LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE
J'ai parlé déjà, au § 257, de la trompette de guerre, mais, à côté de ces instruments bruyants, il y en avait d'autres plus mélodieux pour charmer les loisirs, ou animer les danses et les fêtes. Ce qu'ils étaient exactement, on ne peut plus le savoir; mais ce qu'il est possible encore de constater, c'est qu'il y en avait de deux espèces, savoir des instruments à vent et des instruments à cordes. Nous en traiterons séparément.
A) Les instruments à vent.
1) Le plus simple, et le plus ancien sans doute, a été le chalumeau, qui consistait en un roseau percé de quelques trous, et qui appartient essentiellement à la yie pastorale. Aussi, dans beaucoup de langues, les noms du chalumeau et de la flûte sont-ils ceux mêmes du roseau. Ainsi le sanscrit vafiça et venu, flûte et bambou, le pers. nâ, nây} flûte et roseau ; cf. scr. na, vide, et nâ, instrument de musique indéterminé (Wilson). Le gr. Joiutl; et JUtAttytoc'le lat. ccdamus, d'où notre mot chalumeau, ail. schalmei, etc., Pangl.-sax. bune, l'anc. alL suegala, l'irl. fead, fideôg, et ribhéid, etc., offrent tous le double sens indiqué.
Parmi ces noms, le scr. vafiça, vaflçî, vaflçikâ, flûte, pipeau,
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et proprement roseau, bambou, est surtout intéressant, parce qu'il parait se retrouver dans le lithuanien wamzis, wamzdis, flûte, pipeau, peut-être plus correctement wamszis, avec sz = ç = k primitif. Vaflça pour vanka, le roseau qui plie et se courbe, semble dérivé de la rac. vank, tortuose incedere, d'où vakra, courbe, et le védique vanku, tortuose incedens (Rigv., I, 114, 4 ). Cf. aussi vankri, côte, et sorte d'instrument de musique.
2) Du scr. svara, son, et de las, ludere, artem exercere, vient le composé svaralâsikâ, flûte. A la rac. svr, svar, sonare, parfois contractée en sur, se rattachent plusieurs noms d'instruments à vent dans les langues congénères.
Ici d'abord, probablement, le persan surnâ, sûrnû, shôr, trompette. Cf. shôr, bruit, et surôdan, chanter. On devrait attendre chw, cA' pour sv, comme dans cA'ur, lumière = scr. svar, etc., mais la sifflante s'est maintenue à cause de l'onomatopée.
Puis, en Europe, le gr. ovpiy%> flûte. Cf. ovpiÇa, siffler, lat. susurro, etc.
Le lith. surma, surmas, id., chalumeau; pol. surma. ^
L'anc. si. sviralï, svirêU, tibia, russe sviriett, ill. svirala, svi- I
rokay surla, etc., de svirati, sviriti, tibia canere. I
A svar appartient aussi le cymrique chwara (chw = sv), jouer d'un instrument, puis jouer en général, de même que !
chwardd, armorie, choarz, rire, ris, et chwyrn, sifflement, ^i
ronflement. Cf. armor. chouirina, hennir, et chourik (le ch ^j
ici prononcé comme en français), bruit, grincement (Cf. t. II, h
Pott (Et. F., I, 226 ) rapporte également à svar le grec ?j
0"«tÀ*"*y!, trompette, pour 0*F*A?rjy!, avec addition d'un/> :'M
probablement causatif (Cf. Bopp, V. Gr., III, 100), et qui à
parait se retrouver dans le Hth. szwilpti, siffler, chanter (des oiseaux), bourdonner, d'où szwilpa, siffleur, êzvrilpokas, merle, et szwilpine, chalumeau, pipeau. Le sz, irrégulièrement pour *, doit être attribué à l'onomatopée.
