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HYPOTHÈSES CHRONOLOGIQUES

Avant de réunir dans un coup d'oeil d'ensemble les résultats généraux de nos recherches, il faut bien aborder aussi la question chronologique, quand ce ne serait que pour en exposer les incertitudes. Quelle date approximative peut-on assigner à cette dispersion des Aryas primitifs, qui a mis sans doute plusieurs siècles à s'accomplir par des émigrations successives ? A la fin de mon premier volume, j'ai parlé par anticipation de 3000 ans avant notre ère. C'est peut-être trop comme minimum possible, c'est peut-être aussi trop peu en réalité. H faut exposer les raisons qui peuvent faire considérer ce chiffre comme une moyenne assez probable. En l'absence de toute donnée positive, la seule marche à suivre est d'attaquer le problème de plusieurs côtés, à l'aide d'approximations et de conjectures, et de voir si elles convergent ou non vers un résultat acceptable.

Nous n'avons ici, chronologiquement parlant, que deux points de départ, l'un en moins, l'autre en plus, dans l'intervalle desquels a dû nécessairement s'effectuer la dispersion des Aryas. Le premier ne peut s'appuyer que sur les plus anciennes données fournies par l'histoire des peuples ariens eux-

mêmes; le second nous est imposé par la date que l'on peut assigner au déluge d'après les traditions bibliques, les seules qui nous fassent remonter aussi haut. Malheureusement ces deux indications laissent entre elles un espace de temps trop indéterminé pour être d'un grand secours dans la question, attendu que les données historiques, rares et imparfaites, nous reportent à peine à 2000 ans avant notre ère, et que la date du déluge varie de plus de treize siècles dans les trois versions existantes de nos livres sacrés.

Les Grecs sont le premier peuple européen de race arienne qui paraît sur la scène du monde à l'aurore de l'histoire, et l'on s'accorde à placer vers le XIXe siècle avant J.-C. le moment de leur arrivée dans la Grèce. Mais depuis combien de temps avaient-ils quitté leur berceau primitif ? c'est ce qu'on ne saurait dire avec quelque certitude. Le témoignage de la Genèse, toutefois, semble assigner à ce premier mouvement une époque en tout cas plus reculée que 2000 ans, puisque Jâvân, fils de Japhet, qui représente sans aucun doute la race des Ioniens, s'y trouve placé à la seconde génération après le déluge. Si l'on adoptait pour ce dernier la date qui résulte du texte hébreu, savoir 2348 ans avant J.-C, les conjectures se trouveraient resserrées dans un espace suffisamment limité; mais cette date est un minimum qui paraît maintenant et décidément débordé par toutes les données de la chronologie et de l'ethnologie orientales. Le chiffre de la version samaritaine, 3044, et mieux encore celui du texte des Septante, 3716 ans av. J.-C, laissent plus de place pour y faire rentrer l'ensemble des faits irrécusables de l'ancienne histoire des peuples, mais, par cela même, ils nous rejettent à un plus haut degré dans les incertitudes chronologiques, quant aux questions de détail. /

J'ai conjecturé ailleurs (t. I, p. 82) que le nom de Jâvân ne s'appliquait pas aux Ioniens de l'histoire, mais aux Icwovtç plus anciens établis dans l'Asie Mineure longtemps peut-être avant de passer en Grèce. C'est pour cela- que les Grecs des îles du Péloponèse sont désignés comme les fils de Jâvân, sous les noms de Elisa, Tarsis, Kithim et Dodanim, L'existence de ces Ioniens primitifs se confirmerait d'une manière remarquable par les récentes et curieuses investigations de Chwolson sur les restes de l'antique littérature babylonienne, si ses découvertes arrivent à sortir victorieuses des doutes qu'elles ont soulevés de plusieurs côtés. D'après Chwolson, en effet, les Ioniens auraient été connus des Babyloniens, probablement sous le nom de Iunojê, déjà de 2000 à 2500 ans avant notre ère, et ce savant orientaliste pense qu'ils peuvent être arrivés dans l'Asie Mineure vers l'an 3000 avant J.-C.1 Cela s'accorderait avec la date conjecturale que j'ai indiquée de mon côté pour la dispersion des Aryas. L'étude des inscriptions cunéiformes babyloniennes, qui se poursuit actuellement avec persévérance, apportera peut-être quelques données nouvelles à l'appui des vues de Chwolson, dont l'opinion mérite, en tout cas, considération.

