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LE CHANT ET LA POÉSIE

Bien que la poésie, dans l'ensemble de ses développements, ait une tout autre importance que celle d'une simple récréation, je la considère ici dans son rapport avec le chant, parce qu'en ûiit, et quand il s'agit des temps primitifs, il est impossible de séparer ces deux modes d'expression de l'âme humaine. Toute poésie commence par des chants populaires, et se développe pendant longtemps en intime union avec la mélodie vocale et l'accompagnement musical Ce n'est qu'aux époques de l'art avancé et réfléchi que la déclamation remplace le chant, et que celui-ci devient par lui-même un moyen puissant d'exprimer les sentiments à l'aide du prestige de la musique. Les langues ont conservé partout des preuves de cette fusion primitive des deux éléments, car partout les poëmes sont des chants, et les poètes des chanteurs.

Nul doute que les anciens Àryas n'aient eu des chants populaires, puisqu'on en trouve chez toutes les races d'hommes, et même chez celles qui sont placées aux degrés les plus bas de la culture sociale. Ce qu'il importerait de savoir, c'est si la poésie avait franchi chez eux les premiers débuts de l'art purement instinctif, pour s'élever, de la chanson ou de la ballade, à l'hymne et au chant épique, si ce n'est à l'épopée proprement dite. A cet égard, nous n'avons sans doute que les indications trop rares et incomplètes qui sont restées dans les langues, mais leur ensemble peut fournir encore des présomptions assez sûres.

1) La rac. scr. vad, loqui et sonare, vociferari, prend au causatif vâday le sens de canere organa musica. De là vâda,

vâdana, son, musique instrumentale, chant, vâdya, vâditray instrument de musique, etc. Cf. vand, célébrer, louer, vandanâ, louange, vanditar, laudator, etc.

À vad correspond le gr. wRw, vOct* chanter, célébrer, d'où u&tç, poète, et dont le digamma s'est conservé dans l'éolien €vb*a*v$oç> joueur de flûte (Benfey, G. WL, I, 364). Cf. etvSij, parole, langage, etc. Benfey y rapporte aussi le nom du rossignol chjiïciv, dans Hesychius aJoi^Sm pour ctFtjiïcM, où l'a serait le préfixe sanscrit â, dans â-vad, celebrare, invocare, et qu'il incline à séparer de dâtôùè qui reviendra plus loin (Ib.,11,352).1

Ici se .rattache, et plus sûrement encore, le cymr. gwawd = ffwâd, chant de louange, dont awd, awdl, chant, n'est peut-être qu'une forme diminuée. Cf. gwawl et awl, lumière. Comme, en irlandais, Vf initiale = v disparaît souvent, je compare également odh, musique, uidheach, musical (O'R.), qui se rapprochent ainsi des formes grecques.2

Quant à cUi&oû, chanter et raconter poétiquement, d'où doiiïoç, le chanteur épique, dodtj, ûàJij, chant, ode, etc., Pott reste incertain entre les racines vad et vid, scire {Et. F., I, 230), et ce doute est partagé par Benfey (loccit.). La racine vidy en effet, = }&9 udo/uu, video, etc., prend au causatif vêday l'acception de narrare, et de même avec le préfixe â, âvêdat/y raconter, annoncer; en zend âvaêday, id. La forme cioliïoç est en accord avec le prétérit otiïct = scr. vêda, mais difficilement explicable en partant de vad. Tout cela parle en

1 Cf. lith. vadinti, appeler, et Fane. ail. far~wâzan, maudire.

1 De même Stokes (Rem.2, 14), odh, oidh = ceol, musique. Ib., p. 23, à vad se rattache aussi, irland. fuidhir, parole, et à vand, célébrer, louer, irl. fonn, chant, pour fond.

faveur de la rac. vid.1 Dans Tune et l'autre supposition, Benfey voit dans Vu initial, et malgré la différence de quantité, - un reste de la proposition a, tombée en désuétude partout ailleurs qu'en sanscrit et en zend, mais qui se retrouve en composition dans quelques mots grecs sous les formes de tj et de a9 et dont on reconnaît des traces dans les autres langues de la famille.?