3) An sanscr. vâna, flûte, pipeau, f de van, van, sonare (Dhâtup.), répond peut-être directement, par le changement de n en l, comme dans oAAif , alius = sanscr. anna, le grec avXoç, flûte (Cf. Z. S., X, 246, note, et Bugge, Z. S., 20, 50). Il fendrait alors le séparer de avûè, eu* = scr. va, flare, bien que les rac. va, van, van, puissent être primitivement alliées entre elles. Cf. aussi vên, vên, organum musicum canendi causa sumere, fidibus canere, vêna, musicien, venu, flûte et roseau, et peut-être vtnâ, le luth indien. La racine van, sonare, se retrouve peut-être dans l'irl. fonnaim, chanter, fenn, chant, fountnhar, mélodieux, 2 et, sous la forme vin, dans Fane. alL weinân, ejulare, ululare, flere, scand. veina, lamentari, anglais whine; cf. anc. ail. vnnisân, murmurare, etc.
4) Le scr. çushira, percé, perforé, désigne un instrument à vent percé de trous, de çusha, çashi, trou, cavité. Cf. vivaranâlikâ, flûte, c'est-à-dire petit tube à trous.
Je compare l'irland. cuisle, cuislin, flûte, chalumeau, et en général tige creuse, paille, tube, veine, etc. Cf. scr. çushila,Birf vent.»
1 Dans le Véda, musique instrumentale (D. P.), harpe à cent cordes. Cf. ttônf, musique, voix, et aussi roseau (ib.).
1 Mais, suivant Stokes (Rem.1, 23), fonn, pour fond, se rattacherait au scr. rond, célébrer, louer. Cf. au § qui suit le n° 1.
• Le D. P. n'a pas çushira donné par Wilson , mais la rac. çush, siffler, forme secondaire de çvas. Weber (Beitr., 4, 285) fait observer que la vraie leçon plus ancienne est rushira, comme aussi aush pour çush, l'allemand sausen. Dans le D. P., le vent, çushila, est attribué h çush, sécher.
5) Un groupe étendu de noms d'instruments à vent se rattache à l'onomatopée tutu ou dudu, qui, en persan, exprime le son de la flûte.
Persan tôtak, kourde dudék, pipeau de berger; en turc dUdûk.
Irl. dudâg, erse dùdach, trompette.
Goth. thut-haum, id., ail. mod. tûthorn. Cf. ags. theotan, scand. thiota, anc. ail. diuzan, stridere; scand. taut, susurras, suéd. tuta, cornu canere; ail. mod. dudeln, id., et dudel-sack, cornemuse.
Lith. duda, dudéle, cor de berger, dudoti, sonner du cor. Cf. tutoti, coasser, et tuturge, flûte.
Russe dudd, dûdlca, dudoéka, pipeau, fifre; dudûï, jouer du pipeau; polon. dudaé, id., dudka, pipeau, dudy (plur.), cornemuse.
Ici et là, il peut y avoir eu transmission d'une langue à une autre, mais l'ensemble fait bien présumer une origine proethnique commune.
6) Le pers. shufsh, skafsh, flûte, pipeau, ainsi que shîpur, êhtpûz, id., trompette, se lient à l'onomatopée shuflîdan, 8hipltdan, siffler, gazouiller. Cf. latin sibilo, nos mots siffler, sifflet, etc.
En fait de termes analogues, on peut citer l'anc. si. soplî, sopétt, tibia, russe sopélt, chalumeau, flageolet, et sipâvka, id. Cf. russe HplyX} sipûéU, enroué, pol. szeplaé, susurrer, murmurer; et l'anc. si. sopati, tibia canere, russe sopûï, siffler, etc. Si l'on compare encore le lithuan. szwepléti, murmurer, et le cymr. chwib, chwïbol, pipeau, chwiban, chwiff} sibilus, churiffiaw, siffler, etc., on est tenté d'identifier la racine commune avec le scr. svap et ses analogues européens, vzr, sop, svef, etc., dont le sens actuel, dormire, peut avoir été primitivement
souffler, respirer avec bruit, comme le gr. <t\)Oè> dans les deux «acceptions.
