LES FUNÉRAILLES
Aucun sentiment n'est plus naturel à l'homme que le respect religieux pour les morts. Le moment qui vient briser les liens de nos affections les plus sacrées nous remue profon-
1 Je vois cependant, d'après l'intéressant travail du docteur Haas, sur les cérémonies védiques des noces, mentionné p. 17, qu'une trace du pt*adakshina s'est conservée en Allemagne. Dans le Sùderland, suivant Kuhn (Westphâl. Sagen, 2, 37, 38), la nouvelle mariée doit faire trois fois le tour du foyer ou de la crémaillère, exactement comme, aux temps védiques, l'époux ou un ami la conduisait trois fois autour du feu fagnin trish parinayati ; Haas, 1. cit., p. 392), et cela de gauche à droite (pradakshinam agnim paryânîya> ib., p. 332), en prononçant une formule consacrée d'exhortation (ib., p. 396). La même coutume existe encore actuellement dans la Macédoine. L'épouse à cheval est amenée dans la cour et conduite trois fois autour d'un feu, pour la garantir de l'influence des mauvais esprits (Newton, Travels in the Levant. London, 1865. t. II, p. 10). Il faut rappeler encore la cérémonie grecque de Yx/A.Zib$itux, où l'enfant nouveau-né, en recevant son nom au cinquième, jour, était porté par sa nourrice autour du foyer. Chez les Romains aussi, selon le rituel des suovetaurilia> les trois victimes expiatoires (cochon, mouton, taureau) devaient faire trois fois le tour du lieu qu'il s'agissait de purifier. Enfin, une sorte de parodie du pradakshina subsiste en Aile-
dément, soit par la douleur, soit par les idées graves que réveille en nous la mort de nos proches. Cependant, il faut disposer de quelque manière de cette dépouille périssable qui nous reste chère, et qu'une rapide décomposition envahirait bientôt sons nos veux. H faut ou la rendre à la terre qui la réclame, ou lui faire subir quelque transformation qui permette de la conserver. De là les trois procédés, généralement employés dans tous les temps, de l'inhumation, de l'embaumement et de l'incinération. C'est, de plus, un besoin et un devoir pour nous de concilier ces opérations nécessaires avec les sentiments d'amour et de respect que nous gardons à la mémoire du mort, ainsi qu'avec les sollicitudes que nous inspire pour lui la foi à une existence future. De là les cérémonies funéraires qui accompagnent l'homme à sa demeure dernière, et qui, dans leur variété, sont une expression fidèle du degré de la culture morale et religieuse des peuples. On conçoit, d'après cela, l'intérêt qui s'attache à rechercher quels ont été à cet égard les usages des Aryas primitifs.
Pour cette question, comme pour plusieurs autres, il se présente une double voie d'investigation, l'une par la comparaison des langues, l'autre par celle des coutumes propres aux divers peuples de race arienne. La première, que nous suivons ordinairement, resterait ici insuffisante sans les précieux renseignements que fournit la seconde. Pour l'une et l'autre également, nous retrouvons encore comme guide un excellent travail de J. Grimm, qui a traité ce sujet avec sa supériorité ordinaire dans les Mémoires de l'Académie de Berlin. l Heu-
magne comme coutume populaire: celui qui achète un chien, un chat ou une poule, doit les faire tourner trois fois autour de sa jambe droite pour se les attacher (Grimm, D. Myth. Aberglaube, n° 1061). 1 Uber da8 Verbrennen der Leichen (Abhand. d. Berl. Acad., 1849, p. 191).
reax sî lions pouvons ici et là ajouter quelque chose à l'œuvre
.du maître.
Ce qui résulte clairement des recherches de Grimm, c'est que chez tous les peuples ariens, à une seule exception près, la coutume de l'incinération a prédominé de temps immémorial sur celle de l'inhumation. Les Indiens, les Grecs, les Romains, les Gaulois, les anciens Germains, les Lithuaniens et les Slaves païens brûlaient les morts avec des cérémonies qui offrent des traits évidents de ressemblance malgré leur diversité. Les Iraniens seuls ont abandonné de bonne heure cette antique coutume, par suite du changement profond qui s'est opéré dans leurs croyances religieuses. Chez- les peuples de l'Europe, c'est le christianisme aussi qui est venu mettre fin à l'incinération, restée toujours étrangère aux Hébreux, comme aux Arabes et aux mahomérans en général. Cet accord déjà fait présumer une origine antérieure à la dispersion des Aryas; car, si l'usage de brûler les morts se retrouve ici et là chez d'autres races d'hommes, les Japonais, par exemple, et les Mexicains, nulle part il n'a pris autant d'extension que chez les peuples de la famille arienne. Cette coutume, comme l'observe Grimm, a dû prendre naissance aux temps primitifs de la vie pastorale, avant l'établissement de demeures fixes, parce qu'elle permettait d'emporter avec soi la cendre vénérée des morts. Elle se liait d'ailleurs intimement à la pratique des sacrifices ignés, et aux idées qui s'attachaient au feu comme élément purificateur. De même que le feu transformait l'offrande pour la faire monter au ciel, il dégageait l'âme de son enveloppe matérielle pour la transporter à ses nouvelles demeures. Rapidement accomplie sous la voûte du ciel, l'incinération, bien mieux que l'ensevelissement, devait répondre
aux sentiments d'uqe race jeune et douée d'imagination poétique.
Ces premières données générales se confirment pleinement soit par les faits linguistiques, soit mieux encore par les analogies de détail dans la manière dont s'accomplissait la crémation chez les divers peuples ariens.