2) Schlegel a comparé le latin oarmen avec le scr. karman, œuvre, en s'appuyant de l'analogie de 7roit\fJut, du verbe irok&, faire. A cela Pott objecte (EL F., I, 280) que carmen est pour casmen, comme l'indique l'ancien nom de la muse, ca*mena= camena, et qu'il appartient ainsi à la rac. scr. çafls, narrare, laudare, celebrare, d'où castra, chant de louange, çaflsâ> louange, çaflstar, panégyriste, etc., et surtout le védique casman, hymne ( Cf. Kuhn, Z. S., IV, 46 ). H serait possible, cependant, que carmen et casmena ne se ressemblassent que par le suffixe. Si l'on voulait s'en tenir au sens de chant de louange, on pourrait rattacher carmen à la même racine que le scr. kâru, chanteur, poète, panégyriste, suivant le D. P., de kar, célébrer, parler de quelqu'un avec louange, d'où aussi kîri} poète et chant de louange, kirti, éloge, bonne renommée, kîrta, célébré , etc. Toutefois, et comme carmen désignait plus spécialement un chant magique, il est plus probable qu'il se lie à la rac. kar dans le sens defacere aliquid

1 C'est aussi à vid queStokes (Rem.1, 23) rattache l'irl. faed, cymr. gwaedd, cri, clameur.

* Pour le grec, cf. les exemples donnés par Pott (Et. F., II, 384, 2e éd.). Dans les autres langues européennes, nous en avons signalé plusieurs cas, par exemple t. II, p. 330 , et nous en verrons d'autres encore. Cf. Curtius (Gr. Et.*, 233) qui regarde T*, dans «Ff/Jw, comme prosthétique.

r**is

aliquo, spec. magicis artibus, ainsi que nous le montrerons en parlant de la magie.

En tout cas, le mot latin remonte sûrement, par son origine, à l'époque la plus ancienne.

3) Un terme également ancien, et intéressant à plusieurs égards, est le scr. kavi, poète, primitivement un penseur, un sage, et, comme adj. védique, ingénieux, intelligent, sage, prudent. Le grand poète Vâlmîki est appelé le kavi par excellence, et son œuvre, le Ramâyana, est un kâvya, un poëme composé avec art, sagesse, inspiration et divination. De là aussi kavitâ, kavitva, poésie et sagesse. Cf. zend kavi, adj., sage, de ku, çku, voir (Justi).

D'après le D. P., l'origine de kavi est probablement la même que celle de âkûta ou âkûti, intention, motif, ce qui conduirait à une racine ku ou kû, perdue en sanscrit, mais conservée dans plusieurs langues européennes avec le sens de voir, prévoir, connaître, etc. Ici sans doute se rattache le gr. Koiûû, Kùdoùy pour KoFtùùy connaître, ainsi' que d-Kova, entendre = ovwoîùù, ctKofjy audition, etc. Ensuite le latin caveoi prendre garde, être prudent, d'où cautus, cautio, etc.; l'anc. si. éuti, cognoscere, cutié, cognitio, po-éuvati, custodire, etc.; et enfin, avec 8 prosthétique, l'anglo-sax. scawian, anc. allemand scawôn, allem. mod. schauen, conspicere, considerare, intueri, spoculari, etc. La vraie signification de kavi, sage, prudent, et proprement voyant, explique comment ce nom, ainsi que kavâ, est devenu en zend celui du roi, dont l'office est de prévoir, de surveiller, de diriger avec sagesse et prudence. De là kâvya, royal, et le persan kay, grand roi, héros, et noble, excellent, juste, kiyâ, id., et au pluriel kayân, les grands rois, c'est-à-

dire ceux de la seconde dynastie.1 C'est ce qui empêche de rattacher, avec Benfey (Samav. GL), kavi à la racine ku, sonare, canere, qui expliquerait bien le sens de poète, mais non pas celui de sage et de roi.

