L'ORDALIE OU LE JUGEMENT DE DIEU
L'idée de recourir à l'intervention d'une puissance surnaturelle pour confondre le crime et faire triompher l'innocence, quand les preuves directes font défaut, remonte sûrement aux temps les plus anciens, et a pu naître spontanément chez plusieurs races d'hommes aux croyances fortes et naïves. On la retrouve, en effet, chez des peuples trop éloignés les uns des autres pour que l'on puisse, avec quelque probabilité, lui assigner une origine commune. Nulle part, cependant, la coutume des ordalies n'a été aussi générale et aussi développée que chez les nations de la famille arienne, et quelques-unes de ses formes seulement se montrent ici et là, soit en Asie, soit en
Afrique, plutôt comme des faits isolés. C'est ainsi que les Hébreux, au temps de Moïse, avaient l'épreuve de l'eau maudite et amère pour les femmes soupçonnées d'adultère (Nomb., V, 18, 19, etc.). Les Arabes nomades faisaient appliquer sur la langue un fer brûlant. Les Madécasses, et quelques tribus de l'Afrique occidentale, font boire un poison plus ou moins violent. D'après Ksempfer (III, c. 5), les Japonais connaissaient l'épreuve du feu et la boisson d'innocence. Toutefois, et à côté de ces divers procédés, les épreuves du combat singulier, de l'immersion dans l'eau, du fer rouge porté à une certaine distance, de la main plongée dans l'eau bouillante, etc., paraissent appartenir en propre aux peuples ariens. Et, quand on compare certains détails caractéristiques des ordalies indiennes et germaniques; par exemple, il est difficile de ne pas les ramener à une origine commune, bien que le» termes qui les désignent n'aient plus entre eux aucun rapport.
Le mot ordalie vient de l'anglo-saxon ordéU, en anc. allem. urteili, qui ne signifie autre chose que jugement, et qui est purement germanique. Les termes sanscrits sont parîksha, l'épreuve, l'examen, de pari-îksh, circumspicere, pratyaya, la confiance, la foi, divya, l'épreuve divine. D'autres dénominations s'appliquaient aux diverses espèces d'ordalies, comme celle du vase avec l'eau consacrée, kôsha, celle de la balance, dhapa ou tûlaparîkslia, celle des lots, dharmâdharmaparîksha, l'épreuve du juste et de l'injuste, etc. Aucun de ces noms ne se retrouve ailleurs.
J'ignore si la littérature védique renferme quelques allusions aux ordalies. l Une tradition sûrement ancienne à ce
1 Weber l'affirme (Beitr., 4, 284) et renvoie pour cela à ses Ind. Stud. (I, 226), ainsi qu'à un travail de Stenzler, dans la Z. S. d. Morg. Ges. (9, 664). L'épreuve du feu et celle du poison sont men-
sujet est celle que rapporte Manu relativement à Vatsa; f une seconde est l'épreuve du feu, à laquelle se soumet la vertueuse Sitâ, dans le Ramâyana, pour détruire les soupçons jaloux de Rama. Le code de Manu ne parle que de l'ordalie du feu et de l'eau, mais celui de Yâdjnavalkya ajoute les épreuves du poison, de la balance et de l'idole, et le Mîtâfokara, ou commentaire du Dharmaçâètra, décrit jusqu'à neuf procédés différents. 2 H serait inutile de les énumérer ici, et je me borne à signaler les analogies les plus frappantes qu'ils offrent avec les ordalies des peuples européens, et surtout des Germains, dont Grimm a traité avec détail dans ses Deutsche AUertkQmery p. 908 et suiv.
L'ordalie par le feu se faisait dans l'Inde de trois manières différentes, lesquelles correspondent à autant de procédés européen».
1° Le prévenu devait traverser sain et sauf la flamme d'un bûcher. C'est là l'épreuve subie par Sitâ et par Vatsa, dont
tionnées dans le Panéavinçabrâhmayia, 14, 6, 6, et 19, 4, 3. Plus récemment, en 1866, dans un discours à l'Académie de Munich (Die Gottesurtheile der InderJ, Emil Schlaginweit, l'un des célèbres frères voyageurs, a montré que l'épreuve la plus ancienne, consistant à traverser un feu, est formellement mentionnée dans YAtharvavêda (ib., p. 13). Plus tard, celle du fer chaud, sous la forme d'une hache, paraît pour la première fois dans la Tchândôgya Upanishad du Samavêda (ib., p. 21). Plus tard encore, la hache est remplacée par un soc de charrue, phala (ib., p. 23). Les épreuves par le vase d'eau bouillante (hôça> kôsha)y l'immersion dans l'eau froide, le poison, l'eau consacrée, la balance, les sorts, les grains de riz (tandula), etc., sont l'objet de détails intéressants empruntés à des sources plus modernes, et à des coutumes encore existantes dans l'Inde et le Thibet.
1 L. VIII, 116. « Vatsa ayant été autrefois calomnié par son jeune a frère, le feu, qui est l'épreuve de tous les hommes, ne brûla pas « même un seul de ses cheveux, à cause de sa véracité. »
* Asiat. Researches, t. I, p. 389 et suiv.
aucun cheveu ne fut brûlé. Chez les Germains, il fallait passer en chemise an travers d'un bûcher enflammé (Griram, 1. cit., p. 912). L'expression de irvç èitqmth dans l'Àntigone de Sophocle ( v, 264 ), se rapporte au même procédé chez les Grecs.
