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LES MYTHES

Les êtres naturels personnifiés et divinisés que nous venons de passer en revue constituaient sans doute le fond du polythéisme des anciens Aryas. Il est certain que cette énumération est encore incomplète, et la mythologie comparée a signalé déjà, et découvrira plus tard, bien des analogies de noms et d'idées qui montrent que ce fonds primitif s'était développé avec une certaine puissance avant l'époque de la dispersion. Mais, ainsi que je l'ai dit, cette étude comparée des mythes est à peine commencée, et je ne veux pas m'engager dans les questions complexes qu'elle soulève. Il faut laisser aux explorateurs distingués qui sont à l'œuvre dans ce champ de difficiles recherches, aux Roth, aux Kuhn, aux Miiller, etc., le temps de débrouiller le chaos des mythes védiques, et de se mettre d'accord sur leur interprétation et leurs affinités avec les mythes européens, avant de pouvoir tenter un travail d'ensemble. 1 Je me bornerai donc ici à quelques considérations générales.

1 C'est pour cela que j'ai laissé de côté les Açvinâu, les deux cavaliers célestes, dont les caractères se rapprochent sur plusieurs pointsde ceux des Dioscures, Kotorwp et TloXvhvxnç (PolluxJ, mais dont le nom ne se retrouve avec certitude que chez les Indiens. Le zend açpena, qui semble correspondre, est interprété différemment (Cf. Justi, 38).

La formation de9 mythes est une conséquence sî naturelle de la personnification des êtres et des puissances cosmiques, qu'on les voit surgir et se multiplier dans toutes les religions polythéistes. Ce ne sont point des fictions individuelles imaginées à plaisir, et en vue de les imposer comme croyances, mais bien des créations spontanées du génie poétique des peuples. Le jeu des forces de la nature, dans ses phénomènes variés, conduit d'abord à y voir des agents doués de vie, de volonté et d'intelligence; et dès lors tout phénomène devient une action accomplie avec une intention quelconque. Les luttes des éléments deviennent des combats entre les puissances surnaturelles, leurs effets destructeurs ou bienfaisants pour les hommes se transforment en actes de colère ou de faveur de ces mêmes puissances. Tout ce qu'il y a de mystérieux dans l'origine et l'ordonnance des choses est attribué à l'action des dieux dans le passé, et donne lieu à autant de mythes explicatifs. Un mythe n'est ainsi qu'une idée ou un fait présentés sous la forme d'un récit, d'une légende, qui en devient comme l'expression poétique. La mythologie d'un peuple se compose de l'ensemble de ses légendes traditionnelles passées à l'état de croyances. Elle comprend tout ce qui tient à la vie des dieux, et à leurs rapports avec les hommes, la théogonie, la cosmogonie, le gouvernement du monde, les origines nationales, les institutions, le culte, la morale religieuse, etc. Bien de tout cela n'est exclu de son domaine. De même que, chez les races jeunes, l'histoire se transforme en poésie, les idées religieuses et les croyances se changent en mythes pour s'accommoder à l'imagination des hommes de la nature.

On comprend d'après cela à quel point les mythologies doivent recevoir l'empreinte des génies nationaux qui les créent, et en suivre fidèlement les diverses évolutions. De là leurs

différences caractéristiques chez les peuples ariens, qui se sont développés dans des directions si variées» A partir du moment de leur dispersion, le fonds traditionnel commun a été modifié par un travail incessant. Les mythes se sont entés sur les mythes, et de nouvelles formes d'expression ont surgi, avec une richesse exubérante chez les Indiens, avec une abondance poétique chez les Grecs, avec un caractère de sombre grandeur chez les Scandinaves. C'est là ce qui rend si difficile la recherche des origines au sein de ces éléments d'une nature essentiellement mobile, comme l'imagination qui les enfante. D'un autre côté, la persistance de certains mythes au travers de toutes les transformations est un fait incontestable, et ce n'est pas sans étonnement que l'on voit telle légende védique conservée jusqu'à nos jours dans quelque conte populaire allemand. C'est en réunissant ces traits épars, et en les éclairant par l'étude de leurs formes les plus anciennes, que la mythologie comparée arrivera à se fonder sur une base solide.