Maintenant, ce qui donne à cet antique nom du poète une importance toute particulière, c'est que les langues celtiques paraissent l'avoir conservé dans ceux du poëme et de la poésie. L'irl. coi, poëme,2 répond à kavi ou à kâvya, le v se supprimant régulièrement entre deux voyelles, comme dans 6i = avi, ovis, nôi = navis, etc. Le cymrique, qui garde le v sous la forme de w, cf. dew = scr. dêva, irland. dia, l'a conservé dans cowydd, poëme versifié, continu, non divisé en strophes (Cf. sanscrit kavitâ), d'où cowyddnrr, poète, cowyddiad, versification, <x>wyddu, composer un poëme, etc. Il est à remarquer que le terme cymrique, comme le scr. hâvya et kavitâ, s'applique à une œuvre d'art, à un poëme d'un ordre supérieur aux simples ballades.

Si ces rapprochements ne sont pas trompeurs, il en résulterait que, au temps de l'unité, le poète, le sage, le voyant* était un personnage considérable et respecté, et que la poésie *# devait avoir un rôle déjà très-élevé.

4) Le pers. danah, chant, cri de joie, dan, lamentation, etc., dérive de danîdan, murmurer; cf. scr. dhan, sonare.

De la même racine proviennent deux noms européens du chant et de la poésie, savoir l'irl. dân, chant, poëme, ddnachd, poésie, et le lithuan. daina, chant populaire, par opposition à

1 Suivant Haug (Gâthâs d. Zor., 1^179), et par suite de la scission religieuse entre les Iraniens et les Indiens, le zend kavi aurait pris parfois un sens défavorable, tandis que havâ est toujours resté un titre d'honneur pour les rois.

« O'R. Cf. f cdt, lamentatio (Corm., GL, 32); côi, id. (Stokes, Ir. GL, n<> 770.)

gègme^ chant sacré. De là dainàti, chanter des ballades, dainotojUj chanteur, dainininkast poète, etc. *

L iri. dnan} chant, poème, est différent de dân et appartient évidemment à la rac. scr. dhvan, sonare, d'où dhvana,dhvani, son, et cela d'autant mieux que dhvani s'entend aussi plus spécialement du style poétique. De duan dérivent duanaire, duanaidhe, poète, chanteur, duantach, poétique, duantachadh, poésie, etc.

5) L'existence d'un art poétique plus ou moins développé, chez les anciens Aryas, peut s'inférer de certaines locutions figurées pour caractériser l'œuvre du poète, et dont l'accord dans les diverses langues serait difficilement explicable sans admettre une origine commune. Le travail de la composition est comparé, soit à l'art de tisser, soit à celui de façonner ou de charpenter, et cela, plus d'une fois, en faisant usage des mêmes racines.

Ainsi, en premier lieu, on trouve dans les hymnes védiques la rac. va ou vê, texere, appliquée de cette manière. Par exemple (Rigv., I, 6, 1, 8) : a Les femmes qui ont les dieux pour époux ont tissé un hymne (arkam ûvus) à Indra lorsqu'il mit à mort le démon Ahi. » Et ailleurs (Rigv., X, 53, 6) : « Tissez (vayata) sans nœuds (c'est-à-dire sans défauts) l'œuvre des poètes.])2 Le scr. vaptar, tisserand, de vap, signifie aussi un

1 Weber (Beitr., 4, 285) observe, avec raison, que daina appartient à une racine di, et non dan, et correspond au sanscr. védique dhênâ, discours, parole, et au zend daêna, loi, de dhi et di, voir, connaître, penser.

1 Cf. Max Miiller, Die todtenbestattung bei den alten brahmanen, p. 22. Le ternie employé ici pour poète, gôgû, adj. (D. P.), de gru, sonare, trouve son analogue dans yo»ç, -wroç, magicien, de yo'oç, chant magique, hurlement, d'où yc««, etc.

poète, et, en zend, la rac «/= vap, «p, s'emploie dans l'acception de célébrer poétiquement (Spiegel, Beit., I, 316).

