L'ENFANT, LE FILS ET LA FILLE
Nous sommes ici en présence d'une grande variété de termes, même pour les temps les plus anciens, mais tous ne nous intéressent pas au même degré. Ceux-là seulement sont importants qui peuvent jeter du jour sur la constitution de la famille primitive et la vie domestique, aussi les mettrons -nous en première ligne. Quant à ceux qui n'expriment que les relations de descendance, nous pourrons nous borner à une indication plus rapide des analogies observées.
1 En scr. aussi amhi, mère, nourrice, femme ; ambaya, ambâyu, mère, ambâlâ, id. (D. P.) Fick (12), qui écrit par erreur ambhâ, ambhâlâ, compare le scand. embla, la mère mythique du genre humain.
1) Je commence par le scr. putra, fils, putrî, putrikâ, fille, iToù pâutra, petit-fils, très-répandu en Orient et conservé par quelques langues européennes. Ainsi:
Zend puthra, pers. puear, pisar, pur, pûrah, belout. potra, siahpôsh putra, tirhaï putur, laghmani pulte, deer.pû, etc. Lat. puer, puella, contracté de puter.
Irl. piuthar, sœur, par transition (?); nous y reviendrons plus tard.
La racine de ce nom ne peut se chercher que dans^, puriticare, et le suffixe ira, allié à tar, suffixe des noms d'agents, dort avoir ici la même valeur. Ainsi putra, comme appellatif, aura signifié dans l'orig. celui qui ptirifie. Tel est exactement le ^ena de Padj. pavitra, d'après Wilson, who or what cleans, et, comme subst. neutre, eau, pluie, cordon brahmanique, herbe hiça, etc., en tant que moyens divers de purification. Cf. aussi pôtra, la foudre d'Indra qui purifie l'atmosphère (vêd. pavi, td. et feu), et le soc de charrue qui nettoie la terre, ainsi que pùtar, un des prêtres officiants dans le sacrifice, comme purificateur. Ceci conduit à rattacher également à la rac. pu, et avec le même sens que putra, le grec 7rciïçy thème Tcuiï pour TttfcFfcJ, fermé comme JW, flambeau, de icucù, end, brigand, de :l6cu, ravager, piller, etc., etc. Cf. trimiç, (rinctf, épithètes <lu lion et du loup. l
Mais comment et pourquoi ce nom aurait-il été donné par les parents au fils et à la fille? c'est ce qui reste un peu pro- 1.1* rnatique. Lassen présume que l'on considérait le fils comme
1 Cf. pour rniïç, de ar*F-i$f, Benfey, Gr. Wl., 2, 73, et Curtius, Gr. tJt.*r 270, qui rappelle aussi la forme *o»ç, nxvç, des inscriptions, mais qui rejette tout rapport avec /ril, en présumant une racine perdue pu, engendrer, et en comparant le scr. pumans, homme, le lat. pumilus, jjumîlio, ainsi que puer de povery etc.
purifiant le père en le libérant de l'obligation d'engendrer, 1 mais c'est là une idée propre aux Indiens, et sans doute étrangère aux temps primitifs. Cela ne paraît guère plus admissible que l'étymologie indienne, qui voit dans putra, pour puttra, celui qui préserve (trâ) son père de l'enfer appelé put, où vont ceux qui meurent sans enfants. Je crois qu'il faut recourir à une explication beaucoup plus naturelle, et empruntée directement à la vie de famille. Le fils et la fille étaient tout simplement ceux dont l'office consistait à nettoyer, ou à laver, soit la maison ou l'étable, soit les ustensiles de ménage ou les vêtements, peut-être aussi à vanner le grain (cf. pava, pavana, vannage, etc.); fonctions naturellement dévolues aux enfants qui restaient avec la mère, tandis que le père vaquait aux soins du troupeau ou au travail des champs. 2
Serait-ce par un simple effet du hasard qu'une signification toute semblable semble appartenir à trois autres noms d'origines d'ailleurs diverses ? que le grec iviç, fils et fille, rappelle inct, purifier, purger,5 comme l'irl. nïgk, nighean, fille, le verbe nighim, laver = scr. ni$, purificare, d'où nêfjaka, laveur? comme enfin le lithuan. merga, puella, cymr. et armor. merch,
