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LES PHASES RELIGIEUSES

Si nous revenons maintenant sur l'ensemble des données qui viennent d'être exposées, nous pourrons en tirer quelques inductions plus précises sur le développement religieux des anciens Aryas, soit au moment de leur dispersion, soit antérieurement à cette époque.

L'étude comparée des noms des divinités particulières nous a montré que, vers les derniers temps de l'unité, la religion des Aryas consistait en un polythéisme qui comprenait déjà les principales puissances de la nature. Le ciel, la terre, le soleil, l'aurore, le feu, les eaux, le vent, tels étaient les êtres personnifiés auxquels ils adressaient leurs hommages. Il y en avait peut-être d'autres encore, mais ce sont les seuls que nous révèle la comparaison des langues. Plus simple dans son

ensemble que les diverses religions qui en sont sorties plus tard, ce polythéisme était cependant entouré déjà d'une auréole de mythes poétiques très-variés. Une simplicité toute primitive régnait également dans les pratiques du culte, où rien n'indique l'existence d'un sacerdoce constitué. H est à croire que le père de famille, ou le chef du clan, remplissait les fonctions du prêtre. Des libations de laitage et de boissons fermentées, la fumée de l'encens, le sang de quelques animaux domestiques, telles étaient les offrandes du sacrifice, qu'accompagnaient l'invocation et la prière. Tout cela s'accomplissait sous la voûte du ciel, au lever de l'aurore ou du soleil, ou bien au foyer de la famille, car il n'y avait encore ni temples ni simulacres des dieux. C'est là, du moins, ce que fait présumer la philologie comparée, dont les résultats positifs, il est vrai, peuvent être incomplets.

Quelque simple qu'ait été ce système religieux, si on le rapproche des développements ultérieurs qu'ont pris les divers polythéismes, il est impossible d'admettre qu'il soit né de toutes pièces à une époque quelconque de l'ancienne vie arienne. H a dû se former graduellement, et ses premières origines ne peuvent pas remonter aussi haut que celles de la langue elle-même. C'est ce que prouvent déjà les noms des dieux, lesquels ne sont autres que ceux-là mêmes des objets naturels désignés par quelqu'un de leurs attributs caractéristiques. La terre qui s'étend, le soleil qui brille et féconde, l'aurore qui flamboie, le feu qui s'agite, etc., avaient reçu leurs noms avant de devenir des divinités. Si, dès le principe, les Aryas avaient adoré la nature, il en serait resté quelque trace dans le langage, où rien absolument ne s'écarte du plus complet réalisme quant aux appellatifs qui désignent les phénomènes naturels. Il faut donc bien reconnaître qu'il doit y avoir

eu un temps où le polythéisme n'existait pas encore, et où, cependant, la langue était déjà formée. Peut-on supposer qu'alors, et durant toute cette période préparatoire, les Aryas primitifs soient restés sans croyances religieuses, uniquement livrés aux intérêts de la vie matérielle ou aux superstitions d'un grossier fétichisme ? Cela ne s'accorderait aucunement avec les dispositions intellectuelles et morales que leur langue tout entière nous révèle à un si haut degré. L'homme sans aucune idée de religion n'est qu'un sauvage abruti, et le sauvage abruti ne s'élève pas par ses propres forces au développement puissant que la race des Aryas a pris dans toutes les directions.

C'est par suite de ces considérations que nous avons conjecturé a priori l'existence d'un monothéisme qui aurait précédé le polythéisme chez les anciens Aryas, et l'étude comparée des noms de Dieu en général est venue confirmer cette hypothèse. Ces noms, en effet, et surtout celui-là même de Dieu, qui a traversé tant de siècles et plusieurs religions pour arriver jusqu'à nous, ne sont point, comme ceux des divinités spéciales, des appellatifs désignant des êtres naturels; et cependant ils appartiennent aux formations les plus anciennes de la langue, ainsi que le prouve leur accord chez les divers peuples ariens. Il faut voir maintenant ce que pouvait être ce monothéisme primitif, et de quelle manière le polythéisme a dû en surgir naturellement.

