LE SERMENT
L'usage du serment juridique, pour assurer la véracité des témoins, est sans doute aussi ancien que celui du serment en général, et il n'avait pas de noms particuliers. L'acte du serment a eu partout dans l'origine un caractère religieux. D consistait en une invocation solennelle adressée à quelque divinité ou pouvoir supérieur, suivie d'une imprécation contre soi-même en cas de parjure. C'est là le serment proprement dit, qui lie celui qui le prononce; mais il prend aussi parfois le caractère d'une simple imprécation lancée sur la tête d'un autre, et, dans l'un et l'autre cas, les noms se confondent souvent, ce qu'il ne faut pas oublier dans les comparaisons à établir. Si les termes ici offrent beaucoup de variété, c'est que les idées qui s'associaient au serment, et les formalités qui l'accompagnaient ont changé avec les croyances et les coutumes chez les divers peuples ariens; mais on peut s'assurer encore qu'il a dû être en usage à l'époque de l'unité.
1) La rac. scr. sa§y santf, adhaerere et figere (? sic Westerg.), prend, avec abhi, l'acception de maledicere; de là abUishanga,
serment, imprécation, possession démoniaque, proprement liaison complète, embrassement.
H laut y rapporter sans doute le nom de Y Hercules Sangus ou SancuSy appelé aussi deus Fidius, et qui présidait aux serments et aux contrats, chez les Sabins, les Ombriens et les Romains (Cf. Preller, Rôm. Myth., p. 633). Un autre terme latin, de même origine probablement, est celui de sagmen, sagmina, par lequel on désignait les herbes arrachées avec une motte de terre, que portaient les Fetiales quand ils allaient conclure un pacte avec l'ennemi, et qui rendaient leur personne inviolable. C'étaient là comme des symboles du serment, et c'est ce que leur nom même signifiait peut-être. *
Les langues lith.-slaves ont conservé d'une manière plus directe cet ancien nom du serment. En lithuanien, on retrouve la rac. saé) dans segti, attacher, fixer, et ségti, qui n'en diffère que par l'accent, signifie jurer; de là ségimas et priséga, serment. Dans le slave, cette racine se présente sous ses deux formes, savoir sëg, dans l'anc. si. sëgnâti, attingere, jyrisega, serment (Cf. scr. prasanga, liaison, connexion), russe prisiaga, pol. przysiëga, illyr. prisega, boh. prjsaha, id. ; et sag} dans po-sagati, nubere, c'est-à-dire se lier, s'engager, posagii, compages, nuptiae, russe posiagu, dot, pol. posag, d'où le lithuan. pdsagas, pasogas, id.
Enfin, je crois qu'il faut rattacher ici le cymr. sangu, arsangu, presser, fouler, fixer en foulant, d'où dérive arsang, incantation, imprécation magique, sens rapproché de celui de abhiskanga.
2) La rac. scr. çap a la double acception de jurare et de ma-
1 Cf. scr. sagma, accord pour un marché, convention, peut-être de sam-garriy d'après le D. P., t. VII, 544 ; si ce n'est de sang.
ledicere, imprecari. De là çapa, çapana, çapatha, abhiçâpa, serment, imprécation.
Comme çap est provenu sans doute de kap, on peut comparer le cymr. cabl, malédiction, blasphème, juron, d'où cablu, maudire, jurer; analogie d'ailleurs isolée dans les langues européennes.
Il s'en présente une autre, sûrement plus apparente que réelle, dans l'hébreu shaba, juravit, d'où nishba, serment, etc., et dont le sens primitif serait d'après Ewald (Alt. d. Volks Isr.} p. 18), s'engager par sept choses (Cf. Genèse, XXI, 21). Il est certainement singulier que l'hébreu sheba, septem, se rapproche également du scr. saptan. Toutefois le ç = k de la racine çap ne permet guère de penser à un rapport réel entre ces deux derniers termes.
3) Le sanscrit y ama9 niyama, de yam, coercere, ni-yam, ligare, désigne une obligation religieuse, un engagement, un contrat, ainsi que yati, niyati, de la même racine avec suppression de Vm.
Benfey compare le gr. o^nt/ju, oftoa>, jurer (Gr. Wl.y II, 203), le y initial disparaissant quelquefois en grec dans les corrélatifs du sanscrit. Pott admet la possibilité de ce rapprochement, en rappelant la locution obstringere jurejurando, lier par serment, et le sens étymologique de oçkoç, dérivé de kôÀç. Toutefois, l'acception plus précise du scr. samaya, serment, et contrat, convention, observance religieuse, de sam + t, ire, lui fait conjecturer dans ipoûû un composé avec sam, ofJUy d'où Yi aurait disparu (Et. F., 2e éd., I, 243); mais cela n'exqlique pas ojJLWfJU. Je crois, quant à moi, que l'on pourrait, sans invraisemblance, recourir directement à la rac. scr. am, adiré, colère, laquelle prend avec sam l'acception de s'adresser
avec instance, s'assurer de quelqu'un, s'allier, convenir d'une chose ( D. P., v. cit. ). L'expression ofjuwfu shiv ou og &w, qui s'expliquerait difficilement dans les premières suppositions, puisqu'on ne contraint, on ne lie, ni le dieu, ni le serment, signifierait alors proprement j'aborde, j'invoque le dieu, ou le serment, le Horcus personnifié.
C'est peut-être avec plus de raison que Benfey rapporte à yati, niyati, synonyme de yama, le goth. aiths, serment, ags. âdh, angl. oath, scand. eidr, anc. ail. eid, etc.1 Léo Meyer, qui approuve ce rapprochement, l'appuie en observant que y a devient ai dans la particule goth. aiththau, ou, qui se rattache au scr. yathâ (Z. S., IV, 405).
A l'anc. slave rota, jusjurandum, rotiti se, anathematizare, rotitetî, qui adjurât, illyr. rota, pol. rota przysiëgi, formule du serment, etc., correspond l'irlandais rath, gage sacré, garantie donnée pour un engagement solennel, erse ràthan, ràthanas, vadimonium. L'ossète art, serment, n'est peut-être qu'une métathèse du même mot. Cf. aussi armén. ertumn, ertmni, serment.
On pourrait comparer le zend ratu, loi, ce qui conduirait au scr. ftu, fta, ordre, coutume sacrée, loi divine; cf. latin ritus; mais, comme l'irl. rath signifie aussi le salaire qui se donne, on pourrait également penser à la rac. scr. râ, dare, d'où le vêd. râti, offrande, et surtout rata, donné, consacré. Kuhn ( Z. S., VIII, 64 ) a traité avec détail de ce dernier terme védique, en rapprochant très-ingénieusement la locution râtam astu, soit donné, soit consacré, du lat. ratum esto. Le sens primitif de ces noms du serment serait ainsi celui de garantie donnée, ou de consécration.
1 Cf. anc. irl. oeth, id. (Corm., GL, p. 33).