1 Anthol. 8 anse, p. 262, filius enim libérât patrem ab officio progeniem suscitandi.
* Parmi d'autres étymologies proposées, je n'en trouve aucune qui paraisse mieux acceptable. Le D. P. conjecture une connexion (laquelle ?) de putra avec pitar, père, ou avec push, nourrir. Weber (Beitr., 4, 282) incline à y voir une sorte de naturlaut, de terme caressant, comme en allemand puttputt, pour appeler les poules, et y rattache aussi pupus, pupa, pullus, a-uXoç, ainsi que le sanscrit pôta.
* Cf. cependant Pott (Et. F., I, 215) qui rapporte fric» pour rFÎViç, à la racine <û, engendrer, en comparant Fane, allem. svein, puer, juvenis, etc.
filia, la rac. scr. mrg, martf, signifiant aussi purifieare ?i Cela est possible sans doute, mais peu probable.
2) Le second nom que nous ayons à considérer ne concerne que la fille, mais il a ceci de remarquable qu'il nous fait remonter clairement aux temps de la vie pastorale. C'est le scr. duhitar, dont les corrélatifs se sont maintenus dans la plupart des langues ariennes, ainsi qu'on le verra par l'énumération suivante.
Scr. duhitar, nomin. duJiitâ.
Zend dughdar; pers. dôchtar, dôchtarah, tôchtar, dâcht, dâch; armén. dustr. L'afghan lûr , liûr, qui semble tout différent, parait être pour dur, diûr, forte contraction de duhitar, la dentale changée en l comme dans pelar, père, pour petar.
Gr. ôvyctTfip9 irrégulièrement pour £vx*TtiP9 l'aspiration s'étant reportée en arrière sur la consonne initiale.2
Goth. dauhtar, irrégulièrement aussi pour taugthar, d'après la loi de mutation des consonnes; ags. dohtor, scand. dôttvr, anc. ail. tohtar, angl. daughter, ail. tochter, etc.
Irl. dear, contracté comme l'afghan liûr = diûr. Cf. le pers. pur, lat. puer deputra, et notre mot père de pater, etc.5
1 Mais cf. ci-après, à l'article duhitar, merga, peut-être celle qui trait
» Cf. Pott (Z. S., 19, 36). Delbrtick, par contre (ib. 244), admet dhughatar, comme thème plus ancien. Cette question se rattache à l'hypothèse de racines primitives avec deux aspirées comme dhugh pour le scr. duh; formations qu'admettent Schleicher, Grassmann, Delbriick, Fick et d'autres, mais que Pott persiste à repousser, envers et contre tous, comme monstrueuses, contraires au génie du sanscrit et du grec. Il les qualifie, à plusieurs reprises, de Urschwindeleien, Urformenschwindel, formes primitives illusoires. Une ancienne racine dhugh pour duh, traire, n'est à ses yeux qu'une vaine ûction (WWb., 3, 868).
* Anc. irl. der (Corm., GL, 61). Stokes, ib., le sépare de ce groupe
Lithuan. dukte, génitif duhterês = sanscr. duhitâ, duhitâras; mais aussi au nomin. duldere et, par contraction, dukre, dukrâ.
