LA GAUCHE
Les termes qui désignent la gauche ont beaucoup plus varié que pour la droite, sans doute par cela même qu'elle n'a toujours joué qu'un rôle inférieur. Le nom proethnique s'est maintenu cependant dans plusieurs langues. La plupart des autres sont d'une origine plus ou moins obscure, quoique parfois très-récente. C'est ainsi que l'on ignore encore d'où vient notre mot gauche, bien qu'il ne se trouve pas même dans le vieux français. l
1) Le groupe primitivement opposé à dakshay dakshina, ©t à ses corrélatifs, se rattache au sanscr. savya, gauche, puis secondairement contraire, inverse, rétrograde.
Ici d'abord le zend havya ou Jiaoya, gauche, 2 dont semble différer considérablement le persan moderne 6àb} éap9 que Vullers cependant ( Gr. pers., p. 18 ) rapporte à savya, en admettant un changement delà sifflante en palatale. Cf. kourde éep, belout. éappai, etc.
L'anc. slave l'a fidèlement conservé dans shui, gauche, d'où
1 Cf. Diez, Roman. Wb., II, 306, qui, en partant de la forme wau~ quier pour gaucher, rattache ce mot à Pane. ail. welk, faible, mou, avec d'autres exemples 'de significations analogues pour la main gauche.
2 Dans Justi, havya, hâvôya, huzv. hôi, armén. aheak.
shtiitsa, main gauche; et, bien qu'il semble avoir disparu, dans cette acception, des dialectes néo-slaves, il faut probablement y rattacher le polonais szuia, mauvais sujet, misérable, par suite des idées de fausseté qui s'attachaient à la gauche par opposition à prawy, dexter, et rectus, verus, etc. Nous retrouverons d'ailleurs savya dans le nom lith.-slave du nord.
Je crois le reconnaître également, et sous plus d'une forme, dans les langues celtiques.
Ainsi, le cymrique aseu, aswy, asw, gauche (sinister), puis lourd, maladroit, plus anciennement asseu, assu ( Z.1, 785 ), moy. assuy, assit ( Leg., I, 90, 92), me paraît être pour ad-seu, composé de seu = savya, et de la préposition ad = irlandais et latin ad (Z.2, 897), et signifiant proprement à gauclie. Ce qui appuie tout à fait cette conjecture, c'est que seu à l'état simple s'est conservé dans l'armor. sou ou sa, mais comme terme de charretier seulement, pour dire à gauche! par opposition à deka, diha, dia, à droite. Cf. plus haut dihou, dehou, dexter. l
L'anc. irl. tûaith, tûaid, sinistra (Z.2, 612), mod. tuaidh, tuathal, main gauche (Cf. plus loin tuath, tuaith, nord), me
1 II est curieux que ces termes de charretier se soient maintenus dans toute la France sous les formes de hue, huhau et dia. Toutefois, d'après le dictionnaire de l'Académie, hue signifierait à droite et dia à gauche. L'erreur provient-elle ici des académiciens ou des charretiers ? car il y a certainement erreur. Le mot hue, en effet, présente le changement régulier de s en h propre aux dialectes cymriques comme au zend, et se rapproche ainsi du zend haôya. Le maintien de F* dans le cymr. asseu et Farmor. sou, peut-être de assou, provient sans doute de l'influence de la préposition assimilée. Enfin, ce qui est bien certain, c'est que, dans une partie au moins de la Suisse française, les charretiers disent hue pour à gauche et dia pour à droite, comme les Bretons, et je crois fermement qu'ils ont raison contre l'Académie.
paraît être un composé tout semblable au cymrique, mais avec la préposition do, ad, laquelle se réduit à un t initial devant les voyelles et les consonnes devenues muettes par éclipse (Z.2, 874), tdirci, effecit, pour do-airci, et surtout tuidecht, positio, pour do-àhuideclU (Z.2, ibid.). Or, tuât h est probablement de même pour do-shuath, et suath une forme alliée au scr. savya, avec un suffixe additionnel. Cf. scr. savyatas, adv., à gauche, et anc. si. suitsa, main gauche.
