LA LOI, LA COUTUME, LE DROIT, LA JUSTICE
Je réunis ici les termes qui expriment ces diverses notions, parce que les transitions d'un sens à l'autre sont naturelles et fréquentes.
1) Le sanscrit dharma, loi, coutume, et justice, ordre, devoir, vertu, piété, etc., de la rac. dhr, dhar, ponere, et firmiter stare, signifie ce qui est établi comme règle invariable. Cf. akshara, loi, c'est-à-dire impérissable. De là dérivent aussi dhârâ, coutume, usage, dhîra, ferme, fort, dhrti, fermeté, constance, dhrtvan, vertu, moralité, etc.
Cette racine a des affinités étendues dans les autres langues ariennes, et Pott compare entre autres le gr. 0*À#, vouloir, être ferme au moral.
En fait de rapprochements plus spéciaux, il faut placer en première ligne le lithuan. derêti (deru), s'engager, s'obliger, d'où derme, devoir, obligation, contrat (=scr. dharma), dora, id., doras, vertueux, honnête, doryhe, vertu, pri-derus, légal, juste, etc.
A dhîra répond exactement l'anc. irl. dir, justus (Zeuss,
25), pins tard dior, direach} dioraek, juste, légal, honnCie, et comme substantif^ dior} loi. Le cymr. dir, vraij certain j nécessaire, et vérité, certitude, se rattache essentiellement à la même notion.
2) Un groupe tout semblable se ratlache à la rac, dhâ, ponere, vidkâj disponere, constituerez De là le sanscrit dha = dharma} vertu, moralité, vi-dltaj vi-dhi, m~dhétm7 ordre, règle, précepte.
En zend, la loi est appelée dâo (accus, dam) et data, en pers. dddj ce qui est posé, établi , comme l'allera. gesetz^ de setzen*
À dkâ répond le gr. ÛÎm, d'où dérivent Hptç et Ôirpoç, loi, droit, coutume.
Les langues germaniques ont la racine ddf iâ} dans l'anglosax. dûn} facere, angL do7 anc. ail. tânf tuon, etc., et Graff y rapporte avec raison le goth. dôms, ags. et scand. dômr ancien ail. tôm, tu&m, judieium, etc., ce qui nous ramène à l'idée de loi.
Enfin, le cymr, dedd} deddf (= dedm (?); cf. «Érw^wf, loi), se rattache ici sans aucun doute.
3) La loi était annoncée, proclamée, ordonnée. C'est ce qu'exprime le scr. <fi£, ordre, précepte, dukfij îd., deçà, pradêça7 institution, ordonnance, âdêçaf commandement, etc., de diçi indicare, jubere.
À pra-diç, ostendere, jubere, nuntiare, correspond exacte* ment le zend fra-diçf d'après Spiegel ( Avesta, II, p. cxi ), indiquer les prescriptions de la loi pour appliquer les châtiments.
Du grec SiiKWfti) ostendo, rac. Jj&j dérivent efricij, justice, droit, SixtMÇ} juste, ^ixijG-iff, jugement, AjtaKrrrçf, juge, etc.
Le lat. jûdïXy -tc^, formé comme index, est celui qui proclame et ordonne le droit, jus, jû-dico, in-diçô, etc.1
Le goth. teifiauj nuntiare, indicare, racine tih = diç , S'appliqoe aussi au droit dans l'angl.-&ax. tîhian^ judicare, statu ère, tiht€j accusatio, anc. ail. zîfian, criminari, arguere (raod. zeihen ); inziht, crimen, accusatio, etc.
Enfin l'irl. ditim, accuser, condamner, diteadh, sentence, a sûrement perdu un c devant le t qui, sans cela, serait aspire entre les deux voyelles, et paraît être une forme secondaire analogue an latin dicto,
4)* La loi proclamée doit être connue de tous, et nul n'est censé l'ignorer. Tel est le sens du scr. vêda, v%dyây science en général, comme vidât mais plus spécialement la loi religieuse suprême, directement révélée, et qu'il faut connaître. La racine est vidj scirej noscere. Cf. ïaw, £tw, video, etc. Le zend vidyây de vid>, désigne de même T en semble de la doctrine de Zoroastre, contenue dans FÀvesta,
Le nom gothique de la loi, vitôtU, anc. sax. wîtody anc. ail. \çizôâ} dérive également de vitan, anc. allemand tnizanf etc*, scire; mais les langues germaniques y rattachent encore d'autres termes de droit, tels que le goth. fra~veiianj h-iïtKUv* punir justement, fra-veit, juste vengeance, ags. wltan} scand» vîta, ancien allem. wizan, punire, reprehendere, imputare, ags. wîUj anc. allem. w\zîy poena, supplicïmn, etc. Nous verrons aussi plus loin que les noms du témoin et du témoignage en dérivent.