Ane. slave dûshti, gén. dûshtere; russe doéi, gén. dshéerï, boh. dei et deera, illyr. kchi et kchjere, formes singulièrement divergentes et qui seraient méconnaissables sans les intermédiaires. *
L'étymologie de duhitar n'est pas douteuse. C'est là un nom d'agent, comme pitar, mâtar, dérivé régulièrement de la rac. duh, traire, et qui signifie celle qui trait. Mais ici les opinions se partagent. Les uns s'attachent au sens littéral, et voient dans la fille celle qui était chargée du soin de traire les vaches, tandis que les autres 'prennent duh dans l'acception de téter, et substituent ainsi la mère à la vache. De part et d'autre figurent de hautes autorités; d'un côté, Lassen, Kuhn, Benfey, Max Millier, etc., de l'autre Grimm, Bopp, Schweizer, etc. S'il m'était permis d'exprimer aussi une opinion, je n'hésiterais pas à me ranger à l'avis des premiers, et voici pourquoi.
En premier lieu, la fille appartient au père aussi bien qu'à la mère, et son nom devait exprimer un rapport commun à l'un et à l'autre. Or, comme la fille ne tette point le père, celui-ci ne pouvait guère l'appeler mon nourrisson, ainsi que le fait la mère. L'épithète de trayeuse, qui rendrait exactement duhitar, était au contraire toute naturelle du moment que les fonctions en étaient dévolues à la fille par les parents.
Ensuite, le nom de duhitar, dans toutes les langues ariennes, ne s'applique qu'à la fille, et jamais au garçon, lequel cepen-
pour le rattacher à la rac. dhâ, boire, téter, d'où l'irl. del, pis, dedel, veau, etc.
1 Cela est encore plus vrai pour le pol. côrka, où ha est un suffixe diminutif, et où car doit être pour shtdr et dshtôr.
dant tire aussi sa nourriture du sein maternel. Cela indique assurément une attribution spéciale, et celle de traire les vaches se présente comme naturellement dévolue au sexe le plus faible.
H faut observer encore que la rac. duh signifie positivement traire, et non téter, et cela également dans les langues congénères (Cf. t. II, p. 33). Pour téter, le sanscrit emploie dhê ou dhâ, le grec S'eut), d'où dhayâ, petite fille qui tette, ce qui ne saurait s'appliquer à la fille adulte. Il est vrai que le substantif dôgdhar, fémin. dôgdhrî, vacher, laitier, qui ne diffère de duhitar que par des changements euphoniques propres au sanscrit, désigne aussi le veau qui tette; mais il n'y a rien de forcé à dire figurément que le veau trait la vache, tandis que faire traire la mère par la fille est une idée fort peu naturelle.
Enfin, Lassen s'appuie avec raison de l'analogie du latin mulier, pour mulger, qu'il rapporte à mulgeo, et qui devient ainsi un synonyme de duhitar. Comme mulgeo répond au scr. mrâ) mulcere (Cf. t. II, p. 35), c'est peut-être à la même signification qu'il faut rattacher le lith. merga, jeune fille, et le cymr. merch, filia, au heu d'y chercher les analogues de putra, etc. (V. le § qui précède.) '
H semble difficile, après tout cela, de se refuser à recon-
1 Suivant Weber (Z. S., 10, 399, et Beitr., 4, 282), le lith. merga désignerait la fille en tant qu'active, agile, et dériverait d'une racine marg = scr. marg, avec le sens propre de glisser rapidement sur quelque chose, puis secondairement de frotter et de traire. Weber y rapporte aussi mrga, bête fauve, chevreuil, et oiseau, ainsi que les noms européens du cheval, ancien allemand marah, marha, irland . marc, cymr. march, etc., malgré l'irrégularité de la gutturale. Le D. P. se tait complètement sur l'origine de mrga. Pott (WWb.y 3, 571) regarde ce mot comme inexpliqué et sans rapport avec marg.