L'homme est-il incapable de s'élever par lui-même à l'idée d'un Dieu unique, comme le pensent quelques théologiens ? Prise dans un sens absolu, cette opinion ne nous paraît fondée ni en fait, ni en raison. De ce que des missionnaires ont trouvé quelques tribus sauvages sans aucune notion de la Divinité, on ne saurait conclure à une impuissance complète de l'esprit

humain, dont ces tribus n'étaient à coup sûr que de tristes représentants. D'ailleurs, à cet égard, les témoignages varient, et d'autres observateurs ont signalé l'existence de croyances monothéistes chez des peuples sauvages également. Ces croyances sont naturellement plus ou moins vagues suivant les aptitudes des races, mais, quelque imparfaites qu'elles puissent être, elles renferment un germe qui aurait pu se développer sous des influences favorables, et qui s'est développé plus d'une fois d'une manière remarquable.

Ainsi, quand le Guarani du Brésil appelle l'Etre suprême Tupa, nom composé d'une particule d'admiration, tu, et d'une autre d'interrogation, pa, ne voit-on pas là l'expression naïve de cet étonnement qui a dû saisir l'âme des hommes de la nature en présence de l'idée de. Dieu, encore obscure et instinctive? Et ne retrouvons-nous pas, peut-être, ce même étonnement à l'origine du monothéisme le plus complet, celui des Hébreux, si, comme le pensent quelques orientalistes, leur ancien nom de Dieu, El, Eloha, Elohim, en arabe IU, Ilah, Allah (de al Ilah), se rattache à la racine arabe alla, obstupuit, attonitus est ? En comparaison du Tupa des Guaranis, resté à l'état stérile de notion vague, le Kitchi Manitou, ou grand Esprit, des Algonquins nous offre déjà une conception bien plus précise, et cependant les Algonquins n'étaient aussi encore que des sauvages. Mais c'est surtout chez les races mieux douées des Péruviens et des Mexicains que l'on a trouvé des traces d'un ancien monothéisme singulièrement élevé, et qui a précédé le culte du soleil des uns, et le polythéisme barbare des autres. Les Péruviens reconnaissaient un Être suprême, créateur et modérateur de l'Univers, et ils l'adoraient sous les noms de Pachacamac, c'est-à-dire celui qui soutient et vivifie le monde, et de Viracocha, dont le sens reste

obscur" . Cet Être invisible n'avait point de simulacres, et seulement un temple près de Lima, lequel existait déjà avant la domination des Incas et le culte des astres. l

Les Aztèques également, ancêtres des Mexicains, croyaient à un Créateur suprême, maître de l'univers. Ils lui adressaient des prières comme au Dieu par lequel nous vivons, présent partout, qui connaît toutes les pensées et dispense tous les dons, sans lequel V homme est comme rien, invisible, incorporel ; un seul Dieu de perfection absolue, sous les ailes duquel nous trouvons repos et protection. 2 Un souvenir de ce monothéisme élevé s'était conservé plus tard au milieu du culte des Mexicains dégénéré en barbarie, puisque le roi Nezahuacoyotl éleva un temple pyramidal au Dieu inconnu, Cause des causes, qui n'avait point de statue, et auquel on n'offrait que des fleurs et des parfums. 5 Ces exemples font comprendre assurément ce qu'a pu être l'idée de Dieu chez les anciens Aryas, race supérieure, sans contredit, en dispositions naturelles aux aborigènes de l'Amérique. Il faut bien cependant, quant au caractère de ce monothéisme primitif hypothétique, poser quelques restrictions.

