LE SUD ET LE NORD
La distinction entre lu droite et la gauche, une fois établie sur les différences naturelles des deux mains, a servi de trèsbonne heure de moyen d'orientation , et on en trouve la preuve dans les plus anciens noms de deux des points cardinaux, le sud et le nord. Comme cette distinction, toutefois, ne s'appliquait dans l'origine qu'au corps humain, il a fallu, pour la transporter d'une manière permanente à deux régions de l'espace, partir d'une position déterminée par l'homme. Or, soit par impulsion spontanée, soit par dévotion, les hommes des anciens temps se tournaient au matin vers le soleil levant pour adresser au ciel leur prière. De là cet antique culte de l'Aurore qui a inspiré aux Aryas de l'Inde les hymnes d'une poésie magnifique conservés par le Rigvêda. Dans cette position, l'orient était devant, l'occident derrière, le sud à droite et le nord à gauche; et c'est là ce qu'expriment respectivement les adjectifs sanscrits pura ou purva ou prâné, apara
ou avara, ou paçéima, ou pratyané, dakshina, et mvya. Ce mode d'orientation était aussi celui des Sémites, car les Hébreux appelaient l'orient kedein, id quod ante est, le sud iâmin (arabe yâmin\ dextra, et le nord shmâl (arabe shamâl), sinistra. D'après Plutarque, il en était de même chez les Egyptiens.1 Toutefois, les races ariennes, après leur séparation, adoptèrent généralement d'autres modes de désignation pour les points cardinaux, et créèrent de nouveaux noms dont je n'ai pas à m'occuper ici. Déjà le zend et les autres langues iraniennes s'éloignent sous ce rapport du sanscrit, et je ne connais que le persan et beloutch. dacJian, sud, qui corresponde encore à dakshina. Chez les Slaves et les Lithuaniens, c'est l'ancien nom du nord qui seul est resté en usage, car on ne saurait méconnaître le scr. savya dans l'anc. slave et russe sêverû, bôreas, sêverlnU, septentrionalis, illyr. sjever, polon. siewïer, sewer, devenu inusité, et remplacé par polnoé, russe polnodt, minuit. Le lith. szaure, nord, szaurinnis, boréal, etc,7 en est une contraction. Le sens primitif de gauche, conservé seulement par Fane, si. shui, semble perdu en lithuanien.
Les noms grecs, latins et germaniques des quatre points cardinaux sont tous différents des termes sanscrits indiqués plus haut; mais il n'en est que plus intéressant de retrouver l'ancien système d'orientation presque intact chez les Celtes et surtout en Irlande, où trois au moins des noms primitifs ont été conservés.
L'irlandais des, deas, en effet, et le cymrique deheu désignent, comme dakshina, la droite et le sud, tandis que tûaith (Z.*, 512), irl. moy. hiaidh (Stokes, Ir. GL, p. 69), mod. tuath (de do-shuathf vid. sup.), s'applique à la gauche et au
1 De Is.et Os., 32.
nord.1 Le cymrique emploie ici le synonyme cledd, gauche, ou gogleddy c'est-à-dire vers la gauche.2 Pour l'occident, l'irlandais possède encore dans Uir, de ivar, ce qui est en arrière, postérieur, le corrélatif du scr. avara, et il ne reste douteux que oir, l'orient, qui semble venir du latin. Cependant, comme le p initial disparaît plus d'une fois en irlandais/ où il est toujours rare, on peut conjecturer un rapport avec le scr. pura, antérieur et oriental, ce qui compléterait un cmsemble assurément très-remarquable.