Aucun autre peuple européen que les Grecs ne possède une chronologie qui remonte assez haut pour nous éclairer sur l'époque de son immigration, car les chroniques irlandaises qui font arriver dans Erinn les premiers colons environ 2000 ans avant J.-C, ont été entièrement et fictivement arrangées au

1 Ueber die Ueberreste der altbabylonischen Litterat., Pétersbourg, 1859, p. 85, 86. Chwolson fait observer que, d'après les travaux des égyptologues Brugsch et Lepsius, le nom des Ioniens, Hâ-nebû, est mentionné sur un monument de la xin« dynastie, c'est-à-dire du xxie ouxxue siècle (page 85, note).

moyen âge, d'après la chronologie sacrée. Ce que l'on sait approximativement par les indications des auteurs classiques, ■j'est que vers 1500 ou 1600, les Celtes étaient établis dans la Gaule et avaient pénétré jusqu'en Espagne. : Quant à l'époque de leur arrivée et au temps qu'ils ont dû mettre pour traverser toute l'Europe, il est impossible d'établir aucune évaluation. H ne nous reste donc à examiner que les données que peuvent fournir les deux branches des Aryas de l'Orient, les Iraniens et les Indiens.

On s'accorde à reconnaître que ces deux peuples doivent £tre restés unis, dans une portion de l'antique patrie des Aryas, assez longtemps après l'émigration de leurs frères vers l'Occident ; mais la durée de cette existence commune, ainsi que l'époque de leur séparation, sont également incertaines. Au delà du temps des Achéménides, toute chronologie précise fait défaut pour l'histoire de la Perse, et si l'Avesta ne nous avait pas été conservé comme un monument des âges plus anciens, nous en serions à peu près réduits aux récits fabuleux du Shahnameh. C'est l'Avesta, avec sa langue si rapprochée encore du sanscrit védique, avec ses débris do traditions de même origine que celles des anciens Indiens, qui nous U ouvert des perspectives nouvelles sur l'époque préhistorique. D'après ses caractères intrinsèques, l'Avesta nous transporte a des temps peu éloignés de la réforme religieuse qui a séparé les Iraniens des Indiens, mais cela ne nous apprend rien sur

* Dans son intéressant ouvrage sur les habitations lacustres de la Suisse (p. 74), M. Troyon arrive à cette même date de 1500 ans, pour l existence de rétablissement lacustre de Chambon, dont les pilotis sont éloignés actuellement de 5500 pieds du lac de Neuchâtel. Le retrait des eaux, par suite de l'exhaussement graduel du terrain tourbeux, a fourni la base de ce calcul approximatif.

la date de cet événement. Les traditions relatives à la personne deZoroastre, considéré comme Fauteur présumé de cette réforme et de FAvesta, diffèrent à tel point quant à l'âge qu'on lui assigne, qu'il est impossible d'arriver même à une approximation. Entre Xanthus le Lydien qui, d'après Diogène Laërce, le faisait vivre 600 ans avant la guerre de Troie, et Aristote qui, avec Eudoxe, le plaçait 6000 ans avant Platon, \ la différence est trop grande pour autoriser aucune conjecture. Aussi Spiegel s'abstient-il de toute hypothèse à cet égard, et si Haug s'attache au chiffre de 2000 ans avant notre ère,2 ce n'est là qu'une supposition dénuée de toute preuve positive.