Le monothéisme des Hébreux, conservé par leurs patriarches, formulé avec puissance par leur grand législateur, s'est maintenu et développé dans un contraste tranché avec les polythéismes qui l'entouraient de toutes parts. C'est ce qui lui donne cette force comme doctrine, et cette profondeur comme conviction, que prend la vérité en face de l'erreur. Rien de semblable ne pouvait exister au début chez les Aryas pri-

1 Prescott, Conquête du Pérou, t. I, p. 1(H , trad. française. * Prescott, Conquest of Mexico, p. 37 , éd. anglaise de Baudry. '» Ibid., p. 123.

mitifs. Us n'étaient pas en présence de l'erreur, mais* de la nature, et à moins de supposer, ce que rien absolument n'indique, qu'ils aient eu part à quelque antique révélation, c'est la nature seule qu'ils pouvaient interroger dans leurs aspirations religieuses. En cela, ils ne procédèrent, sans doute, ni par l'observation réfléchis, ni par le raisonnement philosophique; mais le principe de causalité, pour n'être pas conçu abstraitement, n'en conserve pas moins son autorité sur l'esprit humain, et le porte irrésistiblement à remonter à l'origine des choses. Or, au début, la nature a dû se présenter aux Aryas comme un tout énigmatique, où la multiplicité des phénomènes était aussi confuse que l'unité de l'ensemble. Une seule grande division les aura frappés tout d'abord, celle du ciel et de la terre, du ciel plein de merveilles, mais inaccessible aux hommes, de la terre, la demeure des humains, le théâtre de leur activité. L'idée vague au début, et plus instinctive que raisonnée d'une cause première, aura surgi de l'étonnement qu'inspirait la vue du ciel, et, de même qu'il n'y avait qu'un ciel recouvrant toutes choses, on ne dut songer qu'à un seul Être mystérieux habitant dans ses profondeurs. Comment aurait-on pu le désigner mieux que parle nom de Dêva, le Céleste, le plus ancien sans doute que les Aryas lui aient donné ? nom qui ne préjugeait rien sur sa nature et ses attributs encore enveloppés d'obscurité. Tel doit avoir été, selon toute apparence, le premier début de la religion des Aryas.

Jusqu'à quel point ce monothéisme primitif, encore trèsvague, est-il arrivé à se développer ? L'Être céleste, le Dêva, a-t-il été conçu comme un Esprit, comme le Créateur du monde, comme une Intelligence suprême en rapport avec l'homme ? A-t-il été l'objet d'un culte ? C'est ce que l'on

pourrait inférer des autres noms donnés à la Divinité à côté de Dêva, si Ton était sûr qu'ils remontassent à une époque aussi reculée. Quoi qu'il en soit, il est difficile de croire à un monothéisme nettement formulé , comme l'était celui des Hébreux, car l'origine du polythéisme deviendrait alors peu explicable. On ne comprendrait pas que la vérité, une fois mise en pleine lumière, eût été abandonnée pour l'erreur. H est donc à présumer que cette première croyance est restée chez les Aryas à l'état de" germe, que l'idée de Dieu n'est pas sortie de sa mystérieuse obscurité, que le polythéisme enfin est né précisément du besoin de chercher des intermédiaires plus rapprochés de l'homme, et d'expliquer la multiplicité des phénomènes de la nature en les plaçant sous la direction d'autant d'agents supérieurs.

Pour se rendre compte de la manière dont a pu s'opérer cette transition, il ne faut pas perdre de vue que les hommes d'alors ne pouvaient avoir aucune notion de la nature comme d'un système coordonné par des lois constantes, et formant un ensemble harmonieux. Au milieu de la variété des forces en jeu et du conflit des éléments, l'unité du grand tout se dérobait à leurs regards, et cela d'autant mieux qu'ils recevaient du spectacle de la nature des impressions plus vives et plus profondes. Comment auraient-ils pu reconnaître des manifestations d'un Dieu unique dans les tranquilles splendeurs du ciel et dans la fureur des tempêtes, dans la puissance dévorante du feu et l'action fécondante de l'eau, dans les phénomènes bienfaisants et les calamités redoutables pour l'homme? La première idée vague d'un Être céleste n'y suffisait pas. H fallait en admettre d'autres d'une réalité plus immédiate, plus rapprochée, et présidant chacun à un ordre spécial de phénomènes. De là les personnifications des principales puissances

de la nature. Et, comme ces dieux nouveaux étaient en rapport direct et constant avec les intérêts de l'homme, c'est à eux que s'adressa désormais le culte, tandis que l'Être suprême fut relégué de plus en plus dans les profondeurs du ciel. Il est à croire, cependant, que ce mouvement religieux a suivi une marche graduelle, et que, dans le principe, les nouveaux dieux, en petit nombre, ont été considérés comme des agents subordonnés du Dieu unique. Cette première phase du polythéisme durait même peut-être encore dhez les Aryas vers le moment de leur dispersion.

