LE SACRIFICE
Le sacrifice est le complément de la prière, et son usage se perd dans la nuit des siècles. En s'adressant à la Divinité pour lui rendre hommage, pour détourner sa colère ou pour invoquer ses bienfaits, l'homme des temps primitifs, dans sa simple et naïve croyance, n'imaginait rien de mieux que de se concilier la faveur céleste par des offrandes. Ce qu'il possédait alors de plus précieux, les produits de son troupeau ou les fruits obtenus de la terre par le travail, lui semblaient être les dons les plus propres à plaire au Dieu qu'il adorait. Aussi la Genèse nous montre-t-elle déjà dans Abel et Caïn les premiers exemples de ces deux genres de sacrifices. Les anciens Aryas, à la fois pasteurs et agriculteurs, se sont bornés sans doute à ces deux sortes d'offrandes, restées d'ailleurs en
usage à toutes les époques subséquentes. La comparaison des termes qui se rapportent aux sacrifices semble montrer qu'ils consistaient surtout en libations, mais que l'on immolait aussi certains animaux. Rien n'indique, au contraire, que l'effroyable coutume des sacrifices humains, pratiquée plus tard aux temps de barbarie, ait attristé le culte des ancêtres de notre race.
1) En cherchant l'étymologie du nom germanique de Dieu (p. 424), j'ai parlé déjà de la rac. scr. hu, sacrificare, identifiée ordinairement, mais à tort je crois, avec le grec &vûù9 et dont le sens primitif doit avoir été projicere, effundere et libare» J'ajoute ici quelques développements de plus.
Outre les dérivés de hu déjà mentionnés, et qui se rapportent évidemment à la libation, tels que havis, hôma, beurre clarifié, aussi hômi, havya (libandum), havishya, hotra (Cf. le synonyme ghrta, de ghr, effundere, conspergere ), on trouve encore âhâva, de d + ^w, sorte de vase pour verser, et surtout tfuhû (racine redoublée tfuhôti), la cuiller qui servait aux libations du sacrifice. D'après cela, comme je l'ai dit, hâtar, le sacrificateur, a dû signifier primitivement celui qui verse. Mais, comme on versait le beurre clarifié sur le feu de l'autel, la racine hu s'est appliquée plus tard également au sacrifice igné et au sacrifice en général. Cf. armén. zohel, sacrifier, zoh, sacrifice.
Le grec %va>, Xtvu), qui répond exactement à hu, a conservé son acception propre de verser, répandre, mais s'applique aussi plus spécialement au sacrifice libatoire. Ainsi %iîO'3'cu s'emploie avec hayiÇuv, en parlant des libations pour les morts; ftiv/jœ, et xofl (Cf. hôma et hava) désignent le libamen même ( Cf. Xou\ inferiae, et xofl$°Q°S> Ie porte-libation); ^jeuj^t est aussi le vase libatoire, et '7rf>ba"X})<riç l'action de
répandre la farine consacrée. D'un autre côté, %vfAcij xv[jt,cç9 flux, liquide, suc en général (Cf. hômi, eau, et lat. humor, humidu8), xvTfjç, %vrçct, vase, xouvri, creuset, etc. ( Cf. pour les suffixes hôtar, Iiôtra, havana), se rattachent à %vùù dans son sens propre. Ce parallélisme des formes dérivées ne peut guère laisser de doute sur la signification primitive du scr. hu. *
Ainsi que je l'ai fait remarquer, un rapport analogue, mais inverse, s'observe entre les rac. dhu ou dhû, agitare, et le gr. Svcû. Ici, c'est le sanscrit qui a conservé l'acception propre, tandis que le grec, sans l'abandonner, a pris celle de sacrifier, non plus par des libations, mais par la fumée de l'encens. De là S-vftct, âvoçy S'vœtcty Svrj Àiy, sacrifice, offrandes, encens, 3'tfTfj^ sacrificateur, etc. Le scr. dhûma, fumée, et dhûpa, encens, dhûpay, encenser (Cf. tv$oç pour 3woç, ivQoa, etc.), se rattachent de près au sens spécial du grec ; mais, comme aucun nom sanscrit du sacrifice ne dérive de dhû, il n'est pas prouvé que cette acception date de l'époque de l'unité.
