LE PÈRE ET LA MÈRE
Il faut distinguer, dans toutes les langues, deux catégories des noms du père et de la mère. Les uns procèdent directement de l'enfant et sont empruntés à ses premiers bégaiements; on ne saurait y voir que de pures onomatopées sans aucune signification propre. Les autres rentrent dans la classe des formations régulières et expriment, ou ont exprimé, les rôles attribués aux deux parents. Les premiers, les plus nombreux de beaucoup, présentent naturellement de fréquentes ressemblances chez les peuples les plus divers, par cela seul que les organes de la parole, surtout au moment de l'enfance, sont les mêmes partout, et dès lors ces analogies ne prouvent rien pour une origine commune. Les autres s'expliquent ou devraient s'expliquer par les langues particulières, mais ils restent souvent obscurs à cause de leur ancienneté même.
Un savant linguiste allemand, M. Buschmann, a réuni et comparé les noms du père et de la mère dans une foule de langues des deux mondes. 2 H montre qu'ils se réduisent à un nombre limité d'articulations, lesquelles sont précisément celles que fait entendre l'enfant dès ses premiers efforts pour
1 Weber (Beitr., 4, 281) rapporte maritus, M«V'f? marti, au scr. véd. marya, homme, jeune homme, amant, prétendant, de la racine smar, aimer.
1 Ueber den Naturlaut. Abhand. d. Berl. Akad., 1852, p. 391.
parler. Les labiales et les dentales y régnent presque exclusivement, à côté de leurs nasales respectives, avec ou sans réduplication. De là les formes pa, ba, ta, da, ma, na, ou bien ap, ab, at, etc., apa, aba, ata, etc., ou enfin redoublées, papa, tata, marna, nana, qui se retrouvent également dans l'ancien et le nouveau continent. Buschmann observe que les labiales pa, ma, dominent dans le premier, et les dentales ta, na, dans le second; mais il y a bien des exceptions à cette règle générale. On a remarqué aussi, non sans raison, que les consonnes fortes figurent d'ordinaire dans les noms du père, comme les douces et les nasales dans ceux de la mère, et bien qu'ici également les exceptions ne manquent pas, cette espèce de symbolisation instinctive des sentiments naturels se révèle d'une manière assez prononcée. 1 Les gutturales et IV y paraissent très-rarement, et indiquent alors une origine étymologique, et non purement imitative.
Dans la famille arienne, la plupart des formes indiquées se sont produites avec plus ou moins d'extension, mais trois seulement peuvent être considérées comme ayant appartenu à la langue primitive, savoir ta, pa et ma, avec leurs variantes et leurs réduplications. Les deux dernières surtout, appliquées respectivement au père et à la mère, offrent ceci de remarquable que, dès les temps les plus roculés, elles ont pris le caractère de termes significatifs.
1) Le scr. tata ou tâta, père, et, en général, terme d'affec-
f Comme exemples d'exceptions à la règle, on peut citer, pour les noms du père, le géorg. marna, waigiou et soumenap (archipel malais) marna, nouv. holl. mammun, tarahumara (Amer.) nono, piedsnoirs (id.) ninnah, alban. nan, etc., pour la mère, l'araucan papai, le cora tUe, le pana tita, le scr. attâ, etc.
tion adressé à un enfant, à on ami, etc., ' n'est évidemment qu'une articulation enfantine, bien qu'il ait pris ultérieurement le sens de vénérable, respectable, et qu'on l'ait rattaché à la rac. tan, extendere, scil. prosapiam. C'est ce que prouvent les analogies de plusieurs idiomes complètement étrangers au sanscrit. Je ne parle pas du mordouine tatai, du karéUen tato, de l'esthonien taat, tàttâ, etc. , parce que les langues finnoises contiennent beaucoup de mots ariens ; mais en Afrique, le congo et angola tata, le bongo tati, et en Amérique le moxa et sapibocona tata, le vilela taie, le mexicain tatli, le nez-percé tota, etc., ne sauraient à coup sûr provenir d'une racine sanscrite. Cependant, il ne faudrait pas conclure de ces coïncidences lointaines contre une origine commune pour celles qui se remarquent dans la sphère même des langues ariennes. Il est certain que d'anciennes onomatopées se conservent souvent à travers les siècles, et que retrouvées dans les diverses branches d'une même famille de langues, elles concourent à en démontrer l'unité primitive. On ne s'expliquerait pas, sans cela, pourquoi les analogues du scr. tata, dans les autres langues ariennes, sont plus nombreux que dans celles du reste du globe entier. Nous trouvons, en effet, pour le père:
En Orient, le bengali et hind. tat, le laghmani (Caboul) tâtiyâ, l'ossète digor. dada.