Mais, une fois lancé dans cette voie de la multiplication des dieux par le procédé de la personnification et de .l'anthropomorphisme, le polythéisme ne s'arrête plus et, à moins d'une révolution religieuse, il pousse son principe jusqu'à l'extrême. C'est ce que nous montre l'histoire des religions chez les divers peuples de la famille arienne. Dans le Eigvéda déjà, assez rapproché cependant de la source première, nous voyons apparaître un bon nombre de personnifications nouvelles, empruntées non-seulement à la nature, mais au monde moral, et ces êtres imaginaires, multipliés à l'infini, remplissent plus tard le ciel et la terre de l'Inde. On sait assez avec quelle exubérance les polythéismes de l'antiquité classique se sont développés dans cette direction, et ceux du nord de l'Europe ne leur cèdent pas beaucoup sous ce rapport. Telle est cependant la puissance qu'exerce sur l'esprit humain le principe de l'unité, que l'idée d'un Être suprême, toujours plus ou moins voilée, ne se perd jamais tout à fait et se dégage quelquefois, comme par irradiations, du sein des nuages qui l'enveloppent.

Les hymnes védiques présentent à cet égard des faits d'un haut intérêt. Le polythéisme s'y développe comme une grande

poésie de la nature, mais sans système arrêté, et comme une religion qui n'a pas encore de théologie. Les sphères d'action des dieux particuliers se confondent souvent et empiètent les unes sur les autres. Chacun des dieux devient à son tour le Dieu suprême pour celui qui l'invoque, comme s'il en était le représentant à un certain point de vue, et quand ils sont invoqués collectivement sous le nom de Viçvê Dêvâs, ce pluriel, ainsi que l'observe Max Muller, peut se prendre parfois dans le sens d'un pluralis majestatis, comme YElohim de l'Ecriture. l II y a là, sans doute, un souvenir de l'Être Unique, dont l'idée s'était obscurcie dans la multiplicité de ses manifestations. Cela frappe surtout pour celles des divinités dont la personnification est restée vague, en raison de leur nature plus abstraite. Des noms tels que Prafiâpati, le maître des créatures, Purusha, l'âme suprême, Asura, l'esprit vivant, Daksha, le puissant par la volonté et la sagesse, Mitra ou Aryaman, le bienveillant, le Dieu-ami, Dhâtar, le créateur,2 Savitar, le producteur, Tvashtar, le formateur, etc., peuvent être considérés comme autant d'épithètes d'un Dieu unique. C'est ce qu'affirme positivement d'ailleurs un passage du Rigvéda (I, 164, 46), où il est dit que les sages donnent plusieurs noms à YÊtre qui est Un, et qu'ils l'appellent tour à tour Indra, Mitra, Varuna, Agni, etc.5

Mais il y a plus, et cette idée d'un Être suprême surgit parfois dans l'hymne de quelque poète inspiré avec une clarté et

1 Ane, sansh. Lifter., p. 532.

* Cf. Rigv., Langlois, t. IV, p. 482. — a Dhâtar, dans le commence cernent, a formé le soleil et la lune, le ciel et la terre, l'air et la « lumière. » — Dans TAvesta, Ormuzd est aussi invoqué sous le nom de Dâtar, créateur.