Ce qui est probable, en tout cas, c'est que le nom même de Zoroastre est plus ancien que cette dernière date; car Bérose, le Babylonien, parle d'une dynastie médique qui aurait régné à Babylone et eu pour chef un Zoroastre, distinct sans doute de celui de l'Avesta.3 Cela prouverait du moins que, à cette époque, la séparation des Iraniens était accomplie, puisque Zarathustra, l'astre d'or, suivant Burnouf et Lassen, est un nom purement zend.4 Dans la Genèse, Madai, le représentant des Mèdes, c'est-à-dire sans doute de la branche iranienne,5 figure avec Jâvân parmi les fils de Japhet, ce qui, sans nous fournir aucune date précise, indique que l'existence des Iraniens, comme peuple distinct, remontait déjà aussi haut que celle des Ioniens primitifs de l'Asie Mineure, soit, d'après

1 PJin., H. n., xxx, 2.

* Die Gâthâsd. Zor.^ Vorwort, p. 45.

8 Spiegel, Avesla, II, 6.

4 Burnouf, Cotnrn. sur le Yapna, p. 16G, notes.

5 Strabon dit que les Mèdes, les Perses, les Bactriens et les Sogdiens parlaient presque la même langue.

Chwolson, de 2400 à 3000 ans av. J.-C. Une autre donnée confirmerait cette induction, si on pouvait lui attribuer une valeur historique : c'est la tradition relative à la conquête de la Bactriane par Ninus, et au siège de Bactres par Sémiramis (Diod. Sic, II, 6). Les cbronologistes placent le règne de Ninus vers 2000 ou 2300 ans av. J.-C, et suivant Diodore (II, 22), l'empire des Assyriens existait depuis plus de 1000 ans avant la guerre de Troie. Si à cette époque, comme le dit l'historien, les peuples de la Bactriane étaient nombreux et aguerris, et la ville de Bactres bien fortifiée, les Iraniens devaient y être établis depuis plusieurs siècles.

Si maintenant nous interrogeons l'Inde pour y chercher quelques données analogues, nous sommes arrêtés tout d'abord par l'absence complète de chronologie certaine, et surtout de syrien ronismes, pour ces temps reculés. Il paraît bien démontré actuellement que, au delà de l'époque de Tchandragupta, le Sandrocottus des historiens d'Alexandre, toute date est conjecturale, et cela ne nous porte qu'à trois siècles environ avant notre ère. Ce n'est pas que les traditions relatives aux temps plus anciens ne surabondent, mais elles sont à tel point dépourvues de tout caractère historique, qu'il est impossible d'en tirer aucun parti pour la chronologie. On n'a pas même encore réussi à fixer autrement qu'à quelques siècles près la naissance de Buddha, et ce n'est là comparativement que de l'histoire moderne. Les longues listes de rois des dynasties, dans les épopées et les Purânas, ne concordent ni entre elles, ni même, pour le nombre seulement, avec le chiffre de 15£ indiqué par Megasthène jusqu'au temps de Sandrocottus, en leur assignant une durée fabuleuse de plus de 6000 ans.1 Tout ce

1 Cf. Lasseti, Ind. AU., I, 509.

que Ton peut en inférer, c'est que le premier établissement des Aryas dans l'Inde, événement dont les traditions indigènes n'ont conservé aucun souvenir, doit remonter à une trèshaute antiquité, impossible d'ailleurs à évaluer avec quelque certitude, «

L'exploration de l'immense littérature de l'Inde ancienne, qui a fait récemment de grands progrès, mais qui est bien loin d'être achevée, n'a pas changé jusqu'à présent l'état de la question. Ce qu'elle nous a révélé, c'est que cette littérature offre une succession do phases distinctes, soit par le langage, 3oit par le développement intellectuel, lesquelles s'enchaînent régulièrement, comme autant de couches géologiques superposées dont l'âge absolu reste à peu près inconnu. Si, au début, il y a eu tendance à exagérer l'antiquité des monuments littéraires de l'Inde, on est peut-être tombé dès lors dans l'excès contraire en voulant trop les moderniser. C'est ainsi que Max Muller, qui a déroulé savamment la série des périodes de cette vaste littérature, tout en assignant deux siècles environ pour chacune, et en plaçant la première de 1000 à 1200 ans avant notre ère, fait observer lui-même que ce n'est là sans doute qu'un minimum, admissible seulement dans la supposition d'un développement plus rapide et plus puissant de l'esprit humain à ces âges reculés.1