Un second corrélatif plus rapproché de savya semble se trouver dans l'anc. irl. sdib, falsus, d'où sôibud, falsatio, saibibem, perversissimus (Z.1, 37, 284, 768), irland. mod. saobh, faux, erroné, de travers, insensé, mauvais, etc. L'ancien b non aspiré est ici pour v comme dans quelques autres cas, et les transitions de sens se comprennent aisément. Ceci peut conduire à comparer aussi le lat. sœvis ou scevns, cruel, méchant, peut-être pour savius, d'où le provençal savai, mauvais, méchant (Diez, Wb., II, 408). Quant à scœvw, o-kclioç, gauche, que l'on a également rattaché à savya, je crois à une origine différente, comme on le verra plus loin.
Maintenant quel est le sens primitif de cet ancien nom de la gauche? On ne peut guère, ce semble, le rapporter qu'à la rac. m, dans l'acception de ablui, lustrari (to bathe preparatory to a sacrifice, Wilson); cf. abhi-su, aspergere, savana, ablution purificatoire, abhi-shavana, purification religieuse. La signification spéciale de succum asclepiadis eMerere, quoique védique, ne saurait être la primitive, qui doit avoir été stillare, comme l'indique le corrélatif grec vois pleuvoir, vnç, vfjuc, etc. ; cf. scr. sûtna, eau. Le dérivé savya, appliqué dans l'origine à la main gauche, comme daksha à la droite, aura signifié (manus) purijicanda ablmndo, et voici pourquoi.
Par suite de l'infériorité naturelle de la main gauche, celle-
ci se trouvait chargée tout spécialement des fonctions dont l'exercice aurait terni la pureté de la main droite. Certaine opération quotidienne, qu'il n'est pas besoin de nommer, offrait surtout, aux temps primitifs, et pour la main officiante, des périls qui n'existent plus, grâce aux progrès de la civilisation et à l'invention du papier. Nous serions fort empêchés si nous en étions réduits pour cela aux trois morceaux de terre que prescrit la loi de Manu (V, 136), ou bien aux trois pierres raboteuses ou aux quatre pierres lisses dont usaient les Grecs au temps d'Aristophane. D'après Manu, il fallait, à la suite de l'opération, dix morceaux de terre pour purifier l'instrument, c'est-à-dire, suivant le scholiaste, la main gauche dont on devait se servir; puis encore sept autres morceaux pour les deux mains, la droite devenant impure pour avoir nettoyé la gauche. C'est par la même raison que les Romains regardaient celle-ci comme impure, ce qui est encore aussi le cas chez les Turcs. Il est curieux de retrouver ces scrupules chez les nègres de la côte de Guinée. Suivant F. Lanoye, * ils ne se servent pour manger que de la main droite, toujours bien entretenue, tandis que la gauche est destinée aux usages immondes. 2
D'après tout cela, le sens primitif attribué à savya paraît suffisamment justifié. 5
1 Le Niger et V Afrique centrale, p. 136, 1858.
1 C'est pour cela, sans doute , que dans le Dahome la coutume exige de présenter toujours la droite dans le défilé des processions devant le roi (Burton, Mission to the king of Dahome, 4864, 1. 1, p. 312).
» Weber (Beitr., 4, 285) met en doute cette étymologie en alléguant la forme salavi, dans apa-salavi, adv., à gauche, pra-salavi, à droite, d'où, par l'intermédiaire d'un ancien salavya, savya pour-
2) Ceci peut conduire à chercher une étymologie semblable pour un nom de la gauche commun à trois langues européennes, savoir le gr. À4M& le lat. lœvus et l'anc. slave lëvu, d'où lëvitsa, main gauche. Cf. russe lievyi, pol. lewy, illyrien Ijevij etc. Je crois que fauoç pour hoFutç, et lœvus ]>our lavius, comme sœvus pour savius, appartiennent à àc/ai, Àowtf, luo, lavo (Cf. scand. lôa, alluere), dont la racine lu, dans l'acception de solvere, dissoudre, défaire, c'est-à-dire diviser, pourrait bien être alliée au scr. lu, scindere, secare. Le dérivé AcùFioçj etc., lavandus, luendus, parfaitement analogue au scr. lavya, secandus, et appliqué à la main gauche, serait ainsi synonyme de savya.
