L'EMPLOI DE LA BALANCE
Avant l'usage de l'argent, les transactions s'opéraient par voie d'échange, et c'est ce que l'ancienne langue exprimait déjà de plusieurs manières.
1) La rac. scr. vrt, vertere, prend avec pari l'acception de mutare. De là parivarta, parivartana, échange, aussi parâvrtti^ de para, autre, et âvrtti , retour. Le subst. simple vartana signifie ce qui est donné en retour comme salaire, gages, etc. Tel est aussi le sens de l'armén. varth, salaire, prix, vartMl^ louer, affermer, contracter, etc.
Ici se place le goth. vairths, valeur, prix d'achat, agâ. weordh, scand. verd, anc. ail. werd, etc.
Le lithuanien a conservé la racine verbale dans wersti (au présent inusité wertù), puis secondairement échanger, commercer, dans les dérivés wertimmas, commerce, wertikkas^ toertélka, marchand, wertélnyste, marchandise, etc., tandis que l'adj. wertas répond au goth. vairths, dignus, et que wertyhe exprime la valeur en général.
Le cymrique nous offre tout un groupe de mots où le sens secondaire est prédominant. D'abord gwerthu, vendre, commercer, armor. gwerza, id., gwerth, vente et prix de vente, gwerthwr, vendeur, gwerthedd, valeur, etc.; puis, surtout, gwartJial, objet d'échange, et gwartheg, bétail en général, comme moyen de trafic, d'où gwarthegu, trafiquer, et gwarthegydd, marchand de bestiaux. Le verbe gwerthu a dû signifier aussi tourner, puisque gwerthyd est un nom du fuseuu (Cf. t. II, p. 215).
2) La rac. mê, mutare, ne se trouve plus en sanscrit que combinée avec les préfixes apa et ni. Elle est alliée de près à ma, metiri, et le causatif rnâpay leur appartient en commun.1 L'échange, en effet, repose sur une mesure ou estimation réciproque. De mê dérivent nimêya, nimaya, vimaya, vinimaya, échange.
Il faut rapporter sans doute à la même racine Fane, slave et russe mena, miena, échange, troc, pol. miana, zamiana, illyr. zamiena, promiena, etc., d'où l'anc. si. mêniti, russe mieniatï, pol. mieniaé, etc., troquer. En lithuanien, on trouve mainas, pour échange et objet troqué, mainis, changeur, mainyti, échanger, etc.
Le gr. dfiuSù), échanger, répondre, est rattaché par Benfey ( Gr. WL, II, 33) au causât, rnâpay. 2
3) Un autre nom sanscrit de l'échange est paridâna, de dâna, don, avec le préfixe pari; pari-dâ, tradere, committere.
Le gr. 7rtç^oa-iç9 gageure, de 7tîçi£ùcû, irtçMcû/ju, gager, engager, offre un sens tout analogue.
Le lith. pardûti, vendre, de par, rétro, et dûti, dare, d'où pardawimas, pardûske, vente, etc., est une formation du même genre, mais qui répond mieux au scr. parâ-dâ} prodere, dedere, largiri.
La rac. dâ prend encore l'acception de vendre, c'est-à-dire livrer, avec le préfixe pra; cf. lat. prodo. C'est là exactement l'anc. si. pro-dati, prodaiati, prodavati, vendere, d'où prodaniie,prodajda, vente, termes communs à tous les dialectes néo-
1 Le D. P. donne ma comme la forme primitive de mè, au désidér. mitsatê.
* Curtius (Chr. Et.*, 301) rapproche «W£u, «pft*>, du scr. mîv, mouvoir, pousser, partie, muta, et du lat moveo, môtus, mutare, etc. De même Fick (455), qui ajoute le lith. mauti, pousser.
slaves. Cf. scr. pradâna, donation (vente?). En lith., pradûti signifie donner les arrhes d'un marché.
Il est peu probable que des applications aussi spéciales n'aient pas une origine commune.
4) La rac. scr. pf, par, occupare negotio, prend, avec les préfixes a et vt-4, l'acception de occupatum esse, negotio occupari. De là âpra (vêd.), actif, occupé, vyâprta, id., vyâpâra, affaire, profession, commerce. Le sens primitif semble être celui de la rac. alliée pf, par, traducere, complere, dont le causatif pâray, negotium transigere, perficere, est également celui de pf.
