LA DROITE ET LA GAUCHE DANS LES PRÉSAGES
La croyance superstitieuse aux présages existait sans doute au temps de l'unité arienne, car on la retrouve plus ou moins développée chez les Aryas de l'Orient et de l'Occident. Dans l'Inde, en particulier, elle a pris une extension singulière dès les temps anciens, comme on le voit par les curieux textes védiques sur les omina et portenta que M. Weber a publiés
1 Cf. tûaiscert, regio septentrionales (Z.*, 612), comme descert, regio roeridionalis (ibid.). Dans une note (Corm., GJ., 135), cert est rapproché de part, avec c pour p ; mais ailleurs Stokes divise le mot en tuai-scert, où tuai serait = do-suvya, avec scert, portion, partie, de larac. scar, diviser, séparer. Descert serait alors pour des-scert.
* Cf. l'anc. iii. fo-chla, nord, et à gauche (Cormac, GJ., 80), opposé à faitsi, le sud et à droite, probablement de fa-desi (Stokes, ib.). Dans O'R., faitse, le sud,' faitseach, méridional ; comme en cymrique go-ddeheu, vers le sud. On voit d'après Cormac (ib.) que dans les anciens chars de guerre en Irlande, fochla, la gauche, désignait la place du chef, du combattant, et faitsi, la droite, celle du cocher, dont la main droite devait manier librement le fouet. Cela rappelle tout à fait les noms sanscrits du cocher, savyêshtha et dakshinastha, qui se tient à gauche ou à droite, apparemment suivant les circonstances.
dans les Mémoires de l'Académie de Berlin de 1859. La recherche des analogies de détail, qui indiquent pour cette croyance des origines communes, serait d'un grand intérêt^ mais je n'ai à m'en occuper ici que pour autant que les idées associées à la droite et à la gauche y tenaient une place importante.
Les présages qui se montraient à droite étaient heureux, ceux qui venaient de la gauche étaient funestes : telle a été sans doute, appliquée surtout au vol des oiseaux et à la marche des quadrupèdes, mais aussi aux signes célestes, aux éclairs, au tonnerre, etc., la croyance primitive chez les Aryas et leurs descendants. Les exceptions contraires sont plus apparentes que réelles.
Je ne me rappelle pas d'avoir vu d'exemples indiens de ce genre, bien qu'il en existe sûrement, mais ils abondent chez les Grecs, et déjà dans Homère. Ainsi, le êtfyoç opvtç, avis dextera, aigle ou épervier, l est envoyé par les dieux comme un signe favorable ( Od., xv, 160, 525), tandis que YiçurTîr foç opviç, avis sinistra ( Od.> xx, 242), est un présage funeste. Dans l'Iliade ( n, 353, ix, 236 ), Jupiter lance ses éclairs vers la droite, eV* efc|wt, êvJe|tf6, en signe de bon augure. Ceci n'a aucun rapport avec les points cardinaux, mais dans le beau passage de V Iliade ( xn, 237) où Hector combat les craintes de Polydamas qui a vu un aigle volant iir dfwrtpct, vers la gauche, et portant dans ses serres un serpent qu'il laisse tomber, on voit que l'augure, interprète des présages, devait se tourner vers le nord.
* Cf. IL, x, 274, le h&ç hMç.
* Cf. Max Millier, Die Todtengebràuche d. Brahm., p. lv.
« Tu m'exhortes, dit Hector, à obéir aux oiseaux aux ailes « étendues; mais peu m'importe qu'ils volent à droite vers « l'aurore et le soleil, ou bien à gauche vers le sombre cou-
« chant Le meilleur des présages, c'est de combattre pour
« sa patrie. »
Ainsi l'observateur avait l'orient à sa droite et l'occident à sa gauche, et il se tournait vers le nord, parce que ce côté du ciel était regardé comme la demeure des dieux. Il est curieux de retrouver cette manière de voir chez les Indiens, dont les dieux siégeaient au nord sur le mont Mérou, ce qui explique pourquoi le prêtre officiant devait accomplir les rites du sacrifice en se tournant vers le nord, aussi bien que vers l'orient.1 Par contre, les anciens Iraniens, pour qui les dêvas étaient devenus des êtres malfaisants, faisaient du nord la demeure des démons. La même croyance existait chez les Scandinaves qui priaient et sacrifiaient en se tournant vers le nord; mais une fois devenus chrétiens, ils y placèrent le diable, comme les Iraniens y mettaient les démons.2
Les Romains aussi, d'après Vairon, considéraient le nord comme la demeure des dieux;3 mais leurs augures observaient le visage tourné vers l'orient ou vers le midi. Dans l'un et l'autre cas, les signes heureux venaient de la gauche, c'est-àdire du nord comme de la région sacrée, ou de l'orient comme supérieur à l'occident. 4 De là les significations opposées de faustus et ^infauatxis attribuées tour à tour à rinister et à lœvus, la première provenant uniquement du mode d'orienta-
1 Cf. Max Millier, Die Todtengebrâuche d. Brahm., p. lv. « Grimm, D. Myth., p. 22, 560.
« Servius, ad &neid., II, 693.