* Max Muller, Ane. sansk. Litter., p. 567.

une grandeur qui frappent d'étonnement. Qu'on lise, par exemple, l'hymne à Pratjâpati, l et l'on verra qu'il serait à peine déplacé dans notre poésie sacrée. Chaque strophe y célèbre la majesté divine, et se termine par l'exclamation: a A quel autre Dieu offririons-nom Vholocauste ! j> Ce Dieu, que l'on invoque, est le seul Maître du monde, il remplit le ciel et la terre; il donne la vie, il donne la force; tous les autres dieux désirent sa bénédiction; la mort et l'immortalité ne sont que son ombre ; les montagnes couvertes de frimas, l'océan avec ses flots, les vastes régions du ciel, proclament sa puissance. Par lui, ont été solidement fondés le ciel, la terre, l'espace, le firmament; il a répandu la lumière dans l'atmosphère. Le ciel et la terre frémissent de crainte en sa présence. Il est Dieu au-dessus de tous les dieux. — On se croirait ici en plein monothéisme si les dieux inférieurs avaient plus complètement disparu.

A côté de ces aspirations vers l'idée d'un Dieu suprême, on en trouve d'autres d'une tendance manifeste au panthéisme, et qui cherchent à revenir à l'unité par le principe de l'absolu. Telle est la conception d'Aditi, l'étendue infinie du ciel, par opposition au monde fini, personnifiée comme la mère des dieux principaux, ou Adytyàs, et plus spécialement de Varuna, de Mitra, et d' Art/aman. On reconnaît là, et dans d'autres traits, les germes de ce panthéisme indien qui s'est développé plus tard avec tant de profondeur dans les Upanishads, les Purânas et les systèmes philosophiques, ainsi que, secondairement, dans les doctrines du bouddhisme.

Mais la pensée philosophique, bien que toujours revêtue de poésie, est déjà aussi à l'œuvre dans les Védaspour retrouver

» Rigv., X, 121. Millier, 1. cit., p. 569; Langlois, trad., t. lV,p.409.

l'unité obscurcie. On le voit par cet hymne, remarquable entre tous les autres (Rigv., X, 129), que Max Mtiller a traduit et commenté,1 et qui, sans aucune trace de mythologie, pose hardiment le grand problème de l'origine du monde. Je le donne ici, en m'aidant des versions anglaises de Millier et de Muir:

«; Bien n'existait alors, ni l'être, ni le non-être ; point de « ciel, point de firmament. Qu'est-ce qui couvrait tout ? Quel « était le réceptacle de quoi ? Etait-ce l'eau, le profond abîme? « La mort n'existait pas alors, ni l'immortalité. Le jour ne <r luisait point dans la nuit. Seul le Un respirait en lui-même « sans souffle, et il n'y avait rien d'autre au delà de Lui. « L'obscurité régnait au commencement, entourant tout de « ténèbres, comme un océan par la force de la chaleur. Le « désir en surgit d'abord, et fut la première semence de « l'esprit. Tel est le lien que les sages, en méditant, ont « reconnu dans leur cœur entre l'être et le non-être. Le « rayon lancé au travers de ces choses, vinMl d'en bas, vinta il d'en haut ? D y avait des puissances productives, au-des- « sous comme nature, au-dessus comme énergie. Qui sait, « jqui peut affirmer d'où elle a surgi, cette création? Les « dieux eux-mêmes ne sont venus qu'après ; qui donc peut c( en connaître l'origine ? D'où ce monde est émané, et s'il a « été créé ou non, c'est ce qu'il sait, Lui, qui en est au haut « des cieux le Directeur suprême, et peut-être Lui-même ne « le sait-il pas. »

Quel puissant travail de la pensée nous révèle déjà ce curieux morceau où on la voit cherchant laborieusement le

1 Loc. cit, p. 559. Cf. Langlois, Rigv., t. IV, p. 421. Muir, Sansk. texts, t. IV, p. 3.

Dieu créateur comme le mot de l'énigme du monde, et le trouvant, mais entouré de problèmes insondables qui aboutissent à un doute sur la vraie nature de l'Être absolu.