En zend, nous trouvons par, père, facere, complere, traducere, d'où para, pratique, action, pêrêtha, négoce, achat, âpéréti, rachat d'une faute, expiation, anâp&rïta, qui ne peut pas être racheté ou expié (Cf. Spiegel, Vendid., III, 135, 136)
Le grec nous offre ici une surabondance de formes dont les corrélations ne sont pas faciles à déterminer, savoir irt/MCû, traducere et vendere, TTîfVfj/jLh 7ri7rpcurKùù, id., 7rf>Uf44,i, acheter, etc. Benfey et Curtius (Gr. WL, II, 84; Z. S., III, 414) rapportent tous ces verbes à la rac. pr; mais Bopp compare mç<tù* avec pârayâmi et en sépare TrtQVfjfM, qu'il attribue à la rac. krt (krînâmi), emere, laquelle reviendra plus loin, en s'appuyant du changement ordinaire de k en/? ( Verg. Gr., II, 338). Toutefois, et d'après l'acception de vendre, 7ripvr\fju semble mieux appartenir à prnâmi, de pf, traducere, et c'est ?Tf Mtyuu, acheter, qui se rapporterait plutôt à krî avec le même sens. Quoi qu'il en soit, l'affinité générale des termes grecs avec le sanscrit et le zend n'est pas douteuse.
Le lat. paro réunit au sens général de faire, préparer, etc., celui d'acquérir et d'acheter. Cf. comparo, id., etc. Le premier seul est resté au çymr. péri, faire, effectuer, causer, d'où par,
parad, péri, periant, cause, efficacité, etc. Ici, cependant, et à cause du changement, aussi fréquent en cymrique qu'en grec, du k en p, on reste en doute si péri ne répond pas au scr. kr, kar, facere.
Benfey et Ourtius comparent également le lithuan. pirkti (perku), acheter, d'où pirkimas, achat, pirklas, marchandise, etc., en supposant une augmentation de la racine. Cf. aussi lith. prekia, prekis, prekius, prix d'achat, valeur, achat et vente, prekione, commerce, prekijas, marchand.1 L'analogie du lat. precium, plus primitif que pretium, rend déjà cette hypothèse douteuse. Je crois que le k appartient ici à la racine, laquelle correspond au scr. pré, prflé, paré, tangere, conjungere, donare, déjà mentionnée aux noms de la propriété (Cf. p. 103). Ce qui me confirme dans cette conjecture, c'est que je trouve en irlandais un verbe reacaim, reicim, vendre, pour creacaim (en erse, à l'impér. creic et me, vende) et creancaim, à cause du c non aspiré , qui répond au sanscrit prflé, donare, par le changement usité en irlandais du p en c* Il est à remarquer que le double sens de la rac. pré, tangere, obtinere et donare, s'applique également bien à l'achat et à la vente.
5) J'ai parlé plus de la rac. scr. krî, emere, comme corrélatif probable du gr. wfictfJLcLi. Cette racine est féconde en dérivés. Avec les préfixes ava et pari, elle signifie louer, prendre à gage; avec vi, échanger, commercer, acheter et vendre. De là kraya, krayana, krêni, achat, krayika, krêtr, acheteur, krêyada, vendeur, â-hrayâ, commerce, vl-kraya, vi-krîta, vente,
1 Cf. illyrien parchia, dot, c'est-à-dire achat; en alban. kroja perkié.
1 Cf., dans Z.f, l'anc. irland. fo-chricc, merces (842), taith-chricc, redemptio (ib.), fo-chrach, mercenarius (810).
ava-kraya, location, loyer, krayavibraya , achat et vente, commerce, etc. Le sens primitif serait celui de facere, faire des affaires, si, comme cela est probable, krî est alliée à ty, karj qui devient krî à la fin de quelques composés, comme anukrî, ce qui est fait après, sadyahkrî, ce. qui est fait à l'instant, etc.
