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LE CLAN

En sa qualité de maître de la maison et de la famille, le père est appelé dans le Eigvêda gfhapati et dampati, et nous avons vu (Cf. p. 25 etsqq.) que ce dernier titre se retrouve trèsprobablement dans le gr. Sîcr7TQTtiç. Des composés exactement du même sens sont le zend nmânapaiti et le lith. wêszpatis, maître en général, mais au fém. waispatti de l'ancien prussien signifie encore spécialement maîtresse de maison. Cf. plus loin scr. viçpati. L'analogie de ces formations indique l'existence de plusieurs titres de ce genre chez les anciens Àryas. Voyons maintenant comment a été franchi ce premier degré du pouvoir dans la hiérarchie sociale.

1) Les fils, en se mariant, devenaient à leur tour des chefs de famille indépendants, mais naturellement liés, soit entre eux, soit avec leur père, par la force du sang et la communauté des intérêts; car, aux temps primitifs de la vie pastorale, les descendants restaient réunis autour du patriarche. A la troisième ou à la quatrième génération, toutefois, les rapports de parenté s'étendaient et se compliquaient en se multipliant, et l'unité collective de la famille ne pouvait se maintenir qu'en se rattachant à quelque centre nouveau. Mais les pouvoirs égaux et indépendants qu'il s'agissait ici de rapprocher et de concilier, auraient difficilement abdiqué en faveur de l'un d'entre eux. De là la nécessité d'une représentation des divers éléments de la communauté, d'une assemblée composée de ses principaux membres, en un mot, d'un conseil

de famille. Et ceci n'est pas une simple hypothèse. La philologie comparée nous permet de reconnaître que les choses se sont passées en réalité comme elles devaient se passer rationnellement.

Le scr. sabhâ, de sa, cum, et de bhâ, apparere, conspici, signifie proprement une assemblée, puis secondairement une maison, comme lieu de réunion de la famille, une salle, un tribunal, comme lieux d'assemblée. De là sabhya, digne de figurer dans une assemblée, assesseur de tribunal, puis, en général, digne de confiance, fidèle, sûr, sabhyatâ, distinction de manières, politesse, sabhyatama (superlatif), personne distinguée qui fait l'ornement de la société. Les termes opposés sont asabhya, vnlgaire, bas,1 avasabha, rejeté de la société, prasabha, violence, et comme adv. , violemment, littéralement ce qui se met avant (au-dessus de) la sabhâ, c'est-à-dire de la coutume reçue. On trouve encore les composés sabhâstâra, sabhâsad, membre d'une assemblée, sabhôéita ( sabhâ + uéita, propre à), un savant, un pandit, sabhâpati, un président.

Kuhn, à qui l'on doit d'avoir le premier signalé l'importance de ces termes pour l'histoire primitive, a recherché avec soin l'emploi de sabhâ et de sabhya dans le Rigvêda (Z. S., IV, p. 370). Il y a joint de plus le mot vêd. sabhêya, comme épithète d'un fils distingué dans la sabhâ, et qui fait la gloire de son père, ou du prêtre qui connaît bien les coutumes de la famille. Cela indique, suivant lui, que la sabhâ ne comprenait pas toute la communauté, mais seulement les hommes parvenus à l'âge de raison.

1 Wilson, Dict. — Le D. P., qui avait omis ce terme, Ta rétabli dans le Supplément (t. V, 1079), avec l'adj. asabha^ sans société.

En poursuivant son intéressante recherche, Kuhn retrouve le scr. sabhya, fidèlement conservé au féminin, dans le goth. sibja, parenté, ags. sib, consanguinitas, consensus, adoptio, pax, gesib, parent, etc., scand. sift, parent, ami, anc. allemand sibba, sippia, allem. mod. sippe, sippscha/t, parenté, anglais sept, race, lignée, etc., dont les acceptions se rattachent parfaitement à celles de sabhya et de la sabhâ, en tant que la réunion des parents à tous les degrés. Mais il y a plus, et les mots goth. unsibis, illégal, criminel, unsitja, illégalité (Cf. scr. aêabhya, vil, et prasabha, violence), rapprochés du sanscrit sabhâ, tribunal, sabhya, membre d'un tribunal, indiquent qu'à h,' sabhâ se liaient déjà des idées de droit et de justice. Le président de l'assemblée, le sabhâpati, entouré des principaux * membres de la communauté, remplissait l'office de magistrat et de juge. Le droit et la coutume s'appelaient sabhyâ = goth. sibja, la transgression du droit était asabhyâ = unsibja, et le titre de sabJiâpati était sans doute celui du chef de la communauté. Il faut ajouter qu'un corrélatif de ce titre antique me paraît s'être conservé dans l'irl. raoy. sabb, sab, chef (Stokes, Tr. GL, p. 37, note ), probablement le sibhe, chef, général, que donne 0'Reilly(i>ic<.).1