naître dans duhitar le sens que Lassen, le premier je crois, lui a attribué, l et j'ai peine à comprendre comment Bopp trouve cette interprétation peu probable, sans toutefois dire pourquoi.1 Il fait observer lui-même que le sens de nourrisson femelle (weiblicher Sâugling), appliqué à la fille adulte, suppose que la signification primitive était devenue obscure, ce qui n'est guère probable en présence de la clarté parfaite du dérivé. Quant à une troisième hypothèse, qu'il propose encore comme la plus plausible, savoir que duh aurait ici l'acception causative de allaiter, et que duhitar aurait désigné primitivement la femme en général, avant de passer à la fille,3 on peut objecter, ce semble, l'absence de tout rapport aux parents, tandis qu'un nom de parenté doit exprimer quelque rapport spécial. Comment un père ou une mère auraient-ils appelé leur fille ma nourrice ? On a trop oublié cette circonstance essentielle dans l'interprétation de cette classe d'appellatifs, ainsi que nous aurons plus d'une fois l'occasion de le remarquer.4
3) Je passe à un nom du fils et du petit-fils, dont l'étymologie a fort occupé les indianistes, et donné lieu aux conjectures les plus divergentes. C'est le scr. vêd. napât, fém. naptî, fils, fille, et naptar} naptrî, petit-fils, petite-fille. Je réunirai plus loin les analogies que présentent les autres langues ariennes, et j'exposerai d'abord les explications diverses que
1 Anthol. 8an8c, v. cit. Quœ mulgendi officium habuit in vetusta femilise institutione.
* Verg. Gr., 1,299.
* De même Ascoli (Vorle$.t 156, note).
* Fick aussi (Verg. Wb.È, 638), s'autorisant de Benfey, voit dans duhitar celle qui donne du lait, qui allaite ; mais, encore une fois, la fille enfant n'allaite pas, et surtout n'allaite ni son père, ni sa mère, qui cependant l'appellent leur duhitar.
Ton a tentées pour ces termes énigmatiques, considérés tantôt comme composés et tantôt comme dérivés.
Pott (Etym. F., I, 93) présume une contraction de navaputra, c'est-à-dire nouveau fils, altération bien violente et qui laisse la forme napât inexpliquée.
Bopp ( Verg. Gr., III, 189) voit dans naptar un composé de la négation na avec ptar pour pitar, père, et primitivement maître, ce qui désignerait le petit-fils comme celui qui ri est pas le maître, expression bien peu naturelle si on la met dans la bouche d'un aïeul s'adressant à son petit-fils.
Kuhn recourt également à la négation, en tenant compte de la forme napât. La rac. pâ, tueri, le conduit à chercher dans le fils et le petit-fils celui qui ne se protège pas par luimême, ou qui n'est pas le maître a^ soi (semer mchtmsjchiig).1 Ici, on peut objecter de plus que rien, dans le composé, n'indiquerait un sens réfléchi.
Benfey (Gr. WL, II, 56, 184) divise les mots en question en nap-tar, nap-ât, et les rattache à une racine hypothétique kna, s'incliner, révérer, dont hnap serait une forme secondaire, tout comme nom, s'incliner, qui aurait perdu \e k initial. La signification qui en résulterait, celui qui vénère le père ou V aïeul, serait assez acceptable, si la racine indiquée n'était pas purement imaginaire. *
Enfin Weber ( Ind. Stud. , I, 326 ) croit reconnaître dans nap une ancienne forme d'une racine hypothétique nabh = nah, nectere, ligare, et d'où dériveraient naptar et napât, proprement celui qui lie ou qui est lié, le parent. Cela expliquerait pourquoi naptar et napat, en zend, désignent aussi
1 D'après Lassen, Ind. Alt., 1. 1, p. 813, note. » Plus tard (Z. S., IX, 444), Benfey est revenu à interpréter na-pât à peu près comme Eippp, par im-potens.
l'ombilic, en scn nâhhif de la même rac. hypoth. nabh, si l'on entendait par là le cordon ombilical. Mais d'abord, rien n'est plus incertain que .l'existence de ces formes nap et nabh, pour nah, et ensuite le sens actif, seul admissible pour naptar, s'oppose à l'acception de parent, laquelle d'ailleurs conviendrait peu pour désigner le rapport plus intime qui rattache le fils au père ou à l'aïeul.