Ici d'abord le mot pers. chirîdan, charîdan, acheter, chirîd, achat, chirîdar, acheteur, etc., ainsi que kiryân, rançon; kourde kîrim, j'achète (Lerch), kerûm (Garzoni), keriar, acheteur.
Ensuite, comme je l'ai dit, le gr. 7rpt<ZfA,cLiy acheter, plutôt que Tnpvfffju, vendre. Seulement ce verbe aurait changé de classe de conjugaison et supposerait, en sanscrit, une fornie krayatê (cl. 1 ) ou krîyatê (cl. 4), au lieu de krînâti, krînitê (cl. 9), restés en usage.
A ces dernières formes répond exactement l'irl. creanaim, acheter, crean, achat (Cf. scr. krêni), creana, commerce, tandis que criadfiaidh, marchand, rappelle le scr. krêyada, vendeur, littéral, qui donne à acheter. Cf. anc. irland. crïthid, emax. (Zeuss,767.)(?)
Le verbe ciuraim, acheter, et dur, marchand (O'R.; cf. anc. irl. taid-chur, redemptio, dorad-chiéir, redemit, Z.2, 812), se rapprochent du persan et des formes germaniques qui suivront.
En cymrique, et par le changement de c en p} nous trouvons prynu, acheter, pryn, achat, armor. préna et prén, dont l'analogie avec 7rtf>vt}fjt,i, prnâmi, bien que probablement apparente, peut de nouveau jeter du doute sur l'antériorité du p ou du k dans les termes celtiques.
Léo Meyer (Z. S., VI, 13) rapporte aussi à krî l'anglosax. hyran, angl. hire, suéd. hyra, ail. heuern, louer, affermer,
comme le scr. ava-brî. Toutefois l'anc. ail. hiuru, hormis, peut faire présumer le sens propre de louer à Vannée, ce qui conduirait à une tout autre origine.
Enfin, je crois retrouver une trace de notre racine dans le lithuan. kraitis, la dot apportée par les parents de l'époux avant la noce, c'est-à-dire le prix d'achat. L'anc. si. pri-kruta, dot, s'y rattache sans doute aussi, malgré le changement de la voyelle.
6) Le sanscrit possède encore une racine van ou ban, que les grammairiens expliquent par vyâpfti, commerce, affaire, et qui, d'après Bosen (Rad., p. 223), signifie également acheter et vendre (to transact business. Wilson), suivant Westergaard, agere, facere, addictum esse, et, dans le Bîgvêda, offerre, dare,1 etc. Je ne sais si l'on peut y rapporter banùj, vanuj, marchand et commerce, bani§ya, id., à cause de Yn cérébrale et de l'analogie devant, marchand, pana, afiaire, prix, salaire, panâyâ, marché, transaction, rac. pan, pignore certare, emere, mercari.2
Pott compare le gr. cûvoç, civtj, achat, prix d'achat, marchandise, d'où càvio/Acti, acheter, etc. (Et. F., I, 255); ainsi que le lat. venus, en usage seulement à l'accus. venum et au dat. veno, venui. De là vendo pour venum-do,]itbèr. donner l'achat, comme le scr. brêyarda, dans le sens de vendeur. Benfey, il est vrai (Gr. WL, I, 213), et avec lui Kuhn (Z. S., II, 262 ) rapportent ces mots au scr. vama, prix, salaire; mais l'ancien slave véniti, vendere et dotare,d'où t?&to,polon. wiano, dot, etc.,
1 Dans le D. P. van, désirer; obtenir, se procurer ; s'emparer, gagner ; disposer de, posséder ; préparer, se disposer à.
* Benfey (Z. S., VIII, 4) voit dans pan, quoique védique, une altération àeprn, parn [pr-tiâmi), à la façon du prakrit
qui n'offre aucune trace de l'a, appuie les rapprochements de Pott. *
7) Le latin emo, acheter, signifie proprement prendre, comme le prouvent déjà démo, adimo, peinmo, etc. Tel est aussi le sens de l'anc. si. imati, iemati ou iêti, capere, lequel prend avec na, contra, naimati, naiêti, l'acception de mercede conducere, et avec za, pro, <JW, zaiemati, celle de mutuari. De là naiemû, russe naému,j>o\. naiem, loyer, bail, et le russe zaémû, emprunt, prêt. Le russe emétsû, homme vénal, nous rapproche plus encore de la signification latine spéciale. *
Le corrélatif commun se trouve dans le scr. yam, cohibere et prendere, sumere, d'où ni-yama, contrat, convention. Cf. illyr. jamaz, garant, jamstvo, garantie, etc.
