LE JUGE
Le plaignant portait l'accusation devant le juge ou le tribunal pour obtenir justice. Nous avons vu, en parlant du clan (Cf. p. 78), que le sabhâ ou assemblée des familles représentées par leurs principaux membres, fonctionnait probablem ii
ment comme pouvoir judiciaire aux temps primitife, sous la présidence d'un sabhâpati. Dans la suite, sans doute, et avec le développement plus étendu de la tribu, il s'établit des tribunaux constitués sur une base plus large. Toutefois, aucun des anciens noms qui les désignaient ne paraît s'être conservé, et et ce n'est que pour le juge que l'on peut retrouver peut-être quelques traces des dénominations primitives.
1) Le scr. sthêya, juge, arbitre, dérive de sthâ9 stare, et désigne proprement celui qu'il faut établir d'une manière fixe, ce qui implique déjà le principe de l'inamovibilité pour les fonctions judiciaires. La même idée est exprimée par le composé dharmastha, juge (Manu, VIII, 57), celui qui se tient sur la loi, qui préside à la justice.
A la même racine sthâ appartient sûrement le goth. staua, juge et jugement, ainsi que stôjan, juger, au prêter, stauida, gastâjan, condamner. Kuhn, il est vrai, ramène ces termes à la rac. stabh, fulcire (Z. S., II, 458), ce qui donnerait un sens analogue; mais la forme particulière de staua s'explique fort bien par la comparaison de l'anc. slave staviti, statuere, itstavû, statutum, etc., qui se rattachent à sthâ, et non à 8tabh. En sanscrit même, on trouve quelques dérivés tout semblables, par exemple stfiavi, tisserand, c'est-à-dire celui qui se tient debout, suivant l'ancien mode de tissage, sthavira, fixe, ferme, etc.
L'anc. ail. stauuan, stuôn, incusare, increpare, inhibere, offre un sens un peu différent, mais l'acception spéciale de jugement se retrouve encore dans stuatago, dies judicii, ainsi que dans l'anglo-écossais steioyn, judicium ( Cf. Diefenbach, Goth. Wb., II, 314).
2) Les autres noms du juge appartiennent tous, ce semble,
aux langues particulières, mais il en est quelques-uns qui pourraient remonter à l'époque primitive.
Cela est probable, par exemple, pour l'anc. si. sâdii, sâdiia, sàditelï, juge, russe sudtia, pol. sëdzia, illyr. mditegl et mudaz, etc., lith. sudzia, sûdze, etc. Ces termes dérivent de sâditi, russe vâditï, pol. sâdzié, etc., judicare, d'où aussi respectivement sâdu ou sâdiva, sudu, sâd, lith. sûdas, jugement; mais c'est le sanscrit qui paraît nous révéler le sens primitif du verbe lui-même. Nous y trouvons, en effet, la racine çvdh, çundhj purificare, d'où proviennent plusieurs termes juridiques, tels que çuddhi, acquittement légal, c'est-à-dire purification, çuddha, acquitté, çôdhya, personne accusée et qui doit se justifier, çôdhaka, celui qui acquitte ou justifie. Le ç sanscrit est souvent représenté par s dans les langues slaves, de sorte que sdditi semble avoir signifié, comme çundh, purifier légalement d'une accusation, ou peut-être purifier par l'expiation du délit.
Tel paraît être, également, le vrai sens de l'anc. allemand sônari, judex, sôna, suona, judicium, mais scand. son, expiatio, arbitrium = goth. saun, A.vrpov9 redemptio, proprement purification, si Ton compare avec Pott (Et. F.} I, 216) la rac. scr. su, dans l'acception de ablui (abhi -f- su), d'où savana et abhishava, ablution purificatoire.
Quelques noms celtiques du juge paraissent avoir désigné dans l'origine le maître ou le chef, et dater du temps où le chef de la tribu remplissait les fonctions judiciaires. J'ai parlé déjà de l'irl. baran, barn et breith, cymr. barnwr, etc. , comme répondant au sanscrit bharanyu, bharanda, bfiaratha, maître, roi ( Cf. p. 92 ). L'irl. aire, juge, aireach, chef, s'accordent de même avec le scr. arya, maître, âryaka, homme vénérable, et
le cymr. ynud, juge, ynedd, force, pouvoir, rappellent certainement le scr. ina} maître, roi, et, comme adj. védique, fort, vigoureux.