A ces cinq étymologies divergentes, il faut ajouter encore, d'après Wilson, celle que donnent les grammairiens indiens pour naptar, savoir de la négation na et de la rac. pat, cadere; ainsi na-pattar, c'est-à-dire celui qui ne laisse pas tomber (s'éteindre) la race. Cette explication, sûrement erronée au point de vue de la langue, pourrait bien être la plus juste quant au sens qui en résulte. {
Une objection qui s'adresse collectivement à toutes ces interprétations, celle de Weber exceptée, et qui a été faite déjà par Lassen contre Kuhn (Ind. Alt., p. 813), c'est que le zend naptar et napat signifient ombilic en même temps que petit-fils, et que la même étymologie doit rendre compte de l'un et de l'autre sens.
Après tant d'essais peu satisfaisants, il doit sembler oiseux de chercher encore de nouvelles solutions. Il en est une, cependant, à laquelle nul que je sache n'a songé et qui, mieux que toute autre, me paraît échapper aux objections ci-dessus.
Je crois, avec Bopp et Kuhn, que les noms en question renferment bien la rac. pâ, tueri, servare; mais, au lieu d'y voir la négation na, je conjecture une légère altération de 0na = fana, race, famille, comme le védique gnu pour tfânu,
1 Le D. P. se borne à dire que l'étymologie de napât est très-incertaine.
genon. Ainsi naptor, pour finaptar et tfnapâtar, désignerait le fils et le petit-fils comme les conservateurs de la race. Pour l'affaiblissement depâtar en ptary cf. le sanscr. et zend pitar et ptar dans cette dernière langue. Le synonyme napât, pour tfnapât, ne serait qu'une formation un peu différente, où le nom d'agent est remplacé très-probablement par le participe présent pânt, de la rac. pâ, affaibli en pât pour le sanscrit, et paf pour le zend.1 Enfin ce dernier a conservé une troisième forme aussi régulière, savoir napa, primitivement gnapa, où la racine pâ serait restée seule, comme à l'ordinaire, à la fin du composé.2
En thèse générale, il n'y a rien à objecter à la suppression d'un g ou g initial devant n, car les exemples en sont fréquents. En sanscrit même on trouve nâ, science, connaissance, de tfnâ, connaître. Le vêd. gnâ, femme, probablement contracté de ganâ(Kxùm, Ind. St.,1, 329), comme en zend gnâ, à côté de genâ, s'est conservé dans l'irl. gnae, id., avec une forme diminuée nae. Il est à peine besoin de rappeler le latin natus, pour gnatus, notas pour gnotus, nomen pour gnomen, comme le scr. nâman pour tfnâman, etc., etc.
Quant au sens obtenu, nous pouvons nous appuyer de l'analogie parfaite du scr. kuladhâraka, fils, c'est-à-dire celui qui conserve la race, kulavardhana, id., celui qui accroît la race, etc. * Mais nous avons mieux encore que des analogies indirectes pour justifier notre conjecture.
Le thème primitif gnapât se retrouve presque intact dans le
1 Je vois d'après le D. P. que le scholiaste de Pânini considère aussi pât comme un part, présent. Pânini lui-même divise le mot en na~pât.
