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LE JEU DE DÉS

On peut concéder, sans autres preuves, qu'une race aussi bien douée à tous égards que l'étaient les anciens Aryas doit avoir su se procurer des divertissements variés; mais il est plus

1 Irl. f fèl, d'où f élire, festilogium.

difficile de savoir quels étaient les jeux qui charmaient leurs loisirs. J'entends les jeux proprement dits ; car la danse, le chant, la musique, qui sont, à des degrés divers, des récréations communes à toutes les races d'hommes, ont certainement embelli aussi l'existence de nos premiers ancêtres. Or, en fait de jeux spéciaux, il n'y a guère que celui des dés que l'on puisse, avec quelque probabilité, faire remonter jusqu'à l'époque primitive.

B est certain, en effet, que ce jeu de hasard était connu et pratiqué, dès les temps les plus anciens, chez les Grecs et les Indiens. Homère déjà nous montre les prétendants s'amusant à jouer aux dés, mro'om, assis sur des peaux de bœuf devant la porte du palais d'Ulysse (Od., I, 207). Pour l'Inde, nous avons dans le Rigvêda un témoignage d'une antiquité encore plus haute, non-seulement de l'existence de ce jeu, mais de la passion avec laquelle on s'y livrait. On y trouve, en effet, au Mandala, X, 34, un chant admirable, où un joueur décrit, avec une incomparable énergie, les funestes effets de cette passion. H est vrai que les Grecs attribuaient l'invention des dés à Palamède, au temps du siège de Troie; mais ce n'est là évidemment qu'une tradition sans valeur, comme tant d'autres du même genre. Le fait de l'existence de ce jeu dans l'Inde et la Grèce, à une époque où il est impossible de supposer une transmission, ne fournit encore qu'une présomption en faveur d'une commune origine, puisqu'après tout il peut avoir été inventé également de part et d'autre; mais cette présomption se change en quasi-certitude par quelques données de la comparaison des langues.

1) Le scr. pâfaka désigne, d'après Wilson, l'action de lancer les dés, et c'est là, sans doute, une forme altérée depâtaka, avec le t dental, et dérivée de pâtay, jacere, causatif de pat,

cadere, volare, * Ce verbe, en effet, s'applique spécialement au mouvement des dés qui tombent, comme dans Nalus (8, 15): akshâh patanti vaçavartinah, tali cadunt ad arbitrium versantes. Or, à la même racine, devenue en grec mr (ttItitcû), se rattache sûrement le nom du dé; ^éttoç, ttîco'oç, d'où ttîttîvcû, Trwowcû, jouer aux dés, et qui se trouve déjà dans Homère. Hesychius et Eusthate le font dériver de yrctçei ro 7rîKrù^ l'action de tomber. On ne sait pas bien quelle était la différence entre le moToç et le kv<ooç> mais cela importe peu pour la question philologique. La réduplication de la consonne peut s'expliquer par une forme plus ancienne, TTirtroç , analogue au scr. patasa, oiseau, de pat, voler.

2) De la rac. as, jacere, pra-as, projicere, le dé est appelé en sanscrit prâsaka, et il est probable que le synonyme pâçaka, pour pâsaka et apâsaka, dérive de même de apa -f- as, abjicere. — Pott (Et. F., I, 276 ) conjecture avec assez de raison que le latin àlea, pour aslea, appartient également à la rac. as. Le grec ccotç iç, currpij;, dé, rappelle singulièrement le scr. astra, missile, trait, flèche, de as (Cf. t. II, p. 272), d'autant mieux que prâsa, espèce de flèche, c'est-à-dire projectile, a le même sens étymologique que prâsaka, dé. On peut croire, d'après cela, et en comparant darpctTrti, l'éclair comme trait, que darçetyctAoç, dé, est un composé de currçcc avec un second élément qui reste obscur. L'action de vertèbre serait alors dérivée de celle de dé, et non le contraire, comme on l'admet ordinairement. On pourrait enfin rapprocher du sanscrit prâsaka, comme formation analogue du moins, le cymr. ffrist, dé, peut-être = prâsta, ce qui est projeté, si le changement de p en ff était appuyé par d'autres exemples dans le cymrique.

