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LE PEUPLE

L'ensemble des tribus constitue le peuple comme totalité définitive, mais ce nom prend des valeurs très-diverses suivant le degré et la nature de l'unité qui relie en dernier ressort les éléments partiels d'une communauté sociale. Des tribus de même race peuvent rester en contact sans former un peuple, tout comme un peuple peut se composer de races différentes sous un pouvoir monarchique ou féclératif. Quelquefois aussi le peuple ne s'entend que de la multitude assujettie aux puis* sances qui la gouvernent. On conçoit donc que les noms du peuple aient dû varier avec les idées qui s'y rattachaient, et qui ont différé grandement dans le cours des siècles, chez les Aryas dispersés. La comparaison des langues nous laisse ainsi quelque peu en défaut pour la question qui nous intéresse, celle de savoir si les anciens Aryas ont formé, non-seulement une race homogène subdivisée en tribus, clans et familles, mais une nation organisée socialement sous un pouvoir central fédératif ou monarchique. On peut dire, cependant, que rien n'appuie cette dernière hypothèse, et, comme je l'ai remarqué déjà (t. I, p. 677), les liens qui les unissaient étaient probablement

ceux d'une confraternité fondée sur la communauté d'origine, et la similitude des mœurs et du langage.

C'est là, en effet, ce, qui semble résulter des analogies, de signification surtout, qui se révèlent entre les plus anciens noms du peuple, lesquels n'expriment en général que les simples notions de race, ou de multitude, ou d'hommes pris collectivement. Aux temps primitifs, où les familles humaines étaient plus isolées les unes des autres, chaque peuple se considérait comme la race par excellence et se désignait en conséquence. Tel parait avoir été le cas pour les anciens Âiyas, à en juger par le seul groupe de noms qui s'étendent du sanscrit à quelques langues européennes. D'autres analogies, limitées à ces dernières, conduisent à des résultats semblables et assignent à plusieurs noms du peuple des origines en tout cas très-reculées.

1) C'est à la racine §an, nasci, qui déjà nous a fourni des termes relatifs à la famille, au clan et à la tribu, que se rattache également un des noms sanscrits du peuple, savoir §<may proprement homme, puis race d'hommes, les hommes collectivement, les sujets, la nation, aussi au plur., et dans les composés tels que fanapada, peuple par opposition au souverain, pays, royaume, fanâdhipâ, maître des hommes, roi, panéafanas, les cinq peuples, les cinq races, pour l'humanité collective, suivant les idées indiennes, etc. On trouve aussi, pour nation et sujets, fanatâ et prcujâ, progenies, d'où pratfâpa, pratfâpati, souverain, c'est-à-dire maître de la race.

Nous avons vu provenir de la même racine le zend zantu, tribu, qui a pu tout aussi bien signifier peuple, tout comme le sansc. fana et fantu désignent également l'homme collectivement.

En grec, nous trouvons ytfoç = scr. neutre fanas, raoe,

employé dans Pacception de nation; et il en est de môme du latin gens, gentis, tandis que genus a conservé le sens plus général. Le latin natio, pour gnatio, a pris la signification toute spéciale.

Des variations analogues, quant au plus ou moins d'extension du sens, se montrent dans l'irl. ginél, cinéalf eine} ete+J cymrique cenel, etc., race, famille, clan, peuplade { Cf. p. 6).

Enfin, dans les langues germaniques, le goth. kuni et ses corrélatifs (vid. ib.) nous offrent exactement les mânes significations.

On peut inférer de ces concordances que les anciens Àiyas ont appelé le peuple, la race; car, bien que la rac. gan soit restée vivante, la même idée aurait pu s'exprimer de plusieurs manières différentes, comme cela est le cas, par exemple, dans le slave narodù, nation, de roditi, generare, etc.

Les rapprochements qui suivent ne sortent pas jusqu'à pré* sent du domaine des langues européennes, mais ils ont bien cependant quelque importance.

2) Gr. TrfajS-oç, peuple, populace, multitude, de 7rAtV Cf. oi sroAÀo/, de woAÀos = toàu$, multus.

Lat. pleb8} de pleo, populace, bas peuple, par opposition aux classes supérieures; mais populu%> ombr. pupel, le peuple dans sa totalité.

Cymv.plwi/f, pltog, corn, plui, armor. ploi, ploétphut\ avec le sens plus restreint de commune, paroisse. * — Cf. armor. pula, abonder, pul, abondant, etc.

Anglo-sax. /ofc, sc&nd. folk, anc. allem./oicA, ek\T peuple,

1 Peut-être primitivement peuple, comme l'espagnol puabîu, commune, est venu de populus.

nation; cf. goth.ftdls, anc. aD./oJ, plenus, etJUu, multus, etc. (Diefenbach, Goth. Wb., I, 390, passim.)

lÂÛLplème, race, famille, etpulkas, multitude, troupe, tons deux peut-être du slave.

