabilité.

4" Depuis l'apparition de l'homme, le temps écoulé se divise en deux parts : lépoque actuelle que le sentiment commun, d'ailleurs bien fondé, n'étend pas au delà de 7.000 à 9.000 ans ; l'époque quaternaire dont il nous est impossible, présentement du moins, d"api)récier la durée. La critique que nous avons laite de certains calculs monlii' quil l'aut bien se garder de recevoir des résultats non contrôlés.

5" Etant donné que la véracité de la Bible n'est pas engagée <lans la question, nous n'avons aucune raison de nous défier a priori des chiffres qu'une science sérieuse pourrait nous proposer sur l'antiquité de l'homme. Dans l'état présent de la science, nous n'avons pas le droit d'affirmer qu'un nombre très approché pourra jamais nous être proposé.

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