5) Bans toutes les langues ariennes, comme dans beaucoup d'autres, les notions de justice et de vérité se lient à celle de rectitude, la ligne droite étant regardée comme le symbole du
1 Cf. le zend daênôdiça, judex, de daêna, loi, et dtp. Daèna* de la rac. dl, voir, scr. d/if, etc. (Justi.)
bien, GW ainsi que du scr. r$u, droit au physique et au moral, dérivent f§utâ, droiture, honnêteté, et rtfûyu, honnête. Pour la rac. f§> ar§, ta§, cf. p. 91.
En zend, cette racine devient raz ou #rêz, rectum esse, d'où èrezu, rectus, au superl. razista = scr. r§u, ratfishtha. De là râza, celui qui applique la justice (Burnouf, Journ: AsiaL, 1845, avril, p. 260).1 Cf. persan mod. ra§ah, ordre, rastah, règle, coutume, rasm, loi, précepte, râstâ, droit, vrai, juste, râstî, justice, droiture, etc.
Je ne mentionne les analogies du latin rego, régula, rectus, directus, etc., que pour rappeler que notre nom du droit légal en est dérivé.
La même application se retrouve dans les langues germaniques et celtiques. Ainsi le goth. raihts, iïiKetioç, ga-raihtitfia, justice, ags. refit, riht, anc. ail. refit, id., rihtî, justitia, régula, scand. ret, jus, judicium, ail. mod. richter, juge, gericht, jugement, tribunal, etc. L'anc. irl. a rect, lex, mod. reacht, d'où rectire, prsepositus (Zeuss, 245, 254), et rectide, legalis (765), tandis que le cymr. rhaith, loi, droit, jury, verdict, d'où rathiwr, juré, etc., a perdu, comme à l'ordinaire, la gutturale devant le t.
6) Le sanscrit védique êva, proprement cours, de la rac. i, ire, s'emploie au plur. pour usages, coutumes, à l'instrumental êvâU, selon les coutumes, pour more suo. Cf. âéara, coutume, de éar, ire. Kuhn (Z. S., II, 232) en a rapproché le gr. ccuivy le latin cevum et le goth. aivs, qui s'appliquent plus spécialement au cours du temps, de même que êva se prend parfois comme synonyme de lôka, sœculum, mundus (D. P., v. c).
1 D'après Justi (255), râza, règle (anordnung), de râz, ordonner.
Kuhn compare également Fane. ail. êwa, êa, êha, lex, jus, pacturn, régula, matrimonium, anc. sax. êo, eu (génit. êwes), ang.-sax* aewe, aet etc. On voit clairement ici comment le sens de loi et de droit est dérivé de celui de coutume.
7) Un monosyllabe indéclinable, et d'une signification un peu obscure, est le védique yôs, toujours précédé de çam, repos, bonheur, et figurant ordinairement comme exclamation. Rosen (Rigr., I, 114, 2) le rend par salus, de même que Régnier (Etudes sur Vidiome des Vêdas, p. 61), çam yôs ! repos ! salut ! Roth, dans son Commentaire sur le Nirukta (p. 48), le rapporte à la racine yu, arcere, et le traduit par abwehr} défense, protection contre le mal.1 Léo Meyer (Z. S., V, 370) y voit une contraction de yavas, avec le même sens. Benfey (Sam. VU. Gloss.) pense à la rac. §ush, laetari, diligere, d'où dérive gôsJiâ, pour (jôshâ, femme.
Aucun de ces savants n'a songé à comparer le zend yaos, également indéclinable et qui revient deux fois dans TAvesta. H est vrai qu'il ne contribue guère à éclairer le mot sanscrit, car Spiegel le rend une fois par rein, pur, et l'autre fois par leb&n, vie.8 Le premier sens semble appuyé par yaozdâ ou ya&jdâ, purïficîire, yaozdào,yaojdâiti, pureté, purification, etc., de yaos et </a, efficere, mais qui pourrait signifier proprement salutem ejfkere puri/lcando. Le substantif yaosti, qu'on ne peut guère en séparer et qui revient deux fois au pluriel, est traduit d'abord par fertigkeit, adresse, habileté (Avesta, II, p, 138, 38, 4 ), et ensuite par hûlfsmittel, secours, moyens
i Le D. P., t. VI, 201, donne yôs, heil, wohl, salut, bien-être.
* Ktttha moi y dm yaos dainâm yaojdânê. — Wie soll ich mir das reine gesetE rein erhalten (Avesta, II, p. 143, Yaçna, 43-9). Yaos daina ne pourrait-il pas s'expliquer par salutis lex? — De même, dans l'autre passage (p. 145, Yaçna, 42, 13), darêga yaos semble signifier wtut éternel plutôt que langes leben.