Les traces de monothéisme que nous venons de signaler dans les hymnes védiques sont peut-être encore des réminiscences de la plus ancienne religion, mais les idées qui tendent au panthéisme, soit dans les mythes, soit dans les méditations tles poètes inspirés, sont le fruit d'une nouvelle direction propre au génie indien, et qui, plus tard, a prévalu toujours davantage. Pour revenir au monothéisme pur, il aurait fallu rejeter entièrement tous les dieux secondaires, c'est-à-dire précisément ceux qui étaient devenus populaires. En les conservant, tout en cherchant à les subordonner à un Dieu suprême, ou à une trinité de dieux supérieurs, on devait être conduit nécessairement au panthéisme, par le besoin de retrouver l'unité d'une manière quelconque.

Ce que les Indiens n'ont pas fait, les Iraniens l'ont accompli presque entièrement, mais par une révolution religieuse dont les causes premières nous échappent Ces deux peuples, restés unis pendant un certain temps dans les demeures primitives de la race arienne, ont eu d'abord les mêmes croyances, comme le prouvent les analogies multipliées des noms et des mythes qui se sont maintenus de part et d'autre, lotit en changeant de caractère. l La scission religieuse a pu provenir d'une réaction contre le développement croissant du polythéisme, en faveur de l'ancien monothéisme dont tout souvenir n'était pas perdu, et cette réformation, comme c'est l'ordinaire dans l'histoire des religions, a été due à l'initiative d'une grande personnalité, le prophète et législateur

i Cf. Lassen, Jnd. Alt., I, 522.

Zarathustra ou Zoroastre. C'est lui qui, rejetant la multitude des dêvas et les rabaissant au rang des démons, a proclamé comme seul Dieu créateur l'ancien Amra, l'Esprit vivant, sous le nom de Ahura mazda, l'Esprit sage ( Cf. .p. 415 ). Cette doctrine des Mazdayaçnas ou adorateurs de Mazda, dont le caractère moral est si élevé, mais que nous ne connaissons qu'altérée déjà dans l'Avesta par un formalisme minutieux, est bien en fait un véritable monothéisme, et non un dualisme comme on le dit ordinairement. Le méchant esprit Afihrô mainyu ou Ahriman , opposé au Çpeflto mainyu, l'Esprit saint, le vrai Dieu, n'a qu'un pouvoir limité et temporaire, comme le Satan de l'Ecriture; et les puissances qui président aux phénomènes de la nature et au monde moral, Ameshaçpeîitas ( Amshaspands), et les Yazatas ne sont que des génies subordonnés au suprême pouvoir. D'un autre côté, la doctrine du temps infini, Zrvâna akarana, considéré comme une divinité supérieure également à Ormuzd et Ahriman, paraît être un élément étranger, dans l'origine, à la croyance iranienne, et emprunté plus tard aux religions sémitiques de Ninive et de Babylone. 2

Les peuples de l'Europe, qui se sont détachés de la souche commune antérieurement à la séparation des Indiens et des Iraniens, ont emporté avec eux un polythéisme déjà développé, mais qui gardait sans doute encore un principe de mono-

1 Cf., dans les inscriptions des Achéménides, la formule plusieurs fois répétée : Deus magnus Auramazdâ, is hanc terran/t creavit, is istud cœlum creavit, creavit is mortales, creavit is fortunam (Lassen, Die altpers. Keilinschr., Z. S., /". d. Kundedes Morg., t. VI, passim.

» Cf. Spiegel, Avesta, I, 269, etc., II, 219. D'après lui, dans la croyance des Parses, Zrvâna, le destin, est subordonné à Ormuzd et aux Amshaspands.

théisme. C'est ce qu'indiquent, comme on l'a vu, les anciens noms généraux de la Divinité qui se sont maintenus au travers des siècles. Le fonds commun des croyances religieuses s'est développé dès lors dans des directions diverses pour former autant de polythéismes nationaux, mais, soit que l'idée obscure d'un Dieu unique se soit conservée ici et là, soit qu'il y ait eu des retours partiels vers cette idée, il est certain qu'elle a reparu à peu près partout, bien que sous des formes plus ou moins imparfaites.