2) C'est à la libation également que se rapportent, comme noms du sacrifice, le scr. sava, savana, et le zend Jiavana. La rac. su (mnôti), zend hu, s'applique dans les Védas et l'Avesta à l'action d'extraire par la pression le suc de l'Asclépiade, pour en composer le sôma, haoma, la boisson sacrée offerte aux dieux, et personnifiée elle-même comme une divinité. Sa
1 Sur Fi denti fi cation des racines hu et %v, non admise par Curtius, voir l'article développé de Aufrecht (Z. S., 14, 268). Il y montre que, dans le Rigvéda, les offrandes sont très-généralement des substances liquides, havis, ghrta, âgya,sarpi$, 8ômaydrapsa^ etc. Jamais hu, ni dans le Rigvéda, ni plus tard, ne s'emploie comme yag, en parlant des animaux offerts en sacrifice, et hôma, hôtra, ne désignent partout que des libations de beurre clarifié. Le grec ôvuv, en revanche, ne se liait qu'à l'idée d'encenser, dont le scr. hu n'offre aucune trace.
signification primitive, toutefois, doit avoir été celle de effundere, aspergere, en général. On ne peut guère, en effet, la séparer de su, su (savati, sâutï), gignere, c'est-à-dire effundere semen, et les dérivés sava, savara, sûma, sôma, eau, savana, sutyâ, ablution religieuse, ne s'expliqueraient pas par le sens restreint donné à la rac. véd. su. Ceci se confirme d'ailleurs par la comparaison du grec va, pleuvoir, uo'/ft v/jul, etc. Cf. aussi avec sava, eau et suc, l'irlandais sabh, salive, subh, subhdn, suc, anglo-sax. seawe, anc. allem. sou, lith. sywa, id. (Cf. 1. 1, p. 159).
Le seul terme comparable, dans les langues européennes, comme nom du sacrifice, paraît être le goth. sauths, pour Sutria,, dans Ulphilas. Cf. scand. saudhr, victima et vervex, ovis. Grimm, il est vrai, le rapporte à un verbe siuthan, bouillir, inféré du scand. siodha, ags. seadhan, anc. allemand siudan, en faisant observer que, chez les Scandinaves, on faisait bouillir la chair des victimes après le sacrifice (7?. Myth.9 49, 2e éd.). Mais on peut objecter, ce semble, que cela n'exprimerait pas l'acte accompli envers les dieux, puisqu'on ne leur offrait pas les viandes bouillies. Le mouton peut avoir été appelé saudhr, en tant qu'animal destiné ordinairement au sacrifice, et le goth. sauths, s'il dérive réellement de su avec le suffixe th, aura généralisé son sens primitif et spécial d'offrande libatoire. On peut d'autant mieux croire à ce rapport qu'un autre terme gothique, saun, scand. son, anc. allem. suana, expiatio, satisfactio, paraît se lier également à su et au dérivé savana, ablution purificatoire ( Pott, Et. F}, I, 213 ).
3) Le sansc. çasana désigne le sacrifice d'un animal, et signifie proprement immolation, 0-Cfteyij, de la rac. cas, occidere, ferire. Cf. has, Icafis, caedere, kash, éash, cash, occidere
( Dhâtnp. ). La même racine paraît se retrouver dans le pers. kushtan, immoler et sacrifier, d'où kushîsh et kushtâr, sacrifice.
Ici encore, ce sont les langues germaniques qui semblent avoir conservé un terme de même provenance, savoir le goth. hunsl, sacrifice, hunsljan, sacrifier, répondant à une forme nasale çafis = kafis. Le scand. hûsl et l'anglo-saxon hûsel, hûsul, ont pris le sens chrétien d'eucharistie et de sacrement. Il ne faudrait pas comparer le lat. hostia, dont l'A ne correspond ni à Y h germanique, ni au ç ou k sanscrit.
4) A côté de Au, c'est ya§ qui s'emploie ordinairement en sanscrit pour sacrifier. Sa signification propre paraît être celle d'offrir, car yag, â-yag, se prend aussi pour dare, largiri. Cette racine, qui a de nombreux dérivés, yatfna, yatfatha, yâga, itfya, ishfi, sacrifice, yatfi, yatfyu, yatfvan, yashpar, sacrificateur, etc., se retrouve dans le zend yaz, d'où yaçna, yaçaflh, sacrifice, etc. Cf. armén. iazel, sacrifier aux idoles, iashd, ashd, sacrifice, etc.