En Europe, le gr. rirra,, le lat. tata, l'irl. daid, erse taididh, le cymr. tad, anc. corn, tat, armor. tât, tâd; l'anc. ail. toto (patrinus); frison tote; le lith. têtis, tétdtis; le russe tiatia, boh. et serbe tata, pol. tatus\ taturi, etc., l'albanais tdtè, etc.
1 Cf. tâti, fils. Comme apostrophe amicale, tâta s'adresse également par un père à son fils, par un vieillard à un jeune homme, par un maître à son disciple, mais aussi vice versa.
Une application de cette forme au féminin se trouve dans Fane, allem. tota, admater, le lith. tettà , slave teta , tetka, tante.* Cf. rffik {?).
2) Le féminin scr. attâ désigne la mère, une sœur aînée, une tante plus âgée que la mère, et trouve son unique corrélatif dans le goth. aithei, mère. C'est là une des exceptions à la règle signalée plus haut, et dont on ne remarque ailleurs que peu d'exemples, tels que le fini, âiti, le zamuca (Amérique) ote, le koliouche aùtli. En général, cette forme s'applique au père, comme la précédente (Cf. Buschmann, 1. cit., p. 410).
Dans la famille arienne, nous trouvons, au masculin, le pers. atâ, itâ, l'ossète adà, le gr. etrrec, le latin atta (terme de respect adressé aux vieillards), l'anc. irl. aite, mod. oide, père nourricier, pour aitte ( Stokes, Ir. GL, n° 1078), le goth. atta, anc. ail. atto, ail. suisse aetti, l'anc. si. otttsï, russe otetsû, boh. otezy illyr. otaz, etc.
3) Les types pa et ma, répandus au loin dans le monde entier, sont aussi les plus intéressants pour l'histoire de la famille chez les anciens Aryas. On ne saurait douter de leur nature purement phonique et imitative des premières syllabes de l'enfant, quand on les voit reparaître chez les peuples les plus divers.2 Les formes redoublées papa, marna, si familières à nos
1 Ici probablement se rattache l'anc. irland. toth (Corm., GJ., 158), femelle, et tout ce qui est féminin, aussi membrum mulieris, primitivement un terme d'affection pour une femme.
* C'est une erreur de croire que ce sont les enfants qui créent les noms du père et de la mère. Leurs premiers bégaiements, en articulations redoublées, papa, 6aba, tata, etc., n'ont d'abord pour eux aucun sens, et ce sont les parents qui en font des mots significatifs en se les appliquant.
oreilles européennes, ont frappé de surprise plus d'un voyageur qui les retrouvait chez les nègres de l'Afrique, comme chez les sauvages de l'Amérique et de l'Océanie. Ce qui est propre aux langues ariennes, c'est que généralement ces termes, simples ou redoublés, y sont restés l'apanage du parler enfantin, tandis que, de toute antiquité déjà, ils ont reçu un caractère plus» grave et même un sens précis, au moyen d'un suffixe de dérivation. La terminaison tar, qui forme des noms d'agents, se reconnaît également dans les thèmes pâtar et mâtar, lesquels sont communs à la plupart des langues de la famille. Le sanscrit, qui nous offre ordinairement les formes les plus primitives, a moins bien conservé le nom du père que les langues européennes, et n'a plus déjà que le thème affaibli pitar; mais cette légère altération même témoigne de la haute ancienneté de ce terme, puisqu'elle se retrouve dans le zend pitar et ptar. Le nom de la mère, mâtar, à côté du ma primitif, s'est mieux maintenu partout. Je mets ici en regard les formes qui correspondent pour les deux parents. Scr. pitar (nomin. pitâ). mâtar (nomin. mâtâ).
Zend. pitar, ptar.
Pers. padar, pid.
Belout. pitha .
Boukhar. peder Afghan pelar .
Armén. haïr. 1 Ossète/d. . .
Grec vamp Lat. pater . .
Ane. irl. athir (atliair).
mâdar, mâzar, mai, mâru.
mâth.
mader.
mâr.
maïr.
mode, mad.
mater.
mdthir (mathair).
4 Le p initial devient souvent h en arménien (Cf. Bopp, Verg. Gr., I, 550).
Goth. fadar
Ang.-sax. faeder . . . modor.
Scsnd. fadir modir.
Ane. ail. fatar .... mater.
Lith . mote, motere, mère et femme.
Ane. si mati (gén. motere).
Russe mdft.
Pol., boh matka.
Blyr matti (gén. mattere).
