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LE DÉLIT ET LA CULPABILITÉ

H faut distinguer ici les termes légaux de ceux qui se rapportent à l'idée générale du mal opposé au bien, du péché au point de vue moral et religieux, et sur lesquels nous reviendrons plus tard ; mais il est difficile de les séparer complètement.

Contrevenir à la loi s'exprime figurément de plusieurs manières. On la transgresse comme une limite opposée, on la viole ou on la rompt comme un obstacle, on en dévie comme de la règle prescrite, etc. De là bien des analogies d'expression qui ne concernent que le sens, et qui s'étendent plus rarement à la forme des mots. Ces dernières seules peuvent être considérées comme proethniques.

La culpabilité suit le délit comme l'effet suit la cause. Le délinquant, en infligeant un tort, devient passible d'une compensation, d'une expiation ou d'un châtiment, c'est-à-dire coupable, débiteur envers la personne offensée ou la loi. Par suite de cette connexion, les noms du délit et de la culpabilité tendent parfois à se confondre, et c'est pour cela que nous les réunissons ici.

1) Le sens de transgression pour délit est celui qui se présente le plus souvent. En sanscrit, on trouve atikrama} de ati,

trans, ultra, super, et de kram, incedere, atipatana, de pat, ire, atyaya, de ati -(- z, ire, jyrâya, iepra + <2 -J- », id., etc.; en grec w<tçct@a<riç> de iraçctGctivoû, en lat. trgnsgressio ; en allemand vergehen, anc. ail. fargân, transire ; en lith. praiengimae, peréengimas, de zengti, marcher, en anc. slave priestâpka, de stâpati, incedere, en cymr. trosedd, de trosy trawsy trans, etc. La multiplicité de ces analogies de sens les rend dignes d'attention, bien que, prises isolément, elles appartiennent aux langues particulières. H est deux termes, cependant, qui, si je ne me trompe, pourraient bien provenir de l'époque primitive.

L'un est le grec cùhia, culpa, ciïrwç, culpabilis, etc., qui me semble répondre au sanscr. atyaya, délit, transgression, de ati -}- t, transire. La diphthongue ai peut provenir de l'influence rétroactive de l'i, cùhia pour cmuet, comme dans la terminaison cuva des féminins pour avia, ou dans le zend aiti pour ati. Le sens de cause qu'a aussi cthict, confirmerait ce rapprochement, car atyaya signifie également la recherche d'une cause, das ergrûnden (D. P.), ou de la raison d'une chose, et la cause elle-même est, en quelque sorte, ce qui est au delà de l'effet. Le verbe cthîa, chercher, demander, pour ctTita, aurait alors la même origine, car la rac. i signifie déjà acoedere rogando, et le préfixe ati en renforcerait le sens.1

L'autre terme en question est le goth. fairina, cthict, causa, *

1 Pour deux étymologies tout à fait différentes, cf. Pott (EL F.1, 123) et Benfey (Gr. Wl., 2, 60). La nôtre est certainement appuyée par le synonyme irl. f eitged, eithged, eitgedh, transgressio» de la coutume (S. M., t. III, 89), etged, crime (O'Don., GL), que Ton a rapproché d'un sanscrit hypothétique atigati — atyaya, atihrama. Cf. atiga, adj., qui transgresse, et qui a traversé, c'est-à-dire exempt, double sens qui se retrouve dans eitged, criminel et exempt (S. M., 1. cit., et p. lxxix, introd. et note).

accusatio, anglo-sax./mi, crimen, scand. firn, anc. allemand firina, id., et que je crois composé du préfixe /air, anc. allem. far,fir = sanscr. para, et de la rac. i. Le sanscrit parâyana, l'action de s'en aller, dos weggehen (D. P.), pourrait, comme irctçaGctciç, signifier transgression; et les composés prâyay péché, depra + â + i (Wilson), et paryaya, inobservance de la coutume établie, de pari + t, sont des formations tout

2) Rompre la loi est une autre expression commune à plusieurs langues ariennes avec emploi d'une même racine. Cette racine est le scr. bhan$y sans doute primitivement bhrng ou bhrang, comme l'indiquent le latin frango, le goth. brikan, le cymr. bregu, etc. Le sanscrit bhanga, bhangi, fraude, signifie proprement infraction. En latin, on dit infringere legem, legiê infractio, comme en anglo-sax. lahbryce, ruptio legis, en anglais to break the law, en allem. verbrechen, crime, délit, etc.