Le polythéisme grec, tel qu'il se montre dans Homère, est l'expression la plus complète d'une religion de la nature sans aucune notion d'un Être placé en dehors et au-dessus du monde réel , dans lequel les dieux se meuvent aussi bien que les hommes. Le principe de l'unité, représenté par la suprématie de Jupiter, rentre lui-même dans la sphère du monde, et le Ztvç 7rct,Tti(> n'a été primitivement, comme le Dyâus pitar védique, qu'une personnification du ciel. Tout au plus pourrait-on voir comme un pressentiment vague d'une puissance supérieure aux dieux dans l'idée du Destin, auquel ils sont soumis comme les simples mortels. Toutefois le génie grec, si progressif de sa nature, ne resta pas longtemps soumis à ce polythéisme purement anthropomorphique, qu'il abandonna bientôt aux croyances populaires pour s'en dégager par une double voie, celle des mystères aux doctrines ésotériques et celle de la philosophie. Nous connaissons trop peu l'histoire et le contenu des premiers pour nous en faire une idée claire; mais il est certain que, dans les grands mystères, et surtout dans YEpoptie, on révélait aux initiés toute une doctrine d'un caractère très-élevé sur la destinée de l'homme, l'immortalité de l'âme et l'existence d'un Dieu unique. Ce qui est moins sûr, c'est que ce déisme soit parvenu à se dégager

entièrement du naturalisme, qui domine d'ailleurs dans toute l'antiquité. Quant à la philosophie, on sait comment elle a passé par les phases successives du panthéisme et du scepticisme pour aboutir, dans Platon et Aristote, au monothéisme le plus élevé qu'il ait été donné à la raison humaine d'atteindre par ses propres forces. Toutefois, ce n'était plus là de la religion, et le polythéisme grec n'arriva jamais qu'à l'idée vague de ce Dieu inconnu, que saint Paul vint expliquer et annoncer aux Athéniens, et qu'il est curieux assurément de retrouver chez les Mexicains (Cf. p. 485).

La religion des Germains, telle que nous la connaissons sous sa forme la plus développée chez les Scandinaves, ne fut aussi qu'un culte de la nature personnifiée dans ses grands phénomènes. Plus simple à la fois et plus profonde que celle de l'antiquité classique, elle avait mieux conservé certains traits des croyances ariennes primitives, mais la notion d'un Dieu supérieur au monde ne s'y montre également que d'une manière très-obscure. Les noms de père universel, Al/adhir, et de dieu des dieux, Haptagudh, qui sont donnés à Odhinn, ne l'élèvent pas au-dessus du rang assigné au Zeus grec, celui de maître du monde, mais faisant partie du monde. Odhinn, en effet, comme les autres dieux, succombe à la fin des temps dans la grande catastrophe du Muspell, que prédit la Voluspa et qui enveloppe tous les êtres. Ce n'est qu'à la fin de ce vaste drame de la destruction du monde que l'on voit apparaître, comme rénovateur de toutes choses, un Être mystérieux, désigné seulement comme le Puissant d'en haut, qui gouverne tout et qui vient rétablir l'ordre universel par une création nouvelle; croyance qui rappelle singulièrement celle des Indiens sur les destructions et les rénovations successives de l'Univers.

Si les doctrines secrètes des Druides de la Gaule nous étaient mieux connues, il est probable qu'elle nous offriraient, comftie les mystères de la Grèce, un système supérieur au polythéisme vulgaire, car le peu que nous en savons témoigne d'une certaine élévation d'idées. H est impossible toutefois de rien affimer quant à l'existence d'un principe de monothéisme.1 Les débris traditionnels de ces doctrines qui paraissent s'être conservés jusque vers la fin du moyen âge, et avec un caractère ésotérique, chez les Bardes du pays de Galles, sont encore trop imparfaitement étudiés pour permettre d'y faire la part de l'influence exercée par le christianisme; mais il y a là certainement un curieux sujet de recherches.2