(ici. 199, 56). Le gpns de mlus, salvatio, serait peut-être partout le plus convenable, et s'accorderait avec celui du sanscrit yôs.*
Quoi qu'il en soit, Kuhn a éclairé d'un nouveau jour cet antique terme arien, en comparant le latin jus, plus anciennement jou8y la justice, le droit protecteur ( Z. SI, IV, 374 ). L'identité de forme est, en effet, complète, et le sens primitif doit avoir été le même, car les notions de justice et de salut se touchent de fort près.
En confirmation de ce rapprochement, j'ajouterai que l'anc. irlandais possède aussi un corrélatif de yôs, augmenté d'un suffixe comme le latin justus, justitia, dans uisse, pour uiste, justus, uissiu, justius (Z.2, 275). Cf. usa, juste, droit, vrai. (O'R)*
8) Le scr. yâna et yâtrâ, cours, de yâ, ire, se prennent, comme étui, dans l'acception de coutume, usage. Cf. zend yâna, prospérité, bonheur.
Par une transition de sens analogue aux précédentes, yâna se retrouve dans le cymr. iawn = iân, justice, droit, et juste, équitable, d'où iawnder, justice, iaumedd, droiture, etc. Il faut en distinguer l'anc. cymr. eunt, justus, contracté de averti (Zeuss, 97, 1080), et auquel se rattache probablement le nom de la déesse gauloise Aventia, la patronne d'Aventicum (Cf. Gluck, Kelt. nam., 113). La racine ici est sans doute le scr. av9 tueri, protegere, au part. prés, avant.
9) Un autre nom sanscrit svadhâ, coutume, d'où l'adverbe anushvadham, selon la coutume, signifie proprement
1 Suivant Justi (242), yaosti équivaut à yaokhsti, force, pouvoir, de yuksh, être fort.
* Sur yôs, yaos, jus, cf. de plus Weber (Ind. Stud., 4, 398).
l'acte de se poser soi-même, de sva + dhâç la volonté, le désir (Cf. Kuhn, Z. S., II, 134).
Benfey déjà ( Gr. Wl., I, 373), et avec lui Kuhn, comparent le grec q&oÇj t&oç, coutume, pour ctî&oç , que Max Miiller (Z. S., IV, 273), avec moins de raison, ce semble, à cause du 6 pour d, voudrait ramener à la rac. sad, ïSy sedere. Sonne (Z. S., X, 115) en rapproche aussi lelat. sodalis, compagnon, venant d'un subst. soda, pour svoda, comme en grec qâciïoç, compagnon, qS-iioç , aimé, dérive de qS'oç. Pour une autre explication possible du mot grec, cf. p. 90.
Benfey et Kuhn comparent également le goth. sidus, mos, ags. sidu, scand. sidr, anc. allem. situ, etc.; mais on peut objecter, d'une part, que le groupe initial sv se maintient généralement dans les langues germaniques, et en particulier dans le goth. svês, etc., = sva, proprius, l et d'autre part que la racine sidh, decere, instituere, regere, perfici, valere, d'où siddhiy validité légale, siddka, valide, légalement décidé, etc., semble fournir une étymologie plus directe. On pourrait y rapporter aussi le cymr. svydd = sédd, juridiction, office. 2
10) Le sanscrit exprime la notion de ce qui est juste, convenable, par l'adj. kftya, littéral, faciendum, de la rac. ty, kar, facere, ou simplement kjrta, bon, juste, convenable, etc. Le contraire, afytya, comme substantif neutre, signifie injustice, péché.
La rac. kar se retrouve dans l'irl. cearaim, faire, et il est curieux d'en voir dériver, comme en sanscrit, l'adjectif ceart,
1 Curtius/Gr. Et.1, 236) ne juge pas cette objection comme valable, puisque le v a disparu dans le pronom sich.
1 Benfey (1. cit.) mentionne, d'après Dobrowsky, Imtit., p. 474, un mot ancien slave shudje, mos, mais c'est là une erreur de lecture, car il y a éuât , mores, que Dobrowsky rapporte à éuti, cognoscere, sentire.
juste, bon; d'où ceartas, justice, équité, droit. Les synonymes càir, côire, câiraid, justice, céireach, juste (Cf. anc. irl, coru, justius, Z.s, 276), paraissent bien se rattacher à la même racine. L'identité des acceptions dérivées est d'autant plus remarquable que leur liaison avec le sens très-général de la racine est moins naturel en irlandais.1
Je dois laisser de côté les termes européens qui n'ont pas de rapports directs avec l'Orient. Quelques-uns sont sûrement fort anciens, et seraient par eux-mêmes intéressants à étudier, mais ils sortiraient de notre cadre.
article n.