LES PUNITIONS
Du moment qu'il existait chez les anciens Aryas une justice régulière, il devait y avoir aussi un système de peines graduées suivant les délits. Il va sans dire que l'on ne peut pas s'attendre à retrouver ce système dans ses détails, mais les noms du châtiment en général, et ici et là ceux de quelques punitions spéciales, offrent encore des analogies dignes de remarque.
1) Scr. éi {éayatê), punir, vepger, dans les Vêdas ; de là éêtar, vengeur, éêtya, apa-éiti} punition, et éit ou éaya, à la fin des composés tels que rnaéit9 rv^ayay qui punit la faute, etc. — Cette racine, à la 5e classe (éinôti, éinuté), signifie colligere, ce qui paraît être son sens primitif, puis, à la 3e classe, éikêti, animadvertere, noscere, quaerere, c'est-à-dire colhgere mente; cf. ci (éayati), id., et colère, venerari. L'acception de venger et de punir dérive de celle de quaerere, insequi. Le Dh&tup. offre aussi une forme M, noscere, et les rac. kit et éit, animadvertere, cogitare, confondent plus d'une fois leurs dérivés avec ceux de éi.
Zend éitha, éithi, punition, très-fréquent dans l' Avesta, de éi, expier (Justi, 110); kaênâ, id., également de (fi = £î; huzv. Mn, parsi Mna, pers. kîn, kinah, armén. khên (Justi, 76). Cf. irl. cdin, amende. l
Gr. tIcû, riva, pœnam luere , au moyen Tto/juti, riwfju (Cf. éinômi), punir, venger, mais aussi honorer, comme en scr. éi, colère; de là rjpf, estimation, valeur, rétribution, soit
1 Bugge (Z. S., 19, 406) rattache ici *W> pœna, avec le changement ordinaire de k enp ; mais cf. plus loin le n° 7.
récompense, soit punition, rjVf?, id., etc. Le r répond ici irrégulièrement au é sanscrit, comme dans Tt<r<rctçîç, rirrctçîç = éatvâras, quatuor, ou dans n particule = éa, etc. Benfey, qui le premier, je crois, a établi ce rapprochement ( Gr. WL, II, 234), s'appuie sur la forme redoublée utIcù (Hesych.),poury rattacher rhei^, roi, tjtjjvi;, reine, en tant que distributeurs de la justice. Cf. Kuhn (Z. S., II, 389) pour d'uutres développements confirmatifs.
A côté du lat. queo, que Kuhn compare aussi malgré la différence de signification, on pourrait, et mieux encore, rapprocher de éi, noscere, le verbe seio. Le dérivé scUco, s'informer et décréter, d'où scitus, scitum, décret, touche de près aux acceptions de qucerere et de punire.
En irlandais, nous trouvons comme corrélatif de éi ou jfet , noscere, le verbe dm, dghim, voir, à l'impératif ci, vois ! Le substantif cia, rétribution, récompense, peut, comme Tiftif, nVif , avoir signifié aussi punition. Un des noms de l'amende, câin, se lie peut-être à éi, éayatê. Cf. supr. le zend kaêna, punition.
L'anc. slave éiniti, ordinare, éinU, ordo, éinovînikû, princeps, etc., se rattache sûrement à la même racine. Le verbe éitati, colère, tj/^k, paraît être un dénominatif ou appartenir à la rac. éit.
2) Scr. badh, bandh, punire, morte mulctare, proprement ligare, capere et offendere. De là badha, exécution, mise à mort, badhya, condamné à mort, badhaka, exécuteur, etc.; mais aussi bandha, lien, fers, bandhana, bandkaka, emprisonnement, bandhya, prisonnier, bandhâlaya, prison, etc.
Pers. band, captivité, chaîne, lien, bandah, enchaîné, bandagî, servitude; bandîdan, lier. — Armén. band, prison, bandél, emprisonner.
Irland. bann, lien, chaîne, interdit, loi, proclamation; binn> binne, sentence, condamnation, punition.
Goth. bandi, lien, bandja, prisonnier, de bindan (band, bund), lier. Ancien allemand ban (plur. banna), soand. bann, condamnation, interdit, anathème. Cf. bas-latin bandum, bannum, forbannitus = proscriptus, et allem. mod. bannen, verbannen, etc.
Le lith. baudêti on bausti, punir, baudimas, châtiment, etc., semble provenir d'une forme néo-sl. bud, qui serait bâd dans l'ancien dialecte, où elle ne se trouve plus.
L'acception primitive est partout celle de lier, et de punir par la privation de la liberté. Si le sanscrit signifie aussi punir de mort, c'est sans doute parce qu'on liait le coupable pour l'exécution.1
3) Scr. kâra, kârana, mise à mort, exécution, kâranâ, kârikâ, supplice; kârâ, peine, tourment et prison. Cf. kârâgara, kârâoêçman, maison de peine, prison, kârâpâla, geôlier, etc. La rac. est kf, kar, laedere, occidere. Le synonyme éâra, éâraka, lien et prison, ne s'explique pas trop par la rac. éar, ambulare, et n'est peut-être qu'une dérivation de kar. Cf. "pers. éaras, prison, peine, torture.
Ici se rattache probablement, comme forme redoublée, le gr. xaçKctçov, lat. carcer, prison, terme qui a passé au goth. karkara, ags. carcern, anc. ail. cltarchara, etc., ainsi qu'à l'irland. carcar et au cymr. carcher.
