LES CONTRATS ET LES MARCHÉS
Les transactions relatives à la propriété étaient ordinairement accompagnées de quelque acte symbolique pour en mieux assurer l'exécution. Plusieurs langues conservent encore des expressions qui se rapportent à d'anciennes coutumes de ce genre, et qui n'ont plus parfois qu'un sens obscur. Ainsi, comme le remarque Grimm ( Deut. Alt, p. 605), le grec ov/iIocl/Jmv et le latin contrahetey pangere, pactum, etc., tirent probablement leur origine de quelque acte spécial que nous ne connaissons plus. Les usages à cet égard ont dû varier beaucoup suivant les temps et la nature des contrats. H y a quelque intérêt à rechercher quelles en ont été les formes principales.
1) La plus simple et la plus générale était sans doute la parole échangée suivant certaines formules consacrées par la coutume, comme les stipulationum formulœ chez les Romains,
et ce qu'ils appelaient ore ètipulari. Dans FAvesta ( Vendid., IV, 6), le contrat par la parole est indiqué comme le premier. Le grec oftoXoyict , contrat, convention, le russe uslovie, id., de slovo, parole, ou dogovorû, de govoritï, parler, le polonais umowa, de mâwiâ, id., l'ail. versprecJien, promesse, etc., se rap^ portent à ce mode d'engagement, sans se ressembler d'ailleurs par les termes. En fait, cet usage si naturel se rencontre chez toutes les races d'hommes.1
2) On peut en dire autant de l'emploi de la main pour confirmer un contrat, qui est usité partout avec des procédés divers. Plusieurs expressions s'y rattachent dans les langues ariennes, et quelques-unes indiquent encore le moyen employé, en s'accordant pour les termes.
Les composés sanscrits karagraha, pânigràlia} etc., s'appliquent plus spécialement à l'engagement nuptial ( Cf. p. 14), et n'expriment que l'action de saisir la main. 2 Le zend znstamarêtôj le toucher de la main, désigne dans le Vendidad (IV, 5) le second des modes de contrat, et Diodore nous apprend qu'il était en .usage chez les Perses. Cf. pers. zast dâdan, donner la main, pour dire conclure un marché. Pour le grec hyywi, contrat, caution, qui vient peut-être d'un ancien nom de la main, angu, voyez page 15. Les expressions latines de mancepSj mancipium, manûs injectio, etc., sont suffisamment connues. Les termes germaniques indiqués par Grimm (loc.
1 Chez les anciens Irlandais, le contrat verbal ou oral (cor mbet) était garanti par la loi. Il est dit, dans le Senchus Môr (t. I, p. 40), que « le monde tomberait dans un état de confusion si les contrats oraux n'étaient pas obligatoires. » Et p. 51 : « Il y a trois périodes de dépérissement ; pour le monde, celle d'une peste, d'une guerre générale et d'une dissolution des contrats verbaux. »
* L'irl. f cor, corus, contrat, se lie à cor, coir, main (O'Dav., GJ., 66) = scr. kara. Cf. tenchor, tenaille (t. II, p. 196).
cit.) sont l'ancien allemand hantprutto, contrat, de prettan, stringere, te scand. handfesting, handsal, handaband, l'allern. mod. handêchlag, etc.,1 comme en vieux français férir la pattme, palmoiêr le marché. A Fane. si. rdha, main, se rattachent obrâcaii, devovere, porâéati, concedere. Cf. poL porëka et zarêka, \ saut ïiiti, garant, russe porûka, illyr. poruk, etc.
D'autres expressions, sans renfermer le nom de la main, paraissent le sons-entendre, comme le gr. ovfdôaAMifj littéralement conjicere (manus), et le lat cantrahere. Le sanscrit ëatkfhâj êaïldhàna, safidki, pacte, etc., de sam + dhà\ com-ponere, peut avoir signifié dans l'origine joindre les main*. Le grec evvttiKsi, rwôj/AA, OTjtêtO'iç, contrat, oflre les mêmes éléments de composition, et le lith. samdyti, convenir d'un bail, louer, samdas, bail, location, est identique au sanscrit.
Un sens primitif analogue peut se conjecturer pour l'anglosax, thincf thing, gething; anc. allem. dinch,ding, geding> paotum, stipulatio, dingôn, gadingôn, pacisci, etc., etc., si Ton compare Hrl. tumge, serment, cymr. tyngu, jurer, tvmg, tyngad) serment, obligation, etc., et si Ton admet une affinité très-probable avec le latin tangere et le sanscrit tang, contrahere, coarctare. (Dhâtup.) Cela n'obligerait pas à séparer les termes germaniques, dans leurs acceptions fort étendues, res, causa, substantia, negotium, etc., de la racine thank, think, tfiunkj cogitare, etc., laquelle, comme le vieux latin tongere, pour nosse, tongitio, notio (Festus), allié à tangere, ou comme conciper&i l'allern. begreifen, etc., n'aura exprimé primitivement que l'action de saisir mentalement. A la forme sanscrite tanc = tang, se rattache sûrement le lithuanien tikti (tinkù), con-
1 Cf. aussi Fane. ail. hantalôn, ags. handlian, tractare, manu stringere, d'où l'ail, handeln, et handel, marché, contrat, commerce, etc.
venir, agréer, proprement toucher. Cf. isz-tinku, toucher, frapper, at-tinku, toucher le but, attingere, su-tinku, s'accorder, contingere, su-tikkimas, accord, pacte, etc.
3) Une coutume plus caractéristique, et connue de plusieurs peuples, est l'emploi d'un fétu en guise de symbole dans les transactions relatives à la propriété. C'est surtout chez les anciens Germains que l'on en trouve les exemples les plus multipliés, et Grimm en a traité avec détail (Deut. R. Alt., p. 121 à 130 et 604). Pour un transfert, une donation, une vente, un partage, le fétu (halm, festuca, calamus) était jeté, offert, reçu, soit par les intéressés, soit par l'arbitre. De là, dans les textes du moyen âge, les expressions légales defestucam ejicere, prcjicere, porrigere, acceptare, de jactus calami, de exfestucare, eœfestucando renuntiare, etc., et, en allemand, celles de halmwurfy vorschiessung der fialme, mit halm und mund, etc. On sait que les Romains se servaient de même d'une tige de plante pour libérer, ou revendiquer par la vindicia, appelée vis civilis et festucaria (Gell., XX, 10), Un esclave devenait festuca liber (Plant., MIL glor., 4, 1, 15), et l'on disait de deux plaideurs festueas inter se committere. En vieux français, on trouve rompre lefestu, pour renoncer, abandonner. H ne saurait y avoir de doute que le latin stipulari ne dérive de même de stipula, tige, brin, comme le pense Grimm d'après le témoignage d'Isidore (Orig., 4, 24), relativement aux engagements mutuels. Aux anciens temps, suivant ce dernier, les parties contractantes rompaient un fétu, et en réunissaient plus tard les deux morceaux pour constater leur engagement. C'est là, sans doute, la forme la plus primitive de ce genre de contrat, car on l'a retrouvée chez les montagnards de l'Inde qui rompent un brin de paille en concluant un marché ( Grimm, loc. cit., 604, d'après Asiat. Res.} t. XV), ainsi que dans l'île de
Mann, habitée par nne population gaélique. Il est probable que Ton en découvrirait d*autres traces soit en Europe, soit en Orient, Pour Tin de ancienne en particulier, je remarquerai que le sanscrit kalâmbi} kalâmbikâ, prêt à intérêts, ofire une analogie évidente avec kaiamba} tige de plante Iégumineuset et s'y rapporte sans doute comme stipulatio à stipula.