Pour former les thèmes pâtar et mâtar, il semble évident que les anciens Aiyas ont rattaché les articulations enfantines pa et ma à deux racines verbales qui se sont trouvées ofirir un sens approprié, savoir pâ, tueri, servare, et ma, efficere, creare, proprement metiri. Bien qu'en fait ces racines n'eussent rien de commun avec les deux syllabes instinctives, il n'en résulte pas moins que l'ancienne langue a voulu désigner le père comme le protecteur des enfants, et la mère comme celle qui les met au jour. Il est curieux de trouver dans le Rigvêda (I, 61, 7, et ailleurs) un masculin mâtar avec le sens de créateur ou de metitor (D. P.).1
4) La signification de protecteur, pour le père, appartient sans doute aussi au ser. âvuka, de la rac. av} tueri, juvare. Ce terme, il est vrai, ne figure que dans le langage dramatique, mais son ancienneté semble démontrée par les analogies de plusieurs noms européens de parenté. Ainsi:
Lat. avuêj avia, aïeul, aïeule, avunculus, oncle.
Cymr. ewa, oncle, eioythr, id.; anc. corn, euiter, armor.
eontr, avec une nasale ajoutée. Cf. scr. avitar, protecteur.
1 Cf. avec papa, le scr. papu, m., protecteur, f., nourrice, le zend papa, adj., qui protège, legr. *rokr*ç, lat. papa, père, *ol**eç9 grandpère (Fick, 118).
III s
Goth. avâ, aïeule, scand. afi (?), avus, ai, proavus.
Lith. awynas, oncle maternel, awynènê, tante par l'oncle.
Ane. si. uietéî, oncle, uika, tante; russe ûï, oncle maternel, pol. wuy, id., wuyna, tante, ill. uz, m., ujna, f. — Ici ui est pour avi. l
L'anc. ail. oheim, ags. eâm, ail. mod. ohm, renferme aussi peut-être ce nom de l'ascendant, mais la formation en reste obscure.
5) Plusieurs appellatifs sanscrits du père et de la mère se rattachent naturellement à la rac. gan, gignere. Ainsi <^a, fjanya, tfanaka, tfanana, tfnâti, profana, pour le père, §anî, ijanyâ, tfananî, pratfanikâ, pratfâyini, pour la mère. En grec, on trouve de même yovtuç, père, et yovaç, mère, de yiva> yîivu, etc. Ce qui est digne de remarque, c'est l'accord qui se montre entre les formations suivantes. Sanscr. ganitar, père, tfanitrî, mère; grec yfF€TiJp, yîvtTCûf et ymrtipaï lat. genitor et genitrixj irl. geinteoir. La racine, ainsi que le suffixe, sont restés vivants dans les quatre langues également, mais l'identité de formation ne semble pas moins indiquer une commune provenance d'un thème arien primitif.
L'erse gdid, père, donné par O'Reilly comme écossais, témoignerait par son d non aspiré d'une nasale supprimée; thème ancien ganti. Cf. lith. gentis, parent.
6) J'ajoute encore quelques noms empruntés au parler des enfants, et dont l'extension, considérable ailleurs, est plus restreinte dans les langues ariennes.
a) A la forme am, variante de ma, appartient peut-être le
* Cf. avusy Faimé, suivant Ascoli (Z. S., 12, 158). Ici se rattache peut-être, suivant Stokes /Hem.*, 84), avec le même sens propre, mais appliqué différemment, l'anc. irl. aue, nepos, plus tard o, d'un thème antérieur aveos, au gén. avei, dans une inscription en ogham.
scr. ambâ, mère, dimin. ambikâ; plus sûrement le lat. (imita, tante, et Fane, allem. amma, nourrice. Cf. Buschmann, 1. cit., p. 414, pour les comparaisons générales. !
b) La forme an se montre dans l'ossète anà, anna, père, et l'anc. allem. âno, aïeul, ana, aïeule. D'après le glossaire de Cormac (p. 4), les Irlandais païens appelaient Ana la mère de leurs dieux (Cf. Buschmann, p. 418).
c) Le thème redoublé nana a reçu des applications variées. Le pers. nânâ, belout. nâflo, désigne l'aïeul maternel, l'alban. non, nanna, le père, le grec vâvytj, vtweù, la tante, l'irlànd. naing, la mère, le cymr. nain, l'aïeule, l'italien nonno, -na, le grand-père et la grand'mère, etc. (Cf. Buschmann, p. 416.)
Ces transitions de sens du père à la mère, et de tous deux à l'aïeul et à l'aïeule, à l'oncle et à la tante, puis à la nourrice, sont partout fréquentes; car l'enfant qui donne ces noms ne peut que répéter le petit nombre de sons articulés qui constituent toute sa langue.