2) Les familles, encore rapprochées par les liens du sang, qui composaient la sabhâ, s'établissaient naturellement dans le voisinage les unes des autres et formaient une petite communauté, un clan, un village, dont l'ancien nom viç, primitive-

1 Cf. anc. irl. sab = taisech, chef (O'Dav., Gl.f 115), et le pi. sabaid, dignitaries (S. M., Introd., p. 54). Le scr. sabhâ, société, etc., se retrouve aussi, suivant Miklosich (Lex., 867), dans l'anc. slave sob, d'où po-sûbite, societas in bello. Cf. po-sobiti, adjuvare, po-sobUsï, germanus, etc.

ment vik, est resté dans la plupart des langues ariennes (Cf. t. II, p. 308).

Plusieurs passages de l'Avesta, qui jettent un jour précieux sur l'ancienne organisation sociale des Iraniens, placent immédiatement au-dessus du nmanô-paiti, ou maître de maison, le vîçpaiti, titre que Spiegel rend par chef de village, mais aussi par chef de clan. l En zend, viç signifie une maison, un hameau, un clan, mais le scr. vêd. viç a pris aussi l'acception plus étendue d'hommes en général. Comme la racine est sûrement viç, intrare, ingredi, le premier sens doit être le primitif, la maison et le village désignant le lieu où l'on entre, que l'on habite, et l'homme étant pris ici comme celui qui habite. Dans vîçpaiti, titre immédiatement supérieur à nmanôpaiti, vîç ne peut guère signifier que village, mais comme le village était habité par le clan, le titre devenait celui du chef de clan. 2

Le terme sanscrit corrélatif, viçpati, dans le Rigvêda, est une épithète fréquente du dieu Agni, et on l'interprète ordinairement par maître des Iiommes. Toutefois, et d'après les observations qui précèdent, son acception doit avoir été plus restreinte. Les surnoms analogues donnés à Agni, tels que grhapati, grharâtfa, maître ou roi de la maison ou de la famille, damûnas, familiaris, etc., et qui se rapportent au culte domestique du feu, font supposer une signification semblable pour viçpati. Comme Agni est aussi appelé sabhya, en tant que protecteur de la sabhâ, ou assemblée du clan, viçpati peut

1 Avesta, I, 132, 170 ; II, p. 11 . Les passages zends dans Brockhaus, Vendidady aux n<>* 57, 242, 332.

1 D'après Neriosengh, le traducteur indien de l'Avesta, la vîç iranienne se composait d'une réunion de quinze (?) hommes et femmes (Justi, 281).

Ta voir désigné en cette qualité, ce qui se rapprocherait tout à fait du zend vîçpaiti. Suivant une conjecture de Lassen (Ind. Alt., I, 797), viç aurait été synonyme de panéatfana, c'est-àr-dire une réunion de cinq familles, premier développement du clan, avant de s'appliquer à une communauté plus étendue d'habitants à demeures fixes, à une population agricole en général.1 Enfin, ce qui semble décidément contraire à l'acception de maître des hommes, c'est que, dans un passage du Eigvêda (III, 8, 18), Agni est appelé vifpati mânushînâm, ce qu'on ne peut assurément traduire par maître des hommes des hommes, mais bien par chef de clan parmi les hommes, ou par maître des hommes, si viçpati s'est pris ultérieurement pour maître en général. 2

Tel est, en effet, le sens qui est resté au lithuan. wèszpatis, maître, seigneur, lequel ne s'emploie même plus qu'en parlant de Dieu ou des princes régnants, tandis que le fémin. weszpati, haute dame, ne désignait encore qu'une maîtresse de maison dans l'anc. prussien waisspaiti. Il semble évident que ce titre, si singulièrement conservé par le lithuanien seulement, a eu primitivement une acception analogue au zend et au sanscrit. Le premier élément du composé, wêsz, se retrouve encore dans wészkélis, grande route, c'est-à-dire sans doute chemin du village et de ses habitants.