H y a heu de s'étonner, toutefois, avec un autre savant indianiste, Goldstucker,2 que Muller n'ait fait aucune mention de la donnée beaucoup plus précise que l'on doit à Colebrooke, et qui recule de deux siècles la date de la première époque védique, sans arriver encore à autre chose qu'à une limite

1 Ane. sansk. Lifter., p. 572.

» Pânini, His place in sansk. liter., p. 75.

inférieure. On sait que Colebrooke. qui était aussi versé dans la connaissance du sanscrit que dans celle de l'astronomie, se fonde sur un passage du ggotUha, ou ancien calendrier védique, où se trouve indiquée la position des colures, pour en conclure par le calcul que l'observation doit eu remonter au XIVe siècle avant notre ère.1 Cne seconde donnée, tirée d'une autre source et relative au lever béliaque de l'étoile brillante de Canopus, le conduit au même résultat. - Ces observations doivent avoir été faites dans le nord de l'Inde et, comme le calendrier en question est un Vedanga, ou un annexe au Véda, et qu'il a pour objet de fixer les jours et les heures des sacrifices védiques, il est clair que la collection des hymnes les plus anciens devait exister alors sous une forme quelconque. On ne saurait invalider cette conclusion en objectant que le gyôt isha, tel que nous le possédons, appartient sûrement à une époque plus récente, car les données astronomiques seules ont ici de l'importance. Il faudrait, ou contester l'exactitude des calculs de Colebrooke, ce que nul n'a fait jusqu'à présent, ou supposer que les brahmanes ont pu établir ce calendrier rétrospectivement, ce qui n'est aucunement admissible vu l'imperfection de leurs théories astronomiques.

C'est donc avec toute raison que Goldstîicker reproche à Weber de mettre en suspicion, sur de simples conjectures non motivées, les conclusions de Colebrooke, pleinement adoptées par Lassen et Wilson, pour arriver de son côté, par une voie beaucoup moins sûre, à un résultat qui est à peu près le même.5 Weber, en effet, présumant qu'il n'a pas fallu aux Aryas moins de mille ans pour conquérir et brahmaniser

1 Mise. Essarjs, I, 429.

* Ib., I, 200 ; II, 353, 3 Pânini, 1. cit.

l'Inde telle qu'elle existait au temps de Buddha, en conclut qu'ils étaient établis sur le haut Indus dès 1500 ans avant notre ère.1 On reconnaît sans peine à quel point une pareille évaluation est arbitraire.

A cette date de 14 ou 15 siècles avant J.-C, que l'on peut considérer comme très-sûre, nous voyons bien que les Aryas se trouvaient dans le nord de l'Inde; mais depuis combien de temps y étaient-ils arrivés avant de commencer à s'étendre à l'est et au sud ? c'est là une nouvelle question plus difficile à résoudre. Ce temps antérieur a dû être, ce semble, considérable ; car les hymnes védiques les plus anciens remontent au moins à 1500 ans et, si l'immigration avait été récente, ils y auraient fait à coup sûr quelques allusions, tandis que rien absolument n'en rappelle le souvenir. Chez une race si riche d'ailleurs en traditions, un pareil oubli ne peut guère s'expliquer que par bien des siècles écoulés.