On serait presque tenté d'interpréter le lat. carnifex, consi-
1 Weber (Beitr., 4, 284) doute de ce rapport entre les deux significations. Suivant lui, badh, vadh, ferire, occidere, et bandh, ligare, se rattachent à l'idée commune de presser, vexer, qui est aussi celle de bâdh.
déré comme l'exécuteur de la peine de mort, kârana; car l'étymologie de carnem facere n'offre en fait aucun sens.
Irl. coirim, tourmenter (?); cymr. cur, peine, tourment, cu~ riaw, tourmenter; cerydd, châtiment, ceryddu, châtier; armor. karéein, condamner, blâmer.
Anglo-sax. hearm} damnum, injuria, scand. harmr, anc. ail. harm, etc., rac. Jiar = scr. kar; ags. hearmsceare, anc. allem. harmsoara, punitio, supplicium, littéral, damni portio.
Anc. si. karati, rixari, russe karati y punir, har a, karanie, punition, pol. karzaé et kara, id. — Anc. si. koriti, contumeliose tractare, korû} contumelia, russe Icoritï, reprocher, poL korzyé, humilier, etc.
Lith. koréti, punir, kora, korone, punition.
Cf. de plus pour kar, occidere, § 238, 3.
A ces analogies diverses plus ou moins sûres, il faut ajouter peut-être, avec l pour r, le grec koXovÇù), châtier, Kohcuriç, châtiment, proprement couper, tailler; cf. anc. si. kolati, maotare, etc. Probablement aussi le lith. kdline, prison, kàliny$} prisonnier, kalêti, être en prison, etc.
4) Scr. ç asti, çishti, punition, correction, et ordre, règle, etc., çâsya, digne de châtiment, anuçâdn, qui châtie, etc., de la racine çâs, regere, jubere, docere et punire. Cf. çâstar, punisseur et gouverneur, çâstra, loi, code, etc. L'a s'affaiblit en tau partie, çishfa, au gérond. çishfvâ, à l'aoriste açishat, etc.
Armén. sast, châtiment.
Lat. caêtu8, pur, chaste, c'est-à-dire châtié, corrigé, castigo, castigatio, formé comme navigo, etc. Cf. scr. ud-çâs, purificare, et anc. si. éistu, pur, éistota, pureté, éistiti, purifier, lith. czystas et kystas, pur, etc.
Irl. céasa, céasachd, punition, tourment, céasaim, tourmenter, crucifier, céasta, tourmenté, céasadàir, qui tourmente, etc.
Ane. irl. césad, passio, pour cessad, ro céss, passas est (Z.*, 462), ponr cest, dénominatif dérivé d'un substantif analogue an sanscrit çâsti. On pourrait toutefois comparer aussi le scr. kashpi, douleur corporelle (Wilson), de /cash, frotter, gratter, et blesser, nuire, d'où kashi, nuisible, kasfita, misère, souffrance, et sans doute kashâ, kaçâ, le fouet, comme instrument de punition.
5) Scr. dama, damana, damathu, punition et contrainte, de dam, domare ; dama, plus spécialement amende. D'après Wilson, on y rapporte aussi danda, le bâton qui châtie, puis punition de toute espèce, amende, prison, mise à mort, d'où danday, punir en général. '
Lai damnum, punition qui entraîne une perte, amende, dommage, damno, condemno, etc. Le sens spécial d'amende parle en faveur d'un rapprochement avec dama, damana; cependant damnum, pour dabnum (?) pourrait dériver du scr. dahh, nocere (dabhnôti), comme scamnum de skabh, fulcire. Cf. t. II, p. 351, Kuhn, Z. S., III, 467, et surtout Dunzer, Z. S., II, 64, rapportant damnum à dabh.
Irl. daimne, dommage, damnaim, condamner, etc., venant probablement du latin.
6) Sanscr. yama, punition, contrainte, pénitence, de yam, coercere.
Gr. fyj/Mict,, punition, amende, fyi/zioa, punir, etc. Le £ pour y, comme dans tyy = yu§, Çict, = yava, etc. Cf. Benfey, Gr* Wl., II, 202.
7) Scr. pavana, pénance, pénitence, purification, de pu, purifier, expier. Gr. iroivti , amende, rançon, lat. pœna, pûnio,
1 Le D. P. ne donne point d'étymologie. Weber (Beitr., 4, 284) indique comme racine tand, tâd} frapper.
pûnitio, etc. — Du latin, irl. pian = pên, corn, peyn, cymr. poen, armor. îd.; angl. pain, etc. Cf. Pott, Et. F.\ I, 217, et W Wb., 1, 1107; Curtius (Gr. Et*, 263); Fick (122), etc. — Oe pour û, comme dans mœnia, mûnio ; cf. scr. puni =j>ûti, purification. Pott (loc. cit) observe que le sens plus spécial de Troivtj, rançon, dérive de celui de purification et d'expiation morale, ce qui implique l'idée du délit comme souillure. C'est donc à tort que Littré, dans sa Scienee au point de vue philosophique, ne cherche pour iroivtj que le sens de compensation, en écartant toute idée morale, et pour ramener celle de justice en général à la formule logique a= a.
Les rapprochements qui précèdent, et qui certainement ne sont pas complets, laissent entrevoir l'existence de trois degrés de punition chez les anciens Aryas, savoir l'amende, la prison et la peine de mort.