Les langues germaniques semblent avoir conservé ce nom de la gauche, mais seulement avec les significations secondaires, défavorables au moral, que l'on remarque dans les corrélatifs de savya. De là l'anc. allem. lêo, gén. lêioes, malum, pèrversitas (Cf. Grimm, 1. cit., p. 992), scand. lae, dat. lœvi, fraus, vafrities, periculum, dont les rapporte avec le goth. létjan, ags. lœvan, prodere, lœva, proditor, sont incertains à .cause de la voyelle, Yê gothique étant = â en anc. allemand . L'angl. Uft, gauche, d'ailleurs isolé, a peut-être gardé le sens primitif s'il est provenu de levt par l'influence du t.
3) Les deux étymologies ci-dessus pourraient jeter quelque jour sur celle de plusieurs noms de la gauche qui appartiennent aux langues particulières.
Ainsi le sanscr. vâma, gauche, puis contraire, opposé, vil, mauvais, me semble se rattacher à la racine vam, vomere, ou
rait être provenu. Mais, d'une part, la forme savya, déjà védique, et de l'autre ses corrélatifs en zend, en slave, en celtique, etc., rendent cette conjecture peu probable.
plutôt au causatif vâmay, et avoir désigné la main gauche comme nauséabonde à cause de son impureté. Cf. wwtana, vil, bas, vâmatâ, perversité, malice, etc., comme le lat. vomieus, laid, nuisible, de vomo, gr. ïfjuiûù, lith. wémti, etc. De plus, le goth. vamm, tache, souillure, gawamms, impur, ags. toamm, waem, wom, macula, wôm, peccatum, scand. vamm, vômm, dedecus, voma, nausea, vaema, nauseare, vomr, nequani, anc. ail. wamm, damna, wemmian, polluere, etc., probablement aussi Yirl.fuaim, tache, etfeamach, impur. l
Grimm ( 1. cit., p. 989 ) conjecture un rapport entre vâma et l'anc. ail. winistar, ags. wynstre, scand. vinstri, sinister, en supposant un affaiblissement de m en n, avec addition du suffixe du comparatif. Il part toutefois de l'acception de beau, agréable, qu'a aussi vâma, pour voir, dans ce nom de la gauche, un euphémisme analogue au gr. cLçurrtça, la meilleure, pour la main gauche, et il compare également le scand. vaenn, pulcher, vaenstr, pulcherrimus, ancien saxon wanamo, pulchre, etc. Cette conjecture pourrait bien être fondée en ce qui concerne les termes germaniques, si vâma, dans le sens de beau, flérive de van, amare, colère, avec perte de Yn devant le suffixe, ce qui n'est guère admissible pour vâma, dans ses autres acceptions, vu les analogies qui le rattachent à vam. Mais alors, il vaudrait mieux, ce semble, ramener directement toinistar à la rac. van, d'où vanas, charme, attrait, amabilité. Un comparatif formé du substantif, et tel que vanastara, n'aurait rien d'insolite en sanscrit, où l'on trouve nrpatara, açva-
1 Le D. P. sépare vâma, gauche, etc., de vâma, beau, aimable, etc. (rac. van), sans indiquer d'étymologie pour le premier terme. Weber fBeitr. , 4, 285) s'en tient à vâma, comme euphémisme analogue à otçtarîfoç, le corrélatif du zend vairyaçtâra, adj., gauche (Justi, 258), de vairya, désirable.
tara, vatsatara, etc., et winistar pourrait être un cas isolé de cet ancien genre de comparatifs tombés dès lors en désuétude. On peut se demander, d'après cela, si le latin sinister ne serait pas une formation du même genre, en rapprochant sinis du scr. sanas, excrementum, à cause de l'impureté de la gauche. l
4) Tandis que la droite, la main pure, était mise en évidence, et offerte en signe de bienvenue ou comme gage de foi, la gauche était retirée. Tel est le sens du scr. apashthu, gauche, et opposé, contraire, de apa-sthâ, clwooiraTîCû. Les Romains la tenaient habituellement cachée dans les plis de la toge, sinus togœ, d'où l'on a tiré aussi une étymologie pour sinister, bien qu'ici le comparatif ne donne pas un sens bien compréhensible.2 C'est également à cet usage de cacher ou de couvrir la main gauche que me semblent se rapporter le grec CTKCLioç et le lat. scœvus, dont la racine serait la même que celle de <tkvtoç et scutum, savoir le scr. sku, tegere (Cf. t. II, p* 290). La formation de ces termes est en parfaite analogie avec celle de Àanoç, lœvus, de lu, et de savya, sœvus, de su, et otuiioç, pour fKAFioçy scœvus, pour scavius, seraient les corrélatifs d'une forme sanscrite skavya, tegendus.