8) Parmi les autres termes européens que je laisse de côté comme trop isolés, il en est un qui semble conduire à des inductions intéressantes. C'est l'anc. si. kupiti, acheter, commun à tous les dialectes néo-slaves et qui se retrouve dans le goth. kaupôn, &gs. cypan,ceapan, scand. kaupa, nue. ail. chaufan, etc. D'après l'identité des consonnes, ce terme a dû passer des Slaves aux Germains ou vice versa, mais le premier cas est le plus probable à cause du latin caupo, caupona, qui n'est sûrement pas venu du gothique. Cette coïncidence invalide quelque peu l'ingénieuse conjecture de Grimm (D. R. Alt., p. 606) qui rapproche Jcaupôn de kaupatjan, souffleter, frapper, en s'appuyant de la locution Scandinave slâ kaupi et de l'allemand kaufschlagen, littéral, frapper l'achat, parce qu'on frappait dans la main pour conclure un marché. En partant,
* Cf. aussi scr. vâni, prix, valeur (D. P.). Curtius (Gr. Et.*, 300) compare vasna. Stokes (Rem.1, 25) ajoute l'anc. irland. nain, commodum.
* Cf. Curtius (Gr. Et.*, 550) et Fick (459).
comme il le faut, je crois, de la forme slave, on est amené à une autre conjecture d'une portée plus grande.
Le scr. kupa désigne le fléau d'une balance muni de ses deux bassins, et dérive de la rac. kup, être en mouvement, être agité (D. P., v. cit.). Le slave kupiti pourrait bien, d'après, cela, avoir signifié balancer, peser, et le marchand kupïcï, en lith. kupczus, comme le latin caupo, avoir eu le sens de celui qui pèse, de même qu'en sanscrit, le marchand est appelé tulâdhâra, c'est-à-dire porte-balances. Si cette induction n'est pas trompeuse, il en résulterait que les anciens Aryas se servaient déjà de la balance. Ce fait est confirmé d'ailleurs par d'autres considérations.
Ainsi, le gr. jcatijàcç, petit marchand, que l'on a rapproché de caupo et de kupiti, ne semble comparable qu'autant que la racine hip se trouverait aussi sous la forme de kap, et c'est, en effet, ce qui a lieu. Le scr. kap, kamp, tremere, oscillare, offre un sens très-rapproché de kup. De là kapi, le singe qui est toujours en mouvement, et kapi, kapila, la fumée de l'encens qui s'agite; cf. dhûma, de dhû, agi tare, et K4,7rvoç, fumée. Le verbe kcmvcû, haleter, de kcltvç, souffle (Hesych.), exprime sans doute l'agitation qui accompagne une respiration difficile. Le nom du char thessalien, Kct7rctvfj9 désignait plus spécialement le dossier du siège du cocher, lequel était suspendu par des courroies, KAircuncL = dpmiïovîç (Hesych.), et se rattache ainsi à l'idée de balancement.1 Or, on trouve en persan un nom de la balance, kapân, gapân, qui correspond parfaitement et avec lequel le gr. Kctw^oç, marchand, paraît être dans un rapport analogue à celui de caupo, kupïâî, etc., avec le scr. kupa.
1 Cf., pour la forme, le mot védique kapanâ, le ver ou la chenille qui s'agite.
Ww^
Il faut ajouter qu'un des noms sanscrits du la balance et de son fléau, ainsi que du poids, tulâ, tâulâ, de la rae. tuly soulever, peser, offre une affinité évidente avec le gr. tclAavtqy, de la rac. rceÀ, rAtj/ju. Pour la variation de la voyelle, cf, latin tollo, anciennement tulo, tuli, le gothique thulan^ tolerare, pati, etc., l'irl. talaim et tulagaim^ balancer, bercer. Le cymr. tolo, pesant, et poids d'une livre, répond au ser. tuld} poids, tôlana, pesage. *