La seule analogie européenne signalée jusqu'à présent est celle du grec iÇw, -o/xcu, vénérer, kyioç, sacré, etc. déjà mentionnée plus haut (Cf. p. 464).
5) L'adjectif sanscrit (jârûthya s'emploie comme épithète de Yaçvamêdha ou sacrifice du cheval, et le snbst. tfârûttha ou (fâvuttha désigne un sacrifice dans lequel on faisait une triple oblation. Si l'on compare, avec le D. P., le mot vèd.tfarâtha, le bruyant, on est conduit à la rac. <jr> éar^ bruire* appeler, invoquer, d'où tfarâ, bruit, appel, salut, et §aritar, invocateur, chanteur, adorateur. Le §ârûthya était donc un sacrifice accompagné d'invocations et de chants bruyants.
Comme le j slave, prononcé à la française, correspond régulièrement au § sanscrit, primitivement g, on peut comparer
Pane. A.jrëti, po-jirati, sacrificare, avec ses dérivés jriteU = fiaritar, jritsa, jnitsï, sacerdos, jrûtva,jreniê, sacrificium, rosse jertva, pol. zertwa, illyr. éiartva, id., etc. L'anc. si. jrélo, vox, se lie encore au sens primitif de bruire, ainsi que le russe jurttï, gronder, jurïba, gronderie, etc.
6) H faut encore signaler, entre plusieurs langues de la famille, un rapport difficilement fortuit dans la manière de désigner le sacrifice. Les termes en question se rattachent uniformément à la rac. bhr, bhar, ferre, restée vivante, il est vrai, presque partout, mais qui aurait pu être remplacée par d'autres, exprimant aussi l'action d'offrir et de donner.
Ainsi, en sanscrit, la rac. bhr s'emploie pour offerre, en parlant du sacrifice, avec les préfixes pra, prati, et sam. Les Grecs disaient 7rQO<r<Poça,, de TrçotrOtçûû, pour l'offrande, les Romains offero, pour sacrifier. Avec le christianisme, des dérivés de ce verbe latin ont passé dans le reste de l'Europe, dans l'irl. oifrionn, le cymr. oferen, l'anglo-sax. offrung, l'ancien allem. opfar, le pol. ofiera, le lith. appiera, etc. Mais, à côté de ces mots d'emprunt, on en trouve d'autres d'une origine indigène chez les Celtes et les Germains. Ainsi l'ancien irl. edbart, idpart, oblatio, adbarfigim, offerre (Z.s, 5, 869), idparat, immolant (id., 3, 50), dérive de biur, fero (moderne beirim), avec le préfixe ad, id = aid, aith, ath. Plus tard on a dit iodfibhairt, iobhairt, udhbhairt, sacrifice, iodhbheirim, sacrifier, iodhbheirteach, sacrificateur. Cf. cymr. aberth, aberthu, abertwr, etc. 1 Un autre synonyme, doibhre, sacrifice (O'R., Dict.), vient de dobiur, do, affero (Z.2, 873). Cf. anc. irland.
1 J'ai comparé autrefois (De l'affinité, etc., p. 175), mais bien à tort, le scr. adhvara, sacrifice, dont le sens propre, a -\-dhvara, est: ce qui ne doit pas être troublé ou interrompu.
tabar, tabart, dare, toibre, da ( Z.2, 5 ), mod. tabhraim, contracté de do-ath-bar.
Ceci conduit, ce semble, à voir une formation analogue dans l'anglo-sax. tiber, ti/er, sacrifice, oblation, anc. allemand separ, etc., en les rattachant à beran, ferre, avec le préfixe to, ad, anc. saxon te, dont la voyelle varie dans l'anc. allem. zô, za, ze, zi (Graff, Spr. sch., V, 572). Ce qui me laisse des doutes, c'est que ni Grimm, ni Graff n'indiquent cette étymologie, qui se présente cependant si naturellement. Le scand. tafn, victima, que l'on a comparé, est sans doute différent et se lie peut-être à la rac. scr. dabh (dàbhnôti), laedere, occidere.