* Porro nobilior plaga est oriens ex qua dies incipit quam occidens (Serv., ibid.).
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tion de l'augure, et la seconde se rattachant aux idées défavorables associées de tout temps à la gauche. Un fait analogue se remarque dans le sanscrit, où apasavya, loin de la gauche, c'est-à-dire à droite, a parfois le même sens que prasavya, vers la gauche, c'est-à-dire contraire, funeste, etc. (Cf. D. P., v. cit.) Pour les Indiens, le nord était bien la région sacrée, mais chaque plage céleste avait chez eux ses régents particuliers, et le brahmane officiant se tournait tour à tour vers l'une ou vers l'autre pour conjurer les présages par des expiations, ce qui faisait varier les rapports quant à la droite et à la gauche.
Chez les peuples néo-latins, toutefois, et les Germains du moyen âge, comme chez les Grecs pour dçioriçoÇ) la gauche était exclusivement le côté de mauvais augure, le côté sinistre. Grimm, qui en a réuni les preuves d'une manière très-complète, ne croit point à une transmission des croyances romaines, mais à une origine antique et commune, en observant que Tacite déjà attribue aux anciens Germains la coutume d'interroger le sort par le vol et les cris des oiseaux.1
1 Cf. Grimm, D. Myth., p. 649, 655, sqq., sur les présages tirés du vol. à droite et à gauche, de l'aigle, de la corneille, du corbeau, au moyen âge germanique.
D'après O'Curry, Manners and customs ofthe anc. Jrw/i, II, 224, les Irlandais regardaient comme un mauvais présage, au début d'une expédition, de voir un corbeau voler sur la gauche. Cf., ibid., quelques détails sur les présages divers tirés des cris du corbeau et du roitelet (wrenj.
§ 349. LA DROITE ET LA GAUCHE DANS LES USAGES SOCIAUX ET LES CÉRÉMONIES.
Les caractères opposés attribués aux deux mains ont exercé de tout temps une certaine influence sur les relations sociales. A la droite se rattachaient jdes notions de bienveillance, de faveur et de respect. De là la coutume si générale de placer à droite ceux que l'on veut honorer, 1 et de céder la droite aux plus dignes. De là aussi les expressions de se tenir à la droite de quelqu'un, en scr. dakshinatô bhû ou as, ou de lui tendre la droite, dextram porrigere, pour dire lui venir en aide, * tandis que le persan éap dâdan, donner la gauche, équivaut à trahir et tromper. Chez les Grecs du temps d'Homère, l'ordre de droite à gauche dans une assemblée était déterminé sans doute par le rang des assistants, et c'est pourquoi l'échanson qui versait à boire, comme Vulcain sur l'Olympe (IL, i, 597), le héraut qui montrait les sorts (IL, vu, 184), Ulysse demandant l'aumône aux prétendants (Od., xvn, 365), commençaient toujours par la droite, ivSifyct,, a dextra exorsus. Ces divers usages, toutefois, qui se retrouvent aussi chez les Sémites et ailleurs, n'ont rien d'assez caractéristique pour fournir la preuve d'une origine commune.
Il en est autrement d'une coutume particulière, très en vogue surtout chez les anciens Indiens, que connaissaient aussi les Grecs et les Gaulois, et qui s'est conservée jusqu'à nos jours chez les Gaëls de l'Irlande. Ici la nature et l'accord
1 Conside ad dextram meam (Psaume ex, 1). * De même chez les Hébreux, a dextra alicujus stare, pour adjuvare aliquem (Psaumes xvi, 8; cix, 31, etc.).
dos détails sont tels que la supposition d'une source commune est seule admissible.
Tourner la droite vers une personne ou une chose constituait, pour les Indiens, un témoignage de respect, tandis que présenter la gauche indiquait un mépris hostile. C'est là ce qu'on entendait par les expressions de dakshinam ou apasavyafi kar pour la droite, et de savyan kar pour la gauche. Cela s'appliquait même aux mouvements des animaux dans les présages, comme on le voit par un passage du Bhâgavatapurâna (I, 14, 13), où il est dit: Çastâh kurvanti mâfl savyafi dakshinaU paçavo* paré, « Les animaux respectés pour leur sainteté « me laissent à leur gauche (c'est-à-dire se montrent défavoa râbles), tandis que les autres (ceux de mauvais augure) me a présentent leur droite. » (Version de Burnouf.)