En fait de synchronismes qui auraient pu nous fournir quelque donnée pour ces âges reculés, nous n'avons guère qu'une seule indication d'une valeur assez douteuse. C'est le nom de Stabrobath que Diodoro de Sicile, d'après Ctésias, nous a conservé comme celui du roi indien qui repousse victorieusement la puissante armée de Sémiramis, et la rejette en désordre au delà de l' Indus.2 Ce nom est évidemment sanscrit et ne saurait avoir été inventé par Ctésias. On l'a expliqué par Sthâvarapati ou Sthâvirapati, maître de la terre, 5 titre qui n'aurait convenu qu'au souverain d'un grand empire dont il est difficile d'admettre l'existence à cette époque. Aussi Weber préfère-t-il y voir un Sthâurapaii, maître des

1 Ht**, de la littèr. indienne, p. 47, trad. franc.

* Diod.Sic, 11,17.

3 Bohlen, Indien, I, 90; Lassen, Ind. Alt., I, 859.

bœufs, nom analogue à celai de Açvapati, maître des chevaux, qui était réellement en usage chez les Aryas de rindus.1 On ne saurait admettre, toutefois, que l'expédition de Sémiramis ait échoué par la résistance de quelque petit chef de tribu, et il faut supposer l'existence d'un peuple déjà puissant. Il en résulterait, en tout cas, qu'à cette époque, c'est-à-dire de 20 à 23 siècles avant Jésus-Christ, les Aryas étaient déjà fixés au delà de l'Indus. Tout ceci dépend, il est vrai, de la question de savoir si Sémiramis appartient au mythe ou à l'histoire, et si la date qui lui est assignée a quelque réalité. Ici encore, c'est du déchiffrement des inscriptions de Ninive et de Babylone que l'on peut attendre de nouvelles lumières.

Nous avons vu plus haut que, selon toute probabilité, à cette même époque de 20 à 23 siècles, les Iraniens étaient établis dans la Bactriane, ainsi que les Ioniens dans l'Asie Mineure; mais ici se présente de nouveau la question de savoir depuis combien de temps. Si l'on se souvient que, auparavant encore, les Iraniens et les Indiens ont dû rester unis pendant plusieurs siècles peut-être avant de se séparer définitivement, on ne verra rien d'exagéré à l'hypothèse du chiffre approximatif de 3000 ans pour la première dispersion de la race des anciens Aryas.

A côté de ces données diverses, toutes, il est vrai, plus ou moins incertaines, mais qui paraissent bien converger vers un même résultat, il est un autre ordre de faits qu£ l'on a trop oublié ou laissé de côté, faute de pouvoir en rendre compte. Je# veux parler de ceux qui se rattachent à l'astronomie indienne, et qu'on ne peut guère expliquer jusqu'à présent qu'en admet-

1 Littèr. indien., p. 48.

tant, pour certaines observations du ciel, une antiquité plus reculée encore que celle qui résulterait des conjectures chronologiques exposées ci-dessus. J'entre ici dans un champ de recherches qui m'est étranger au point de vue de la science, et je me borne à exposer l'état de la question d'après un juge très-compétent.

On sait que le savant et malheureux Bailly, vers la fin du siècle dernier, publia sur l'astronomie indienne un curieux travail fondé sur les tables et les formules employées par les brahmanes pour calculer les lieux du soleil, de la lune et des planètes, et déterminer les phases des éclipses. Ces tables sont de diverses provenances, et bien que d'accord dans la plupart de leurs éléments, elles varient pour la forme et pour la fixation de leur époque. l Celles de Tirvalore ont ceci de remarquable que leur époque coïncide avec le commencement de l'ère du Kaliyuga, soit 3102 ans av. J.-C. Or,Baillyacherchéà démontrer, par des rapprochements frappants, que plusieurs des déterminations de cette astronomie brahmanique coïncident à tel point avec les données de l'astronomie moderne, infiniment plus perfectionnée, qu'il est impossible d'expliquer cet accord autrement que par le fait d'observations réelles du ciel à la date indiquée. Une telle assertion ne pouvait être accueillie qu'avec beaucoup de défiance ; aussi a-t-elle trouvé de nombreux contradicteurs, dont les arguments, toutefois, reposent sur d'autres données que les faits astronomiques. Les calculs de Bailly n'ont pas été réfutés, mais on a objecté que les brahmanes avaient pu accommoder rétrospectivement, et aussi par le calcul, des observations modernes pour les faire concorder