Anc. si. plemë, genus, tribus, russe plemia, pol. plemiê, illyr. pleine, etc., et anc. sl.plûku, populos, cohors, rus.polkù, pol. pulk, boh. pluk, etc. Cf. anc. si. plùnû, lith. pilnas, plenus, etc.

La racine commune de tous ces termes se trouve dans le acr. pf, par, pûr,imf\ere;c{. pûl, colligere, pul, magnum, multum fieri, et le nom de la ville (Cf. t. II, p. 374 et sqq.). Aucun nom du peuple n'en dérive en sanscrit; mais on y trouve pûru, pûrusha, purusha, homme en général, c'est-à-dire celui qui abonde ou se multiplie, mot qui a pu s'appliquer au peuple, comme fana avec les deux sens.1 Les langues européennes offrent ple,pla, comme forme principale de la racine et d'une partie des dérivés, mais d'autres, d'une origine sans doute plus ancienne, se rattachent encore à la forme pul, déjà secondaire, quoique védique. Cf. pulu =puru, multus; jtroZa, magnus, etc. Le lat. populus est surtout remarquable comme réduplication de pul, au prêt. scr. pupôla, apûpulat, etc. Cf. t. I, p. 260 et 516, où l'on voit les noms du peuplier et de la puce provenir de la même racine que celui du peuple, par la notion commune de multiplication.

3) Ancien irlandais tûath, populos ( Z.8, 23); moderne tuath, aussi pays ; cymr. tût, tûd, armor. tut, tud, peuple, gens, pays.

Ombrien tota, osque touto, territoire d'une ville, primitivement sans doute peuplade, tribu.

1 D'après D. P. (4, 837), pûru a parfois le sens de volksstamm = peuple.

Goth. thiuda, peuple, d'où thiudans, roi, thiudinassus, royaume, etc. ; * ags. theod, scand. thiôd, thydi, anc. ail. diot, dicta, etc. (Cf. Diefenbach, Goth. Wb., II, 705.)

Lett. tauta, peuple, pays; en lith. l'Allemagne tautà.

Ces noms, qui sont sans analogues orientaux, ont été ramenés, avec quelque probabilité, à la rac. scr. et zend tu, valere, crescere, d'où tuvi, synonyme de puru, multus, dans plusieurs composés, tavas, tavisha, fort, grand, etc. Cela donnerait un sens rapproché de celui de populus.

4) Gr. iïtj/Mç, populus, plebs, tribus.

Irl. damh, daimh9 peuple, tribu, famille, parenté ; erse dàimh, cognatio.

Anglo-sax. team, race, famille. Âne. ail. zumft, conventus; ail. mod. zunft, tribu, corporation, etc.

Si la ressemblance des mots germaniques n'est pas illusoire, elle nous conduit à l'étymologie des deux autres, car zum-ft dérive de la rac. zam, goth. tara, etc. = scr. dam, domitum, mitem esse, domare (ligare). (Cf. t. II, p. 306.) Ainsi iflficç se rattacherait à it/juo et à iïctticuù, avec la signification de peuple, en tant que soumis au pouvoir du chef ou à la loi sociale, ou bien lié par un pacte. On pourrait toutefois penser aussi à <&ûù = scr. dâ, ligare, d'ailleurs probablement allié à dam. l

5) Gr. iSvoçi peuple, troupe, etc.

ItI. feodhain, feadhdnn, gén. feadhna, peuple, tribu, armée.2 Ce rapprochement confirme l'existence du digamma dans

1 Cette dérivation de dam, pour X«m©ç, acceptée par Hugo Weber, est rejetée par Curtius (Gr. Et.*, 218) et par Dunzer (L. S., 16, 279). Ce dernier pense à la racine S«, diviser, d'où Smmoç, d'abord le pays divisé, puis la nation.

* Irl. moy. fedan, gén. fedna (Hy Fiachr., éd. par ODonovan), tribu, année (p. 212, 218).

*3yoç pour riSvoç, et semble nous mettre sur la voie de l'origine restée obscure de ce nom du peuple. En irlandais, en effet, on trouve aussi feadhm, &rmèe, feadhma, surintendance, direction, feadhmach, puissant, et surtout feadhdn, chef d'un vol d'oies sauvages, feadhna (génit. ?), chef, guide (O'R), feadhnach, commandement, etc. Cela conduit à une racine feadh, qui répond au zend vadh, au lithuanien-slave ved, etc. ( Cf. p. 9 etsqq.),avec le sens de ducere. Ainsi tSyoç signifierait proprement agmen, et c'est bien dans cette acception que l'emploie Homère en parlant, non-seulement des hommes, mais des oiseaux, des abeilles, des mouches, etc. Cela pourrait justifier le rapport que plusieurs hellénistes ont présumé entre iSyoç et tS'oç, coutume, car ce dernier mot peut avoir signifié conduite ou règle de conduite. Nous en verrons cependant plus tard une autre explication.

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