1 Cf. panéaganî, f., une réunion de cinq hommes. Il est curieux de retrouver ce nombre cinq dans l'ancienne constitution de la famille en Irlande. D'après le Senchus mor, le premier groupe, appelé geilfine, suivant Stokes, famille de la main (gil allié à %c/f), c'est-à-dire groupe principal, comme le lat. manns dans le sens de pouvoir patriarcal, se composait de cinq membres, le père, deux fils et deux petits-fils. Les auteurs du Senchus mor comparent plus d'une fois la geilfine à une main avec ses cinq doigts (Cf. Lect. on the early hist. of institutions, by Sir H. Sumner Maine; London, 1875, p. 209, sqq.)

2 Le D. P. donne viçpati, chef d'un établissement, maître de maison, chef d'une commune, patriarche du clan ; au fém. viçpatnî.

En résumé, le mot scr. et zend vtç a désigné dans l'origine le lieu où Von entre, habitation, maison et hameau, comme le scr. véça, véçman, etc. Subsidiairement ce mot, ainsi que son dérivé vâiçya ( Cf. zend vaéçu, villageois, huzv. véç} Justi), est devenu celui qui entre, l'habitant, le travailleur, le membre de la troisième caste, et collectivement les habitants d'un village, un clan aux demeures fixes, dont le viçpati était le chef. Tout cela se confirme par la comparaison des langues européennes, où, comme nous l'avons vu, le sens primitif d'habitation et de yillage est resté aux corrélatifs de viç, vêça, etc. (Cf. t. II, p. 308 et 373.)

3) L'institution de la sabhâ et de la viç, comme première extension de la famille déjà fortement constituée chez les anciens Aiyas, se rattache ainsi aux origines mêmes de leur organisation sociale; et il est à remarquer qu'elle s'est maintenue sous des noms divers, avec plus ou moins d'influence, chez plusieurs peuples de race arienne, comme un des éléments d'un état de société plus avancée. C'est à cette influence, sans doute, qu'il faut attribuer la coutume du qaetvôdata, ou du mariage entre proches parents, pour maintenir la pureté de la race, coutume recommandée dans l'Âvesta et que les anciens historiens ont observée chez les Perses.1 On sait que ce même usage, avec des restrictions toutefois, a prévalu longtemps chez les clans des Gaëls de l'Ecosse, où il a eu pour effet une détérioration graduelle de la race.

Les divers noms du clan^ n'expriment, en général, que les notions de parenté et de descendance, et se confondent souvent

1 Cf. Visperedy III, 18, et la note de Spiegel, Avesta, II, 11. Il y a peut-être exagération quand Diog. Laert affirme qu'il était permis aux Perses d'épouser leurs mères ou leurs filles, bien que cette accusation d'inceste soit répétée par d'autres auteurs.

avec ceux de la famille d'une part, et, de l'autre, avec ceux de la tribu ou de la nation. Le scr. kula est à la fois la famille, la race, la commune et le village; en pers. kul, kulî. Le kulapati, kulapâ, n'était que le viçpati sous un autre nom. La Qp&rft* grecque, ainsi que le mot l'indique, se composait, dans l'origine, des descendants de plusieurs frères. La gens romaine ne signifie que famille, race, et a pris le sens de nation. H en est de même du cymrique cenedl, et l'irlandais erse clann, cland = cymr. plant, désigne collectivement les enfants, la descendance.

H serait d'un haut intérêt de rechercher et de comparer, chez les divers peuples ariens, les traces de l'ancienne organisation du clan comme point de départ des développements sociaux ultérieurs. Je dois laisser cette question de côté, et je me borne à remarquer ici que l'institution de la sabhâ se retrouve presque intacte chez les Gallois du moyen âge. On voit, en effet, par les triades du législateur Dyftiwal Moelmud,1 que le cenedl ou clan, qui comprenait les parents jusqu'au . neuvième degré, était gouverné par un chef, le pencenedl = scr. viçpati, êabhâpati, assisté d'un conseil de sept anciens, henadur, tous pères de famille.

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