1 L'époque astronomique est le lieu de l'astre tel qu'il a été déterminé par l'observation dans un temps antérieur.

avec l'ère du Kaliyuga. Or, cette question a été l'objet d'un examen approfondi de la part d'un mathématicien et astronome distingué, le D* Playfair, dans ses Remarks on the a*tronomy of the Brahmins, communiquées vers la fin du siècle dernier à Ja Société royale d'Edimbourg: travail remarquable dont les conclusions n'ont été, que je sache, nullement invalidées depuis. J'en offre ici un résumé d'après les extraits étendus qu'en a donnés la Bibliothèque britannique Ae Genève.1

L'auteur commence par faire observer que les assertions de Bailly l'ont trouvé d'abord fort incrédule, et qu'il a mis l'attention la plus scrupuleuse à vérifier ses calculs et à examiner ses raisonnements. Cet examen lui a donné la conviction parfaite de l'exactitude des uns et de la solidité des autres. H en expose ensuite les résultats, en y ajoutant plusieurs observa-tions nouvelles sur les données de l'astronomie indienne. U énumère les éléments astronomiques auxquels sont assignées des valeurs qui ne peuvent plus leur appartenir actuellement, mais que la théorie de la gravitation prouve leur avoir appartenu vers 3000 ans avant notre ère. Ce sont en résumé les suivants :

La position de l'étoile Aldébaran, l'an 3102 avant J.-C, est indiquée comme ayant été de 40' en avant de l'équinoxe du printemps. En partant des observations modernes, en admettant pour la précession des équinoxes 50 1/3" par année, et en y appliquant l'équation découverte par La Grange, on trouve qu'à cette époque la longitude de cette étoile devait être de 13' en arrière de l'équinoxe, ce qui s'accorde à 53' près avec la détermination des Indiens. Cet accord est d'autant plus remarquable que les brahmanes, en calculant d'après leurs

1 Sciences et Arts, t. VII, p. 22 et 401.

propres règles, n'auraient point pu assigner cette place à Aldébaran s'ils avaient voulu y remonter en partant d'une observation moderne. Car, comme ils se trompent de 3" par an sur le mouvement apparent des étoiles fixes," cette erreur, accumulée jusqu'à l'ère du Kaliyuga, en aurait produit une de quatre à cinq degrés sur la position de l'étoile à cette époque.

Le lieu apparent du soleil pour cette même époque, déterminé par les calculs, ne diffère que de 41' de celui que lui assignent les tables de Tirvalore.

Le lieu de la lune indiqué dans ces tables s'accorde à deux tiers de degré près avec celui que Ton obtient à l'aide des tables de Mayer. Or, les Indiens ne connaissant point l'équation relative au mouvement accéléré de notre satellite, il est ^évident qu'ils se seraient nécessairement trompés en cherchant à en établir le lieu par le calcul, et que l'observation seule a pu le donner au commencement du Kaliyuga. Les tables de Krichnapour s'accordent dans une période de 4000 ans, à V 7" près, avec celles de Mayer corrigées à l'équation séculaire, et on peut prouver mathématiquement que leurs observations datent au moins de deux mille ans avant notre ère.

Les déterminations des brahmanes relativement à la longueur de l'année tropique, à l'équation du centre et à l'obliquité de l'écliptique, s'accordent pour établir l'époque d'où

elles datent à 31 siècles avant J.-O. Cette coïncidence entre

trois éléments tout à fait indépendants les uns des autres ne saurait être l'effet du hasard.