Une démonstration de respect plus grande encore consistait à faire le tour des personnes ou des choses en présentant constamment la droite. C'est ce qu'on appelait faire le pradakshina ou Yapasavya, en ajoutant parfois mandala, tour, cercle, ou bien l'on disait dakshinam pari (pari-i, circumire). Les exemples de ce genre de cérémonie sont fréquents dans les épopées. La nymphe céleste Tilôttamâ fait le mandala pradakshina autour de l'assemblée des dieux (Sundôpas., 3, 22); les Daçarathides le font autour du feu sacré le jour de leurs noces (Râmây.j I, 75, 24), etc., etc. i
Le prasavya, ou tour par la gauche, et en présentant la gauche, était mis en œuvre dans certains exorcismes contre
1 D'après Stokes (Corm., Gln p. 138), encore aujourd'hui, dans les Hills, près de Simla, les habitants ont coutume de faire trois tours ou sept tours par la droite autour de leurs gurus, ou maîtres spirituels, pour leur rendre honneur.
les animaux nuisibles, comme l'indique un passage des Kauçikasûtras, dans les Omina et portenta publiés par Weber (p. 381). Quand les fourmis se montrent en grand nombre quelque part, il faut, pour les chasser, allumer un feu au nord (à gauche), puis en faire le tour par la gauche (prasavyam), en répandant de l'herbe de sacrifice coupée par les deux bouts, et faire des libations avec une certaine huile empoisonnée en récitant une formule de conjuration.
Le prasavya était aussi usité dans les cérémonies funéraires pour éloigner les mauvais esprits, et nous y reviendrons bientôt en parlant des funérailles.
Chez les Grecs, on se tournait à droite, en signe de respect, pour prier les dieux. ! De même chez les Romains : Si deos militas dextroversum censeo (Plaut., Curent. 9 a et. 1, se. 1, v. 70). In adorando de.vteram ad osculum referimus, totumque corpus circumagitmis, quod in lœvum fecisse Galli religiosins credunt (Plin., Hist. iV., xxviii, 2). Quant à la coutume de faire le tour par la droite ou par la gauche, je n'en connais d'exemples chez les Grecs que pour les funérailles, dont je traiterai plus loin.
Les Gaulois semblent bien avoir pratiqué exïictement le mandata pradakshina religieux, d'après ce que dit Athénée ( iv, p. 152 ), sur le témoignage plus ancien de Pojndonius : Ovtoi Qtovç 7rpo(TKvvGva'iv t7n roi £î%ict CTTptQofiivoi, « Ils ado- « rent les dieux en tournant vers la droite. » Ceci paraît contredire le quod in lœvum feeisse du passage de Pline cité plus haut, mais la contradiction n'est qu'apparente. Pour tourner autour du dieu qui est en face, en lui présentant la droite, il faut faire d'abord par le flanc gauche, et c'est là ce
1 A*Ç«oç otêxvoiroiç $io7<Tn éViv%oVs»oç (Theognis, v. 92fc2).
qui rend compte de l'expression de Pline, lequel toutefois compare, sans doute à tort, deux usages différents.
Mais ce qui achève d'éclaircir le passage d'Athénée, c*est que la double coutume du pradakshina et du prasavya s'est fidèlement conservée chez les Gaëls anciens et modernes de l'Irlande et de l'Ecosse, lesquels, comme on le sait, appartiennent à la race des Celtes.
Les premières observations à ce sujet sont dues au savantanglais Toland, dans son History of the Druids, p. 154. H y rapporte que, de son temps, c'est-à-dire vers la fin du XVIIe siècle, les habitants de l'île de Sky et des Hébrides avaient encore une vénération superstitieuse pour les vieux monuments appelés tighthe nan Drttidhneach ou maisons des Druides, ainsi que pour les earns ou anciens tumuli. Toutes les fois qu'ils s'en approchaient, ils en taisaient le tour à trois reprises en présentant la droite, en signe de respect. C'est ce qu'ils appelaient le deiseal, de deas, deis, dexter; tandis que le tour inverse, et d'un caractère contraire, s'appelait tuapholl, de tuât h, sinister. Toland fait ensuite ressortir les analogies de cette coutume avec celles des Grecs, des Romains et surtout des Gaulois, mais il ne pouvait connaître alors sa parfaite concordance avec les usages de l'Inde.