2° Une tranchée ouverte dans le sol était remplie de charbons ardents, et le prévenu devait y marcher nu-pieds sans se brûler. Les Germains remplaçaient les charbons ardents par des socs de charrue rougis au feu, ordinairement au nombre de neuf, et sur lesquels il fallait marcher (Grimm, Lcitri 914).
3° On traçait sur le sol neuf cercles concentrique&j avec des intervalles de seize doigts; puis on «faisait rougir un fer de lance, ou une boule de fer du poids de cinq livres. L'accusé devait porter ce fer ou cette boule dans sa main au travers des huit premiers cercles, et la jeter dans le neuvième sur de l'herbe qu'elle devait encore brûler (ÂsiuL Res,, 1. cit., 394).
C'est là tout à fait ce que les Scandinaves appelaient iarntmrdkr} gestatio fer ri, et les Anglo-Saxons ismwdâlj le juge* ment du fer (Grimm, 1. cit., ÏU5). Un morceau de fer rouge d'un poids déterminé , une livre ou trois livres, devait être porté à la distance de «ew/pasj ce qui s accorde singulièrement avec les neuf cercles des Indiens. Ce procédé était aussi en usage chez les Grecs, comme le prouvent les mots fiuiïçûvç ettçuv Xfiiçeïvj porter les fers rouges avec les mains, de TAntigone de Sophocle, au vers indiqué plus haut. Les anciens Slaves le connaissaient également sous le nom de pravda jeltezoy l'épreuve du fer (Grimm, l cit., 933).
L'ordalie par Veau ou l'huile bouillante présente de part et d'autre des analogies qui no sont pas moins remarquables.
Les Indiens faisaient bouillir de l'huile dans un vase de m i»
métal ou de terre de quatre doigts de profondeur. On y jetait ensuite un anneau d'or, d'argent ou de fer, et l'accusé devait se justifier en retirant cet anneau avec la main sans se brûler (Asiat. Res., 1. cit., 398).
Rien ne répond mieux à ce procédé que le ketilfâng ou ketiltak des Scandinaves et des autres peuples germains. Une pierre ou un anneau était jeté dans une chaudière pleine d'eau bouillante, et l'inculpé devait l'en retirer en y plongeant la main. On en voit un exemple raconté avec détail darts Grégoire de Tours, Mxrac., I, c. 81 (Grimm, 1. cit., 919). H est probable que c'est à ce même usage qu'il est fait allusion dans l'Avesta ( Vendidad, TV, 155), quand il est dit : « Créateur! « celui qui, le sachant, aborde avec mensonge Veau dorée et « bouillante, comme s'il parlait avec vérité, et qui trompe c< ainsi le Mithra, quelle est sa punition ? »
Enfin, l'épreuve par l'immersion dans l'eau froide était absolument la même chez les Indiens et les Germains.
Il est dit, dans le code de Manu ( VIII, 114) : « Que le « juge fasse prendre du feu à celui qu'il veut éprouver, ou
« qu'il ordonne de le plonger dans Veau Celui que la
« flamme ne brûle pas, que Veau ne fait pas surnager, doit « être reconnu comme véridique. » — C'est exactement le waterordel, on judicium aquœ frigidœ, du moyen âge germanique, resté en usage jusque dans le XVIe et le XVIIe siècle contre les sorcières, et qui est suffisamment connu.
Il faut encore ajouter que l'épreuve indienne du riz sec qu'il fallait mâcher, puis rejeter humecté de salive, et sans traces de sang (Asiat. Res., 1. cit., 391), rappelle tout à fait \ejudidicium offœ du moyen âge, où il s'agissait d'avaler sans encombre une bouchée de pain sec ou une hostie consacrée ( Grimm, 1. cit., 931). Dans les deux cas, on pensait sans
doute que l'absence de salive, causée par l'émotion du coupable, devait le trahir.
Il est k croire que des analogies du même genro pourront encore être signalées chez les autres peuples ariens de l'Orient et de l'Occident, quand nous connaîtrons mieux leurs anciennes coutumes» l Le principe généra) de l'ordalie peut certainement avoir été mis en œuvre d'une manière indépendante chez des peuples divers, mais les traits tout spéciaux que nous avons relevés autorisent" suffisamment à penser qu'il remonte jusqu'aux Âryas du temps de l'unité*
1 Dans le vieux Senchvx Mèr de l'Irlande (t. I, p* 194, 198), il est parlé du fir cairc, épreuve de la chaudière, et du caïre fira, eh au* diere de vérité.
D'après 0 'Curry {Mann ers and cu$tom$t t. II, p. 216), la femme accusée devait se justifier en passant sa langue sur une hache de bronze rougie au feu ou sur du plomb fondu. La hache devait Être chauffée avec de V Épine -noire, ou du sorbier des oiseaux. C'est ce qu'on appelait l'ordalie druidique. Cf. la note p. 175, pour remploi de la hache dans l'Inde. L'ordalie s'appelait fir dé, verïtas Dci (O'Don.. Gt.)} et se pratiquait aussi par les sorts fcrannchurjy au moyen de cailloux blancs et noirs. Le tirage d'un caillou noir équivalait à une évidence contre l'accusé (Sullivan, Ane. Mann,, de O'Curry, t. I, ltixxix). Une autre méthode consistait â prêter serment sur Taute), en présence de l'accusateur et de ses témoins (ihid.). Cf. lo BCf» divytt f*i'intàna, autorité divine, pour ordalie et serment.
Chez les Gallois ou Cymris, il y avait trois sortes d'ordalies fpaen)h Je fer chaud, l'eau bouillante et le combat (Ane. Latvs of Walcs* t. II, p. 622).