3) Le délit ou le péché est souvent considéré comme une chute, en sanscrit patana, pâtaka, de pat, cadere. C'est ce qu'exprime aussi le scr. êkhalana, skkalita, l'action de tomber en faute {falling offrom virtue, Wilson), de la rac. skhal, titubare, cadere, puis errorem committere.

Bopp en a rapproché déjà le lat. 8celus(GL skr., 130,384), et cette rac. skhal semble nous révéler aussi le sens primitif du goth. skulan (skal), debere, d'où skula, débiteur, sculdô, dette, ags. scyld, scand. skulld, anc. ail. sculd, etc., signifiant aussi crimen, facinus, delictum, sculdig, reus, culpabilis. Ce verbe paraît avoir signifié d'abord, comme skhal, tomber en faute, puis, par suite, devenir passible d'une punition, et devoir une compensation, une amende, le wergeld germanique. En lithuanien,

on trouve également skilti, skelëti, devoir, «Ma, dette, skolininkasy débiteur, etc. 1

4) Une analogie intéressante entre le zend et le gothique a été signalée par Spiegel (Avesta, II, p. cxi ). En zend, la rac. vàrëz, varez, agere, facere, précédée du préfixe fra, prend l'acception de peccare, et de là vient fravarsta, délit, péché. Avec le préfixe uz, ex, v#r<êz signifie expier, uzvarëza, expiation. 2 En gothique, cette double modification de sens se produit avec les mêmes éléments de composition. A vitrez répond vaurkjan, agere, facere, à fravêrfe, frav&rtza, fravaurkjan, peccare, et fravaurJUs, péché ; cf. anc. allem. faruuoraht, flagitiosus. Il en est de même de uzvarfea, qui devient en gothique uevaurhts, justice, c'est-àrdire expiation. La rac. v#r%Z) pers. warzîdan, travailler, à laquelle se rattachent le gothique vaurk et l'anc. ail. vmrch, werch, opus, etc., se retrouve bien dans le grée içycû* de Fejy«, aipsi que dans l'ancien cymr. ffuerg, efficax, où Zeuss trouve l'explication du gaulois vergobretus, i. e. judicium efficiens (Cfr. G., 71, 1078); mais les composés ci-dessus sont propres au zend et au germanique seulement.

5) Le latin crïmen est sans doute un corrélatif du sanscrit karman, œuvre en général, bonne ou mauvaise, de la racine kr, kar, fecere, au passif kriyatê, et conservée d'ailleurs dans creo. Cf. facinus, àe/acio, et le sanscrit âpas, péché et acte religieux = apas, opus. Comme kar devient krî à la fin de quelques composés (p. 119), il n'est pas nécessaire de recourir, avec Pott, à kq im> cerno, et de comparer discrîmen, en voyant

1 Je vois que Kuhn (Z. S., III, 323) a comparé déjà skhal et skulan, mais en expliquant un peu différemment la transition du sens.

* Justi (269) ne donne aussi à fravarez que le sens d'expier, d'où fravarsta, expié.

dans crîmen ce qui est soumis aux xçtreuç ou juges (Et. F.} I, 226).

A la rac. kar appartient aussi l'irl. erse cotre, pi. coireannan, crimen, culpa; l'erse a aussi la forme cron (Cf. sanscr. karana, œuvre, action); coireach, criminel, coireamhuil, coupable. l — De même le cymr. caredd, péché.

6) Le latin culpa ne semble avoir également qu'une signification générale, et c'est avec raison, je crois, que Pott le rapporte à la racine sanscrite kljp, kalp, parare, facere, en comparant sankalpa, consilium, propositum (Et. F., I, 257). La culpa serait ainsi la part que l'on a prise à une détermination, ou, comme kalpa, la manière, le procédé, l'exécution.

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