LA FRAUDE
Soit que la fraude ait pour but le vol habilement déguisé, ou tout autre objet, ses moyens d'exécution varient à l'infini, et les termes qui la désignent offrent par cela même une grande diversité. Aussi les coïncidences sont-elles ici beaucoup plus multipliées, mais presque toutes plus isolées, que pour le meurtre et le vol. Je mets en regard celles qui paraissent les plus sûres, à commencer par la suivante qui s'étend à plusieurs langues ariennes.
1) Scr. maghj mangh, decipere, lallere (Dhâtup.), sans dérivés connus jusqu'à présent.
Pers. mang, fraude, déception ; jeu de dés, joueur, voleur, mangul, id. — Arménien nxang, fraude; ossète mange, maeng, id.
Gr. fÂJiX***!) machina, proprement ruse, art, puis instrument, machine en général; aussi (*>ixoçy fjaJKctç, en style poétique.
Lat. mango, dans un sens défavorable, marchand qui sait vanter et faire briller sa marchandise pour tenter l'acheteur; en bas-latin = deceptor, praedo, famulus (Ducange).
Irl. mang} meang, fraude, tromperie, ruse, mangaeh, mangamhuil, trompeur, mangaire, petit marchand.
Anglo-sax. mangian, negotiari, scand. mânga, id., mâng,
1 Fick (353) rattache ce groupe de mots à une racine européenne klap, voler, cacher, en comparant le lat. clepere, l'anc. pruss. aukliptas, caché, et Fane. si. po-klopu, opercuium. Cf. po-klepati, claudere, Qthlepitsa, tendicula.
mercatura, ags. mangere, angl. mongery scand. mangâri, anc. ail. mangari, mercator, canpo.
Lith. manffa, fille publique.
Les transitions de sens se comprennent partout aisément, et ce groupe étendu est un exemple de la manière dont certaines racines, inusitées et restées stériles en sanscrit, se confirment par la comparaison des langues congénères. La rac. mangh, connue seulement jusqu'à présent par les grammairiens, ne peut pas avoir été inventée par eux en vue de Pétymologie, puisqu'elle n'a pas de dérivés. Cet exemple et d'autres du même genre devraient empêcher de les accuser trop légèrement de s'être livrés à une fabrication de racines fictives. l
A côté de magh, mangh, on trouve dans le Dhàtup. une rac. maé, mué, mané, muné, decipere, fallere, pravum, scelestum esse, etc., également sans dérivés, et qui n'en est peutêtre qu'une variante. Ce qui est à remarquer, c'est que le même changement pour la consonne finale se reproduit dans le persan mâkûy fraude, l'ionien (àS\kùç — ftifcoç, ruse, etc., et le lithuan. makloti, tromper surtout en vendant, maklorus,
1 Voir, à cet égard, les observations de Weber (Beifr., 4, 272). Plusieurs autres racines sont dans le même cas que mangh. Ainsi dagh, dangh, tegere (Dhàtup.)) sans dérivés; en lithuan. dengti, couvrir, d'où denga, couverture, dangtis* toit, dangûs, ciel, etc. Cf. pour le persan et l'irlandais t. II, p. 387. Ambh, sonare (Dhàtup.), gr. oV$a, voix, 0M$efo>, lithuanien ambiti, ahoyer. Stigh, ascendere (Dhàtup.), go th. steigan, anc. allemand stigan^ etc., grec ttux<*> etc. Un exemple contraire d'une racine encore inconstatée en sanscrit pour plusieurs dérivés est celui de par d, pedere (D. P., IV, 574). Si nous n'avions pas le gr. *fy$w, l'ancien ail. firzan, le lithuan. persti fperdzu], le néo-sl. prdêti, etc., on n'aurait pas manqué de regarder pard comme une racine fictive, en vue d'expliquer parda, pardana et pardin.
fripon, etc., d'où probablement l'allemand mâkler, faiseur d'affaires, courtier, qui manque aux anciens dialectes germaniques. l
2) Scr. éhala, fraude, ruse, éhalin, fripon, éhalay, tromper, etc.; peut-être comme le pense Kuhn ( Z. S., III, 323, IV, 35), avec éh pour skh primitif, ce qu'appuie skkalita, stratagème, ruse de guerre, de slchal, déjà mentionné plus haut (Cf. p. 148).
Une seconde confirmation est l'analogie du scand. skôllr, fraus, perfidia, slcôll, derisio, skolli, irrisor et vulpes. H est reconnu d'ailleurs que le éh initial sanscrit est ordinairement représenté par sk dans les langues congénères.
3) Scr. dalbha, fraude, tromperie, probablement de drbh, darbhy nectere, serere.
Irl. dalbh, ruse, mensonge, dolbhad, fiction, dealbh, image, figure. Ane. irl. delb, effigies, dolbud, figmentum, doïlbthu, figura, doilbthid, figulus (Zeuss, 12, 16, 985). Cf, cymr. delw, ressemblance, image, deluri, figurer, forme.
Lith. dilba, diïbônas, homme qui se cache pour épier, signification secondaire.
4) Scr. yoga, ruse, fraude, expédient, magie, etc., yôgya, adroit, habile, y^raw'Xraya, marché frauduleux. La racine est yutf, jungere, puis parare et animum intendere.
Irl. iogdn} tromperie, iogdnach, trompeur. Le g non aspiré indique la perte de la nasale qui se montre dans jungo; cf. scr. yundkti, jungit.
* L'acception de pinsere qui appartient aussi à la racine sanscrite, et qui est peut-être la primitive, se confirme remarquablement par l'ancien si. mâka, pol. rnàka, russe mukâ, etc., farine, ainsi que l'anc. si. mâka, tourment, torture, de mâéiti, torquere, etc., comme en latin flagro pinsere pour fustiger.
5) Pers. dûlah} dûlî, fraude.
Gr. JaÀoj, rusa. Cf. JeÀeatÇa (JkA«), tromper, JijÀeo^ta», nuire par violence ou fraude, etc., $tfÀaivcù9 id.
Lat. doluêj id* Cf. deleo7 doleo, dolor, etc.
IrL dol, dûlj piège; Qi\dolaidh} dommage, dél^ douleur, etc.
Scand* tâl} dolus, taelat decîpere, taelîng^ deceptio. Cf.ags, talet calumnia, taelan, illudere ; anc. ail, zâla7 pemicieSj zâlig, perniciosus, zalôn, diripere, etc. m
La notion primitive est celle de nuire en général, dérivée elle-même de celle de rompre, briser, dans le sanscr. dr} darr daly fin d ère et findi, etc. *
6) Pers. lâvahj fraude.
Scand. lae, id. Cf. goth. lévjan} ags* laewan, anc. allemand lau$an7 prodere, tradere, et la rac. scr. lu, scinder e, d'où lava} destruction, etc,
ARTICLE III. Lk PROCÉDURE JURIDIQUE*