D'après le mouvement rétrograde, de 15 degrés en deux cent mille ans, qu'assignent les tables indiennes à l'aphélie de Jupiter, et à partir de l'époque de 1491, qui est celle des tables de Krichnapour, on ne trouve qu'une différence de

10' 40" pour le lieu de l'aphélie au Kaliyuga, tel qu'il résulte des tables de Lalande, corrigées d'après les formules de La Grange. L'équation du centre de l'orbite de Saturne, calculée do la même manière, s'accorde à 1' 38" près avec celle qu'indiquent pour la même époque les tables des brahmanes.

Depuis Bailly, on a découvert encore deux exemples d'un accord parfait entre les éléments de ces tables et les conclusions tirées de la théorie de la gravitation. En recherchant la cause des équations séculaires que les astronomes modernes ont dû appliquer au moyen mouvement de Jupiter et de Saturne, La Place a trouvé qu'il y a des inégalités dépendantes de l'action réciproque de ces planètes, et qui ont de longues périodes, en sorte que le moyen mouvement diffère selon qu'il est établi d'après des observations faites à diverses époques de ces périodes. « Or, dit La Place, je trouve, par ma théorie, « qu'à l'époque indienne de 3102 ans avant J.-C, le mouce vement annuel et apparent de Saturne était de 12° 13' 14", « et les tables indiennes l'établissent de 12° 13' 13". H n'y a « qu'une seconde de différence. Je trouve de même que le a mouvement annuel et apparent de Jupiter était à la même « époque de 3° 20' 42", précisément comme l'indiquent les « tables indiennes. J>

Voilà donc neuf éléments dont les valeurs s'accordent en ceci qu'elles se rapportent toutes à une époque antérieure à notre ère de 3000 ans. Il est impossible que le hasard ait produit un pareil ensemble de coïncidences. Mais, se demande Playfair, ne se pourrait-il pas que cette époque n'eût rien de réel, et que les brahmanes modernes l'eussent établie par le calcul pour faire croire à l'antiquité de leur science? D répond que, dans ce cas, les brahmanes nous auraient fourni en même temps des moyens infaillibles de découvrir la fraude. H n'ap-

partient qu'à l'astronomie la plus perfectionnée de remonter de 46 siècles en arrière, et d'établir les positions respectives des corps célestes à une époque aussi reculée. L'astronomie moderne des Européens, avec toute la précision que lui donnent la découverte des lunettes et l'application du pendule aux horloges, ne se hasarderait pas à plonger dans cette nuit des temps, si la théorie de la gravitation ne venait pas à son aide, et si les calculs supérieurs, perfectionnés eux-mqmes pendant un siècle entier, ne lui dévoilaient pas les périodes des perturbations mutuelles des planètes de notre système. Or, si l'on n'a pas égard à ces perturbations, tout système de tables astronomiques, quelque parfait qu'on le suppose à son origine, fût-il copié sur le ciel même, ne cessera point dé s'éloigner du vrai , dans le passé comme dans l'avenir. Il se faussera ainsi de plus en plus, non-seulement parce qu'on aura négligé ces corrections, mais parce que les petites erreurs inévitables dans la détermination des moyens mouvements, s'accumuleront d'une manière indéfinie en avant et en arrière du temps présent. Comment des observateurs qui n'étaient pas même capables de décrire l'état du ciel à l'époque où ils vivaient, auraient-ils réussi à en donner un tableau exact à une époque antérieure de plusieurs milliers d'années? On est donc forcément amené à reconnaître que les observations sur lesquelles se fonde l'astronomie indienne doivent avoir été faites plus de 3000 ans avant notre ère.

Cette argumentation semble à coup sûr n'admettre aucune réplique, du moment que les. calculs qui l'appuient sont reconnus justes. 1 C'est aux hommes du métier à en décider,

1 Telle est aussi l'opinion de mon savant compatriote l'astronome Plantamour. 11 n'a pas refait, il est vrai, les calculs en question, mais

et k question mériterait d'être reprise encore en sons-œuvre, car elle a une importance véritable pour la chronologie. Si nullement il est impossible d'expliquer autrement les coïncidences signalées, il faudrait en conclure que l'établissement des Âryas dans l'Inde remonte tout au moins au début de Ptre du Kaliyuga, à laquelle d'ailleurs ils rattachent toutes leurs traditions postérieures, à moins qu'on ne pût prouver qu'ils ont reçu les observations faites à cette date de quelque autre peuple, comme les Chaldéens ou les Chinois, ce qui serait assurément difficile.

