LE MEURTRE
Si nous possédions une liste complète des crimes et des délits qui se commettaient aux temps primitifs, il est probable qu'elle ressemblerait beaucoup à celle que révèlent incessamment nos tribunaux. Les causes et la matière des délits différaient sans doute, mais les passions mauvaises étaient les mêmes et entraînaient les mêmes effets perturbateurs. Cette thèse n'a guère besoin d'être étayée de preuves linguistiques, qui d'ailleurs feraient défaut pour un grand nombre de transgressions que la loi devait atteindre. H suffira de nous en tenir à trois des principales, le meurtre, le vol et la fraude, en commençant par le premier.
C'est un fait curieux, et difficile à expliquer, que l'immense richesse du sanscrit en racines qui expriment l'action de tuer
1 Cf. cair, cotr, crime (O'Don., Gl.).
et de blesser. On en trouve plus d'une centaine, même en réduisant à leur forme primitive celles qui paraissent n'être que des variantes les unes des autres. Il semblerait, d'après cela, qu'aux temps anciens les passions sanguinaires ont dû se déchaîner avec une énergie formidable, et cependant rien d'ailleurs n'autorise à inculper sous ce rapport nos ancêtres ariens plus gravement que toute autre race d'hommes. En fait, cette exubérance dans le vocabulaire de l'Inde ne prouve rien pour l'époque de l'unité. La plupart de ces racines exprimant le carnage sont inusitées même en sanscrit, et celles qui se retrouvent aussi dans les langues occidentales sont restreintes à un nombre très-limité. Pour l'homicide, en particulier, il n'y a même qu'un seul groupe de termes dont les analogies s'étendent à l'ensemble des langues congénères, et c'est aussi le seul qui nous occupera.
Ce groupe se rattache à la racine sanscrite mr, mar, mori, qui forme des verbes ou des noms dans toutes les branches de la famille. H serait inutile d'en faire ici l'énumération, et je me bornerai à ceux qui désignent le meurtre et le meurtrier. Us dérivent naturellement des causatifs de mar, avec le sens de tuer, mais qui ne sont pas partout les mêmes. Ainsi:
Scr. mâra, mari, mârana, meurtre, mâraka, meurtrier, de mâray, tuer; cf. mrn, marn, id.
Zend marekhtar, meurtrier, de mereé, mër&lé, tuer, forme augmentée de iriérï, mori. Cf. védique mré, laedere.
Pers. mîrândan, mîrânîdan, tuer. Cf. murdan, mourir.
Ossète mard, meurtre, mardge, meurtrier; màrun, màlun, tuer et mourir.
Gr. fiofTîCûj tuer (Hesych.), dénomin, de /mçtoç = @çotoç, mortel. Cf. f&zçvct/Acth combattre, c'est-à-dire tuer.
Le latin n'a que l'intransitif mori, mars, mortuus, etc.
Irl. marbhad, meurtre, marbkthoir, meurtrier, de marbhaim, tuer. Cf. marbh, mortuus. .
Cymr. mwm, meurtre, mtorddior, meurtrier ; murniaw, tuer, dénomin.; armor. multr, muntr, meurtre, multrer, mutin trer, meurtrier, muntra, tuer, dénominatif. Cf. cymrique marw, marm, mourir, marw, mortuus, armoricain mervel et marô.
Goth. maurthr, meurtre, maurthjands, meurtrier; ags. mordlior et myrdhra, ancien allemand mort et murdreo; goth. maurthjan, etc., tuer, dénominatif. Le verbe intransitif manque.
Lithuanien marinnimas, meurtre, marinti, tuer, mirti, mourir, etc.
Ane. si. mrûtviti, tuer, dénom. de mrûtvu, mortuus; mrieti> mori. Russe moritï, illyr. moriti, pol. morzyé, tuer, et respectivement merétiy mrjetiy mrzeé, mourir; pol. mordy (plur.), morder8two, meurtre.
Cet ensemble d'analogies suffit, et au delà, pour prouver que le meurtre, inauguré depuis longtemps dans le monde par Caïn, se commettait, comme partout, chez les anciens Aryas. Nous pouvons donc nous dispenser d'examiner encore les autres racines de même sens, parmi lesquelles le scr. naç, han et kshi ont des affinités plus ou moins étendues avec les langues congénères.