LA FOI, LA DÉVOTION, LA PIÉTÉ
Le sentiment religieux qui pénètre l'âme humaine en présence des choses divines est un mélange de respect et de crainte, mais aussi de confiance et d'amour. Par la foi, Phomme s'abandonne complètement aux puissances supérieures dont il reconnaît la réalité; par la piété, il s'efforce de
1 Pott, plus récemment {WWb.^3, 328), rapporte aussi sancio à la racine saé, suivant lui, proprement déterminer, arrêter, défendre, d'où sanctuS) ce qui est fixé, inviolable, sacré, pur, divin, etc.
conformer ses actions à sa croyance, et de rendre à Dieu, ou aux dieux, ce qui leur est dû en vénération et en obéissance. Monothéisme ou polythéisme, une religion n'a de vie réelle que par la foi agissante, sans laquelle elle n'est plus qu'un vain formalisme, et c'est par le doute et l'indifférence que les religions périssent. Les croyances primitives, dans leur sincérité naïve, ne connaissent pas encore ces principes dissolvants, et celles des anciens Aryas devaient avoir la vigueur du génie propre à leur race.
Les termes qui se rapportent au sentiment religieux ont beaucoup varié avec les croyances elles-mêmes, et en tant qu'ils appartiennent aux langues particulières, nous n'avons pas à nous en occuper. Quelques-uns seulement donnent lieu à des observations comparatives intéressantes.
1) Le scr. çrat, foi, respect, devenu indéclinable, ce qui témoigne déjà de son ancienneté, s'emploie dans le Rigvéda en combinaison avec les verbes dhâ, tenere, habere, et kr, facere, mais ordinairement avec le premier. Ainsi (I, 103, 5): çrad Indrasya dhattana vîryâya, fidem habete Indrse potestati; et I, 104, 6 : çraddhitafl tê mahatê indriyayâ, fides habita (est) tuae magnae potentiae, etc. De là le subst. p'addha, n., ou çraddhâ, f., foi, pureté, respect, aussi çraddadhâna, et \Qsadj.çraddadfiat,çraddhâvat, çraddhâlu, etc., fidèle, croyant. Ce sont là des termes tout spécialement religieux, et la Çraddhâ, personnifiée, est invoquée dans un hymne où sa puissance est célébrée.1 C'est elle , la Foi, qui allume les feux d'Agni et qui offre l'holocauste. La piété du cœur donne Çraddhâ et Çraddhâ donne la richesse. <£ 0 Çraddhâ/ a s'écrie le chantre inspiré, fais que nous soyons pleins de « toi ! »
1 Voy. Rigv.) trad. de Langlois, t. IV, p. 447.
Quant an sens propre de çrat, il équivaudrait à celui de iriurriç, foi et lien, comme à celui de religio, si, comme le pensent Weber et Bopp ( Vergl. Gr., I, 221), il dérive de çrath, çranth, ligare, malgré la différence de la dentale.
Ce qui donne à cet antique monosyllabe une importance particulière, c'est qu'il se retrouve évidemment, et composé de même avec la rac. dhâ, dans le lat. crê-do, pour cret-dOj au prêter, crè-didi; cf. çrad-dadhati, etc.1 L'irL creidim, cymr. credtiy est peut-être modelé sur le latin, mais sa forme ancienne et la variété de ses dérivés autorisent à admettre une origine indépendante. Ainsi, suivant Stokes (Beitr., I, 458), l'ancien cretim est pour crettim, de creddim = çraddadhâmi, et de là vient cretem, fides (Z.2, 10), cretmech9 fidelis (ib. 640), irl. mod. creideamJi, creidmJian et creidmheach, avec des suffixes étrangers au latin. D'autres dérivés sont creadhal, religieux, croyant ( Cf. scr. çraddhâlu), creatair, id., creadhra, piété, creathar, sanctuaire, reliquaire (Cf. cymr. crair, id.), peut-être aussi creth, creath, science, jugement, et creatha, les doctes, le clergé.
2) J'ai fait mention plus haut ( p. 463 ) du zend varena, foi, et de ses corrélatifs lith.-slaves. Je renvoie à l'article qui les concerne.
3) Un terme intéressant est l'anc. irland. crabud, crabid, devotio, religio (Z.2, 792), le cymr. crefydd, d'où crdibdeach, pieux (Stokes, Ir. GL, p. 92). Cf. irl. mod. crâbhad, craibhtheach, crâhhach, etc. — Je crois pouvoir le rapporter à la rac. scr. çrambhy avec le préfixe vi, confidere, d'où viçrambha, foi, confiance, affection, viçrabdha, confiant, fidèle, etc. La suppression de Y m explique la non aspiration du b entre deux voyelles dans crabud.
1 Pott, Et. F.\ I, 487.
4) L'origine et le sens propre du lat. pio, apaiser, satisfaire, concilier par le sacrifice, honorer et purifier religieusement, d'où pius, pietas, piamentum, piaculum, expiatio, etc., ont été l'objet de plus d'une conjecture. Pott {Et. F.1, I, 207) pense au scr. priya, dilectus, gratus, de prî, amare, mais aussi kpû, purifier. Kuhn ( Z. S., V, 216 ) identifie également pius et priya, en pâli piya. Ebel (Z. S., IV, 447 ) doute fort de ce rapprochement, et Aufrecht (ib., V, 360 ) plus encore, à cause de l'osque piihio, ombr. piho. Kern (Z. S., VIII, 275) songe au véd. pîy, tourmenter, mais Yi de pio est bref, et la transition de sens ne s'explique que d'une manière bien forcée. Pourquoi ne pas recourir plutôt à la rac. \éd.pi,pî (piyati), explere, augere, opimare, recreare ? l De là aux acceptions diverses de pio et de ses dérivés, la transition serait assurément plus naturelle. *