( I est à remarquer que tout ce côté de la question est abso- 1 muent indépendant des données historiques, lesquelles, il faut bien le dire, sont loin de confirmer les conclusions ci-dessus. Ainsi, l'emploi astronomique de l'ère du Kaliyuga ne paraît pas remonter au delà de l'astronome Aryabkafta, vers les premiers siècles après J.-C, et cette ère même semble avoir été inconnue aux temps védiques. Rien n'indique non plus qu'à cette époque les connaissances astronomiques fussent arrivées au développement que supposeraient des observations aussi complètes et aussi précises que celles qui ont été exposées. Suivant Çolebrooke, le fjyôtisha , ou calendrier védique, nous montre la science encore à l'état d'enfance. l Tout cela semble inconciliable avec les conclusions tirées du point de vue purement astronomique, et cette énigme reste et re&ter* peut-être toujours insoluble. 11 faudrait admettre pour l'expliquer, d'une part que l'immigration des Aryas dans

il pnuse que Ton peut avoir pleine confiance dans le travail de Plnyfair à cet égard.

r Hi$C Essaye, 1, 106; II, 447. Cf. Lassen, Ind. Alt., 1,823. Weber, Litt. Ind., 367. Max Mûller, Sansk. Litter., p. 214.

l'Inde s'est accomplie avant l'ère du Kaliyuga, ce qui reculerait de plusieurs siècles encore l'époque de la dispersion des Aryas primitifs, et d'autre part que les monuments védiques, imparfaitement connus jusqu'à présent, et surtout incomplètement transmis, ne nous ont fait connaître que quelques éléments d'une astronomie populaire et usuelle, tandis que les principes d'une science plus avancée seraient restés la propriété exclusive d'un petit nombre d'adeptes.

Je m'abstiens, quant à moi, de toute hypothèse, et je me contente d'avoir attiré l'attention des juges compétents sur un côté de la question qui ne me semble pas avoir été pris en considération suffisante par les indianistes actuels.

D'après tout ce qui précède, il n'y a, je crois, aucune exagération à placer vers 3000 ans avant notre ère l'époque des premiers mouvements de dispersion des anciens Aryas, dont les diverses migrations auront mis des siècles à s'accomplir jusqu'aux établissements définitifs dans l'immense espace occupé par leurs descendants. Ce qui est certain, c'est qtiTil est impossible de les ramener jusqu'à la date de 2000 ans? tout comme il est improbable de leur assigner une époque plus reculée que 3000 ans, ce qui les rapprocherait par trop de celle du déluge, même estimée à 3716 ans d'après la version des Septante. H faut, en effet, concéder un bon nombre de siècles pour rendre compte de la multiplication des Aryas dans leur patrie primitive, ainsi que de la formation si avancée de leur langue à partir de leur séparation d'avec la race semitique. A l'époque indiquée, et d'après les recherches, encore discutées il est vrai, des égyptologues, les pyramides étaient construites depuis deux siècles et les dynasties de l'Egypte avaient déjà un passé considérable. Si, toutefois, notre hypothèse est probable, elle n'en reste pas moins une hypothèse,

tant les données qui semblent l'appuyer sont encore nécessairement incertaines. Toute notre ancienne chronologie est actuellement dans une phase de transformation, par suite des progrès incessants que font les études orientales; mais, en attendant les résultats définitifs des nouvelles recherches, ce dont on ne saurait plus douter, c'est qu'il ne faille reculer considérablement les 'limites que l'on avait posées à l'histoire de l'humanité.

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