Aufrecht (Z. 8., IV, 280) a réuni plusieurs exemples de Temploi du yerbe vÇ>cu90i appliqué à la poésie, et il n'hésite pas à y rattacher vfuroç, pour v£foç, dont le sens propre serait ainsi celui de tissa (Cf. t II, p. 219etsqq.). La signification resterait la même si Ton préférait rapporter, avec Sonne (Z. S., X, 364), t/pp, -&0Ç, et par conséquent vpnç, au scr. êyuman, tissu, de siv, suere.1

En fût de transitions analogues, on peut citer l'irland. uige, tissu et poëme, et le scand. bragr, poëme, allié à bragd, nexus, de bregda, anglo-sax. bregdan, nectere, pkctere. Un rapport du même genre se présente peut-être entre le cymr. prydu^ former, composer, inventer poétiquement, d'où prydiad, poésie, pryddyd, poète, et Fane. si. prësti (prëdâ), nere, d'où prëdivoj filum, etc.

La racine taksh, fabricari, s'emploie comme va, dans le Rigvêda, pour exprimer la composition poétique. Ainsi : « Gôtama a composé ( cUakshat ) un hymne nouveau pour Indra » (I, 62, 13). — € Les hommes ont récité des hymnes composés mentalement ( hfdâ taksktân) » (I, 67, 2). « Les Ribhus ont composé (tatakêhus) un hymne pour Âgni » (IV, 36,1).

C'est là tout à fait l'expression latine texere carmina, sauf le sens de tisser qu'a pris le verbe latin (Cf. t. II, p. 223). L'irl. téis, chant, chanson, se lie peut-être à taksh, comme deas à daksha, dexter.

Je crois qu'il faut y rapporter aussi l'anc. ail. dihtôn, ail.

1 Mais cf. le scr. sumna, dévotion, prière, comme expression d'attachement ; aussi bienveillance, bonté, faveur, suivant le D. P. (VII, 1102), de su-mnâ — man.

mod. dichten, composer poétiquement, d'où dichter, poète, dichtung, poésie, gedicht, poëme. Le dih, sauf l'affaiblissement de la voyelle, répond exactement à talc, forme primitive de taksh^ Cf. t. II, p. 169 ), et dihtôn en est dérivé comme en grec t'iktoù de TtKCà. Je rappelle d'ailleurs que la forme taksh se retrouve également dans l'anc. ail. dehsa, hache, et dîhsila, timon, etc. (Cf. t. II, p. 152.)

6) Un autre indice d'un art poétique assez avancé au temps de l'unité peut se tirer des analogies remarquables que Westphal a signalées entre la versification métrique des Indiens védiques, des Iraniens et des Grecs. Il résulte de ses recherches, pour le détail desquelles je dois renvoyer au journal de Euhn (Z. S., IX, 437), que l'identité des mètres védiques avec ceux de quelques portions de l'Avesta, dans le Yaçna et les Gftthâs, est telle qu'elle implique nécessairement une origine commune. Ceci, toutefois, ne prouverait rien pour l'époque plus reculée encore de l'unité arienne ; mais la démonstration se complète par la comparaison de l'ancienne métrique grecque, dans les ïambes d'Ârchilochus, avec celle des hymnes védiques. De part et d'autre, en effet, on ne trouve exactement que trois séries d'ïambes, savoir: le ditnètre, et le trimètre catattctique et cuxttalectique. H faut en conclure que ce système métrique existait déjà alors que les Indiens, les Iraniens et les Grecs ne formaient encore qu'un seul peuple. i

1 II fout ajouter ici le rapprochement proposé par Kuhn (Z. S., 3,428) entre le sanscrit chanda, chanteur, éhandas, chant de louange, chant magique, chant védique , mètre poétique, le latin icando et le Scandinave skald, chanteur, poète, avec l pour n.

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