5) Cette conjecture reçoit un nouvel appui de l'étymologie probable d'un nom de la gauche commun, quant à sa racine, au gothique et aux langues celtiques. Le goth. hleiduma,
1 Sanas, n., excrément, ordure (Wilson, p. 888), acception toutefois que ne (Jonne pas le D. P.
» Pott (Ei. F.1, t. II, 1, p. 555) rattache aussi sinister au sinus togœ, qui était à gauche pour laisser la main droite libre, en supposant que Ys de sinis n'est là que par analogie avec dexler (?). Pour une autre interprétation, qui identifie sinistcr et winistar, en partant d'une ancienne forme svinistara, la plus faible, cf. Kuhn, Z. SM 4,38.
gauche, hleidutneiy main gauche, est un superlatif dont le sens primitif est encore discuté. Grimm (Gesck. d. Deut. Sp.y 988) présume un rapport avec l'anc. allem. hlîta, pente, de hlinen, recumbere, le grec xXlw* lat. re-clino, clivas, etc., ce qui rattacherait la gauche à la notion d'obliquité, comme dans d'autres cas.1 Bopp, par contre, compare le positif hypothétique hlei avec le scr. çrîy bonheur, d'où çrîmant, heureux, excellent, puis çrêyas, meilleur, etc., et cherche dans le nom gothique un euphémisme, comme tvoûW/jLOç ( Vergl. Gr.y II, 29). Je crois que l'on pourrait, avec plus de probabilité, penser à la racine germanique hli, qui se montre dans le goth. hlija et hleithra, hutte, tente, l'anglo-sax. hleo, scand. hlie, umbra, umbraculum, hlid, operculum, ags. gehlid, anc. ail. lid, id., et dont la signification a dû être tegere, operire.
Les langues celtiques, en effet, nous offrent, pour la gauche, l'anc. irl. cli (Z.2, 57), clé (Corm., Gl., 49), irland. moy. clé (Stokes, Ir. GL, n° 387), irl. mod. et erse clûh, ainsi que le cymr. cledd, armor. kleiz, kléi. Or, ces dernières formes, augmentées d'un suffixe, se lient évidemment à l'irland. cleith, occultation, couverture, cleitlie, caché, couvert, d'où le dénominatif cleithim, je cache, comme l'ags. Midan, tegere, de hlid. Cet accord étymologique avec les langues germaniques appuie fortement notre conjecture, et nous aurions ainsi, pour la gauche qu'il fallait tenir couverte, le même sens primitif que celui de pkcuoç. 2
1 Cf. l'espagnol redruna^ main gauche, celle que Ton retire, de redrar, retirer, détourner.
1 D'après Gesenius, Lex. hebr., 964, telle est aussi la signification propre de l'hébreu shmôl, manus sinistra, et latus sinistrum, de la rac. inus. shâmal, circunidedit, cinxit = arabe shamala, vesti se involvit. Cf. hébr. shimlâh, arabe shamlat, vestis exterior et ampla.
6) Beaucoup d'autres noms de la gauche sont propres aux langues particulières, et on peut voir, dans la dissertation de Grimai mentionnée plus haut, combien est riche à cet égard la synonymie des dialectes germaniques. L'expression grecque jj trtçct, l'autre main, c'est-à-dire l'inférieure, s'y retrouve dans celle de die andere fiant. Je me bornerai à remarquer que le lith. kairê, main gauche, où Bopp voit le scr. kara, main, mais que Grimm (1. cit, 994) compare avec Testhon. kurra, kurri, et le finland. ktirakâsi, la mauvaise main, semble aussi trouver son corrélatif dans l'irl. erse cearr, gauche, erse cearrag, main gauche.