B) Instrumenté à cordes.
1) Le scr. tata et vitata, instrument à cordes, tout comme tantrî, corde d'instrument, et tantrin, musicien (Wilson), l dérivent de la rac. tan, tendere.
En grec, nous trouvons de même oçycwct irrctra,, instruments à cordes, de inctroç, tendu, et de tv-rum.
L'anc. irl. têt, fidis (Zeuss, 79), plus tard téd, d'où tédaire, joueur de harpe (Stokes, Irl. GL, n° 1017), est pour tent, à cause du t non aspiré, et = scr. tantu, id. Le cymrique a conservé le verbe tanu, étendre, et de là vient tant, corde musicale, trithant, rébec à trois cordes, et tantawr, musicien (Cf. t. II, p. 282).
2) Un des noms sanscrits du luth est rudrî, de nul, lamentari, (1ère, ce qui indique un instrument aux sons doux et plaintifs. Cf. rud, son, cri, lamentation, rôdana, id., etc., pers. rûd, rôd, chant, musique, corde d'instrument, rôda, corde d'arc, latin rudo, rudor, anglo-sax. reotan, stridere, scandin. ry ta, grunnire, anc. ail. riuzan, plangere, stridere, rugire, lith. raudéti, se lamenter, pleurer, rauda, plainte, anc. si. rydati^ pleurer, etc., etc.
En grec, où cette racine verbale manque, Benfey compare
1 Dans le D. P. seulement soldat, de tantray armée. Cf. tantribhânda, le luth indien, c'est-à-dire boîte à cordes (D. P., V, 1461). Avec bhânda, petite caisse, boîte, aussi dans vâdyabhânda, instrument de musique, cf. peut-être bandura> espèce de mandoline en usage dans l'Ukraine, chez les petits Russes.
Affût, pour Au<W = rudrâ ( Or. WL, II, 6), conjecture qui ferait de la lyre un instrument déjà connu des anciens Aryas. Kuhn, qui accepte ce rapprochement comme probable (Z. S., III, 335), l'appuie par les analogies qu'il signale entre le dieu védique Rudra et l'Apollon grec. 1
Cette conjecture se confirme d'ailleurs par une curieuse coïncidence de fait, quant à la nature même de l'instrument. On sait que les Grecs appelaient la lyre 56^u$, testudo, parce que dans l'origine elle consistait en une écaille de tortue munie de cordes. C'est à Mercure qu'ils en attribuaient l'invention, preuve que le souvenir de celle-ci se perdait dans les temps mythiques. Or, dans l'Inde, nous voyons également le nom de la tortue, kaééhapa, appliqué à désigner la lyre, JcaééJiapî, mais une lyre mythique, celle de Sarasvatî, la déesse de l'éloquence, de la musique et des arts. La tortue était sans doute connue des anciens Aryas, bien que son nom primitif reste incertain (Cf. t. II, p. 625), et l'idée d'en faire un instrument à cordes n'est pas assez naturelle pour supposer, avec quelque probabilité, qu'elle soit venue à la fois aux Indiens et aux Grecs. Il iaut donc y voir, de part et d'autre, un legs du temps de l'unité arienne.
1 Tous deux sont armés de Tare ; Rudra est le meilleur des médecins, comme Apollon est cinlvtêç, «jtlorwf, et le père d'Esculape ; l'un est appelé kapardin, de l'arrangement de sa longue chevelure, et vankui tortuose incedens, comme dieu de l'orage qui tourbillonne ; l'autre reçoit les épithètes de ocxffotxoMHÇ et de XoÇiuç ; la souris était consacrée à Rudra, et Apollon avait le surnom de Z/tuvfcvf, de la souris, v/iMoçy qui était son symbole, etc.