1 Le D. P. donne, en effet, pâtaka comme = pâtaka et pâtana.

3) Le scr. dêvana, dé, et jeu de dés, comme dyûta, puis jeu, badinage en général, devin, dêvitar, joueur de dés, etc., dérivent de la rac. div, aleis ludere, mais dont le sens propre (*?ijacerefjac*tlarii Cf. dêv, id. L'acception générale de ludere, jfcoftftj qu a aussi éhj est ainsi secondaire et dérivée de celle <1<* &*am«ser en lançant les dés. Cette transition de sens doit a'Ôtre effectuée déjà au temps de l'unité arienne, puisque le nom du beau-frere, dêvar, dêvara, Sdf]^ levir, etc. (Cf. p. 65), le désigne comme l'ami badin, et non pas certainement comme le joueur dp dés. Nous en aurions une autre preuve dans lo latin joenë) jocari, dont la signification est toute générale, si Pott. a raison, ainsi que je le crois, d'y voir une altération de djovus (Et. F., I, 114, 266), de même que Ju-piter est pour DjH-pittr. Cf. sanscrit Dyâus pitar, le Ciel père, et Jtyupitti, le maître du ciel. Djocus, comme le sanscrit dyûta, jeu de dés, mais avec un suffixe différent, dériverai! de divf qui devient dyu, dyû, dans plusieurs combinaisons, et le sens primitif du mot latin serait également celui de jeu de dés.

4) Un second fait, exactement du même genre, se présente pour la me, scr. glak, tesseris ludere, d'où glaka, dé, et joueur de dés, fflahana, jeu de dés, etc. Cette racine, sans doute identique a yrtthj capere, prehendere, exprime soit l'action de saisir Ihs «lés pour li - Uncer, soit celle de lutter, de s'empoigner iui combat du jeu. Cf. graha, effort de lutte, et tn-grraA, pi ignare, contendere,

de sens de glaka} resté spécial en sanscrit, s'est complètement généralisé dans l'anglo-sax. glig, jeu, divertissement, puis jeu d'instrument, musique, etc., d'où gligînan, gliman, ji>« lihitor, musieiis, gliwian, pour gligwian, jocari, tibias cancre ; <jïiw , miuuis, facétie, gleo, gaudium = anglais

glee, etc. Le g initial est resté ici inaltéré comme dans plusieurs autres cas.

Je crois qu'il faut rapporter à la même racine, avec perte de la gutturale finale, l'anc. slave i-grati, ludere, igra, Indus, igfttsï, aleator, etc., russe, illyr., pol. igra, jeu, mais polonais aussi gra, id., graé, jouer, boh. hra, etc. L'i préfixé peut être un débris d'une forme redoublée, comme fiigraksh, do ffrah) et analogue à l'e de i-ytiça, vigilo = scr. fiagar. Ici, aussi bien que pour l'anglo-sax. glig et le lat. jocus, quoiqu'à un moindre degré, l'acception* primitive de jeu de dés est tombée dans l'oubli.

5) L'anc. ail. gaila, dé, est isolé dans les langues germaniques et sans origine connue. Je soupçonne un rapport avec le scr. khêla, khêli, jeu, badinage, de khêl, vacilla n lascivire; cf. khêlây, ludere, et khêlanî, pièce d'un jeu d'échecs. Le changement du kh en g serait le même que celui du kh en X dans khalina, mors =xa,?uvoç'> car on sait que le % répond régulièrement au g germanique. Ce qui appuie d'ailleurs ce rapprochement, c'est que le sens de lascivire, jouer amoureusement, se retrouve également dans l'ancien allemand </«//, geil, ags. gai, allemand moderne peil, petulans, libidînosns, lascivus, etc.

6) Le bas-latin dodus, provençal dat, ital. dado, etc., semble correspondre au persan dadan, dés et jeu; mais il n'y a là probablement qu'une affinité indirecte, car la source commune parait être l'arabe dadd, daddad, dés, et jeu, chose plaçante, qui aura passé soit au persan, soit à l'Europe méridionale au moyen âge. Notre mot dé ne vient point de dodus, mais àù liaslatin decius, en vieux français dex, diex, dais, d'où dèyoisr^ fabricant de dés (Voy. Ducange). Cf. anglais die, plur. dioê. L'origine en est fort incertaine, surtout si l'on compare le

cymrique dis, irlandais dis, mais aussi di'sle, erse dime, di$nean, avec des suffixes qui éloignent l'idée d'un emprunt de l'anglais dice.

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