Martin, dans sa Description ofthe western Iles, donne pinsieurs exemples curieux de cette superstition, et raconte entre autres choses ce qui lui advint à son arrivée dans l'île de Rona: « Un des habitants, dit-il, me demandala permission d'exprimer « son respect pour ma personne en en faisant le tour par la <l droite, avec des bénédictions et des vœux pour mon bon- « heur. Tout en le remerciant de sa bonne intention, je lai « dis de laisser là cette cérémonie; mais ce pauvre homme et
« ses compagnons furent très-mortifiés de mon refus. Ils « n'avaient pas douté, dirent-ils, que cet ancien témoignage « de respect ne me fût très-agréable. L'un d'eux ajouta que « cela m'était dû en ma qualité de chef et de patron, et qu'ils « ne pouvaient, ni ne voulaient, s'en dispenser.1 »
D'autres détails intéressants ont été donnés dès lors par le savant antiquaire irlandais G. Pétrie, dans son mémoire sur les antiquités de la colline de Tara.2 Il y montre que le deiseal, deisiol ou deisiul était pratiqué déjà très-anciennement en Irlande. Dans un vieux poëme descriptif des monuments de Tara, l'ancienne Temair, la demeure des rois irlandais, poëme dont il a publié le texte, il est parlé du Deisitd Temrach tomme d'un lieu propice, conduisant au ciel, et où a soidhdis daine deiseal, les hommes accomplissaient le tour du deiseal. Les textes irlandais du moyen âge en offrent encore plus d'un exemple qui mériteraient d'être réunis. Dans le Leabliar na g-ceart, ou livre des droits, publié par O'Donovan, qu'une mort trop précoce a enlevé à la science, il est fait aussi mention du tuaithbhealy ou tour par la gauche, le tuapholl de Toland. 5
1 Un exemple plus ancien de cette manière d'honorer les personnes, se trouve dans une légende rapportée par Cormac (GJ., voc. prùll, p. 135, sqq.). On y voit un personnage fabuleux, un génie de la poésie, sous la forme d'un jeune homme d'une beauté surhumaine, faire le deiseal autour du poète Senchân, pour lui rendre honneur.
* Transact. of the royal irish Acad.^ t. XVIII, p. 224 et suiv.
• Dans le même Book of rights, on trouve (p. 225) un exemple intéressant du deiseal mis en œuvre par saint Patrice, pour une résurrection miraculeuse. Le saint homme traverse par la droite (deisilj la fertile Banbha (l'Irlande), pour aller convertir la race de Mileadh. Il arrive à Ath Cliath, où régnait Ailpin, auquel une mort cruelle venait d'enlever son fils unique. Le roi fait apporter le corps près de saint Patrice, en lui disant : « Si tu fais revenir son âme, 6
D'après Pétrie, la coutume du deiseal existe encore dans plusieurs parties de l'Irlande, et les catholiques l'observent à l'occasion des pèlerinages, des ensevelissements, etc. Celle du tuaithbheal, maintenant tuathal, s'est également conservée dans la croyance populaire, et de là vient cette sorte de malédiction très en usage : Iompod air màr tuathal chugat ! <( Un tour complet par la gauche pour vous ! »
Je dois à l'obligeance du professeur Siegfried, à Dublin, les renseignements additionnels suivants, communiqués par 0' Curry, un des savants les plus versés dans la connaissance de l'Irlande et de son ancienne langue. l
Les expressions usitées encore maintenant sont : impodh ar deiseal, tourner en présentant la droite, pour un augure favorable, et impodh ar tuathal, tourner en présentant la gauche, pour le contraire. Quand une personne part pour un voyage, elle a bien soin de passer deiseal cille, autour de l'église par la droite, avant d'aller prendre congé de son supérieur. Lors d'un enterrement, le cercueil est porté sur les épaules de plusieurs hommes tout autour de l'église par la droite, avant d'être déposé dans la fosse du cimetière. Le mot tuaithchle, mal de la gauche, s'emploie pour désigner un sort malin, une espèce d'ensorcellement, que la superstition populaire attribue à des tours faits par la gauche. 2
saint homme ! je me soumettrai à toi, et les habitants du pays vert se soumettront également. » Alors, chante le vieux poète Bcneann :
Trois fois par la droite, firent le tour du mort
Le saint apôtre et le souverain cbef,
Si bien qu'il revint a la vie
Le beau guerier, le noble Ecbaidh.
1 Tous deux sont morts maintenant.
9 II est singulier qu'aucune trace de cet antique usage n'ait été signalée, jusqu'à présent, chez les Gallois et les Bretons de VArnKh» rique. Il y a là peut-être une lacune à combler.
Il est d'un grand intérêt de retrouver ainsi à l'extrême occident une coutume si caractéristique de l'Inde ancienne, et dont l'origine remonte sûrement aux Aryas primitifs. Nous en verrons bientôt encore des traces moins complètes chez les Grecs, à l'occasion des funérailles, et il en existe d'autres encore en Europe. l