Ce travail, je le répète, est commencé, et cela de manière à promettre les meilleurs résultats. Il faut, pour le mener à bien, posséder des qualités qui se trouvent rareipent réunies ; une érudition forte et étendue, une connaissance spéciale du sanscrit et des monuments védiques, un esprit de critique sage et circonspecte, en même temps qu'un sens poétique exercé, et cette imagination intuitive qui sait découvrir l'idée sous la forme symbolique. Ces conditions se trouvent réunies à un haut degré chez deux des savants qui s'occupent principalement de ces recherches, Max Muller et Kuhn. Le dernier surtout, dans une série de petits traités spéciaux, et plus récemment dans son ouvrage sur les mythes du feu et de l'ambroisie, a ouvert des filons variés qui annoncent une mine d'une grande

richesse. L1 Essai de mythologie eomparée de Max Miiller renferme aussi beaucoup de vues ingénieuses, et fait espérer des travaux plus développés dans ce champ de recherches si vaste et si peu exploré. 1

Une circonstance, toutefois, retardera longtemps peut-être l'achèvement de la science nouvelle; c'est qu'il existe encore bien des lacunes dans les éléments divers qu'il faudrait comparer. Les mythologies de l'antiquité classique et de la Germanie ont été l'objet de travaux multipliés, celle de l'Inde védique est chaque jour mieux connue, mais ce sont à peu près les seules qui se prêtent actuellement à des recherches comparatives. Des mythes iraniens, nous ne possédons plus que des débris, le domaine important des peuples lithuano-slaves est encore mal étudié sous ce rapport, et celui des races néoceltiques est presque inexploré. Tant qu'un Grimra n'aura pas porté la lumière dans ces deux régions si peu connues, la mythologie comparée de la famille arienne restera forcément incomplète.

De l'ensemble des recherches faites jusqu'à présent, et en dépit des dissidences inévitables sur de pareilles questions, 2 il résulte avec une évidence suffisante que les Aryas primitifs possédaient déjà une abondance de mythes religieux, où figu-

1 Un travail remarquable de M. Sonne sur les Charités grecques, dans la Zeitschrift de Kuhn (t. X, 96, 161, 321), annonce un habile explorateur dans cet ordre d'études difficiles.

* Ainsi Max Millier reproche à Kuhn de rattacher trop exclusivement les dieux et les mythes aux phénomènes passagers des nuages, des orages et du tonnerre, et croit que, dans leur conception primitive, ils étaient presque toujours solaires. L'interprétation des mythes védiques est naturellement soumise à beaucoup d'incertitudes. On le voit par celui à'Urvaçi et de Pururavas, que Lassen, Roth et Muïler entendent de trois manières tout à fait différentes (Cf. Kuhn, Herabk. d. Feuers, p. 85).

raient, à côté des dieux, des êtres de divers ordres, créations variées d'un anthropomorphisme et d'un thériomorphisme poétiques. Ces mythes, d'une simplicité naïve et grande à la fois, se rapportaient surtout aux phénomènes de la nature, devenus comme autant de drames joués par les puissances supérieures, soit au profit, soit au détriment des huinains. H est probable que les idées abstraites n'y tenaient point encore la place qu'elles prennent déjà dans la mythologie védique, ainsi que dans celle de la Grèce. Les divers éléments mythiques devaient avoir une réalité plus immédiate, un sens positif plus précis, un enchaînement plus lucide, résultant de leur simplicité même plutôt que d'un ordre systématique. Si, comme le dit excellemment Max Mûller, la mythologie n'est, en quelque sorte, qu'une antique forme du langage, celle des Aryas primitifs a dû participer des caractères de leur langue admirable, la simplicité du fond et la richesse des formes, la force de la pensée et la poésie de l'expression. Si jamais on parvient à la reconstruire dans ses traits principaux, elle nous offrira, comme le langage, une image fidèle du génie propre à la race arienne.

SECTION v.

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