Chez les peuples slaves, l'ancien polythéisme a pris la forme d'un dualisme bien prononcé, et qui se rapproche à quelques égards de la religion réformée de Zoroastre. Bielbog, le dieu blanc, et Zernebog, le dieu noir, y sont à la tâte de deux séries de divinités inférieures et de génies du bien et du mal, comme Ormuzd et Ahriman. Le nom de Svantovit, qui est donné au Bielbog, rappelle tout à fait celui de Çpeflto mainyu qui appartenait à Ormuzd,5 et on a vu que le Bogu slave répond exactement au Baga, deus, des inscriptions de Persépolis. Ce dualisme même semble avoir été, dans l'origine, plus rapproché de

1 Cependant, M. Rogetde Belloguet, dans son Ethnogénie gauloise (3me partie, p. 120 et 274), croit à un monothéisme primitif, représenté par Esus = scr. Asu^ et devenu plus tard la triade divine Es us, Teutatès* Tarants.

' Sur le Cyfrinach ou Mystwes des Bardes^ voy. le petit opuscule publié par moi en 1856, Genève. Des documents tout nouveaux, qui paraissent maintenant en Angleterre, viennent à l'appui des vues que j'avais exposées et qui ont trouvé bien des contradicteurs.

* Cf. avec la particule ûnale vit l'ancien persan vitha, épithète des divinités (Lassen, Z. S. f. d. Kunde d. Morg., VI, 28).

la doctrine iranienne au point de vue du monothéisme; car d'après le témoignage le plus ancien, celui de Procope, les Slaves orientaux adoraient un seul Dieu armé de la foudre, Démiurge^ et unique maître de tout ce qui existe,1 et, suivant Hèlmolt, la croyance à un Dieu unique était aussi celle des Wendes. 8

Il est difficile, d'après cela, de se défendre de l'idée d'une influence exercée sur la religion des Slaves par les Iraniens, avec lesquels ils paraissent être restés en contact pendant un certain temps postérieurement à la dispersion.5 Cela expliquerait aussi pourquoi les noms des dieux slaves, ainsi que lithuaniens, offrent d'ailleurs si peu de rapports avec ceux de l'ancien polythéisme, attendu qu'ils appartiendraient à un nouvel ordre de formations.

Ainsi, en résumé: monothéisme primitif d'un caractère plus ou moins vague, passant graduellement à un polythéisme encore simple, telle paraît avoir été la religion des anciens Aryas. A partir de la dispersion, les phases religieuses suivent plusieurs courants distincts. Le polythéisme des Aryas orientaux se divise, pour revenir vers le monothéisme chez les Iraniens, et pour marcher au panthéisme chez les Indiens. En Europe, les polythéismes se développent dans des directions diverses,

1 Procop., De bello Goth., III, 44. <k>€o»m«v y«f f'va, tov t*ç aorrfatfJK, dnjuuovçytv, ocnocrruv xvçtov julovov avrov vo/uLiÇovriv tïitott.

* Mone, Gesch. d. Heid., I, 146.

* Kuhn(/nd. Stud., 1,324) fait observer queTanc.pers. pish, écrire, se retrouve dans le pol. pismo, écriture. Cf. anc. slave pisati^ scribere, pismo, pisaniie, scriptura, etc., et de plus Possète fisin, écrire, nifista, écriture, persan mod. nuwistan, écrire (v> de p). Comme l'écriture ne semble point avoir été connue des anciens Aryas, cette coïncidence indique assurément des rapports plus récents entre les branches iranienne et slave.

III sa

conservant ici et là quelque notion obscure d'un Dieu unique,

mais n'échappant à leur principe que chez les Grecs, par les mystères et la philosophie, jusqu'au moment où ils disparaissent tous dans le sein du christianisme. Quelle est la signification de ce grand mouvement quant à l'ordre providentiel qui préside aux destinées de l'humanité ? C'est là une question à laquelle nous reviendrons dans notre résumé final.

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