9 Cf. anc. pers. napâ, huzv. nap (Justi, 167).
s Cf. aussi udvaha, m., fils, descendant; comme adj., qui conduit
gnahat, filius, qu'Isidore donne comme gaulois; l tandis qu'au zend napa, pour gnapa, répond très-exactement l'anglo-saxon cnafa, cnapa, scand. knapi, anc. ail. chnabo, garçon, jeune serviteur, etc. La prononciation de l'anglais knave, qui est nave, comme now pour know, née pour knee, offre un nouvel exemple de la facilité avec laquelle disparaît la gutturale initiale. Celle-ci se montre encore également dans l'irlandais gnia, neveu, à côté de nia, id., où le g primitif a disparu. La suppression du g initial doit remonter d'ailleurs à la plus haute antiquité, car les autres langues ariennes l'offrent généralement, en accord avec le sanscrit et le zend, comme du reste, et plus complètement encore, pour le mot nâman, nômen,etc., qui s'est conservé partout ( Voy. plus loin le § 305 ). Les formes diverses que je réunis ici se rattachent, avec des contractions plus ou moins fortes, et des variations de sens, aux trois thèmes primitifs indiqués plus haut.
Le sanscr. naptar, fém. naptrî (Wilson), petit-fils, ne se retrouve intact que dans le zend naptar, nepos, au génitif nafedhrô, d'où peut-être le persan nabîry petit-fils. Le bohémien (slave) neti, génit. netere, nièce, de neptere, en offre encore une trace, unique je crois, dans les langues européennes.
Au scr. napât (fém. naptî), fils; zend napat, napti, neveu, petite-fille (cf. pers. nawâdah), fils, correspond fidèlement le latin nepos, nepôtis, au féminin neptis. Le pluriel gr. n7ro$îç, descendants, semble avoir affaibli le t en d, tandis que «tmJ/wV» 1© cousin, pour d-vi7rncç, c'est-à-dire celui qui est
en haut, qui fait croître, de ud-vah, c'est-à-dire qui continue la race, = kulôdvaha, id.
1 GI08S. dans le Thésaurus utriusque linguœ de Bonav . Vulcanius, Lugd. Batav., p. 631. La variante gnatus de quelques manuscrits peut avoir été substituée comme plus conforme au lat. natus.
aussi le descendant et le continuateur de la race, s'est formé à l'aide d'un nouveau suffixe. l Le même suffixe semble reparaître dans le goth. nithijis, fém. nithxyôy consobrinus, et Pane, slave netii, neveu par la sœur, avec suppression du p, lequel toutefois s'est maintenu dans l'anglo-saxon et l'anc. ail. nift, nièce, scand. nift, épouse, femme et sœur; la femme aussi est celle qui conserve la race. Le scand. nidr, fils, le cymr. nîth, nièce, anc. corn, noit, id., arnior. nîz, neveu, nîzez, nièce, n'ont conservé que la dentale, laquelle finit par disparaître aussi dans l'irl. nia = gnia, neveu, cymr. nai, anc. corn, noiy armor. nî, id. L'anc. irl. necht, neptis (Z.2, 68), pour nepty comme secht, septem, pour sept, garde encore le squelette plus complet de l'ancien thème.
Le zend napa est devenu en persan nawah, petit-fils, par le même changement de p en w? qui se remarque dans shaw, nuit, le scr. ksihapay ou dans notre mot neveu de nepos. D'autres noms persans du neveu et du petit-fils, dérivés ou composés, tels que naba8y nabbas, nabîsh, nawâsâ, nawkardah, nawandûl, sont de formation plus ou moins obscure. Nawardahy neveu, rappelle le scr. kulavardhana, fils (vid. sup.), quant au second élément du composé, où na seul semble désigner la race. Outre cnafdy chnabo, déjà comparés plus haut, je rattache aussi au zend napa, Tangl.-sax. nefay anc. ail. nefo, neveu, ainsi que l'alban. nipp, id. En scand. nefi est devenu le frère, comme nift la sœur.
Il a été observé plus haut que les noms zend naptar, napat, napa, s'appliquent également à l'ombilic, et que toute étymo-
1 Sur vinoitç = dwiyom, cf. Curtius (Gr. Et.*, 254). Il faut ajouter à ce groupe, d'après Ph. Fortunatov (Beitr., S, 111), le lith. nepotis, petit-fils. En al ban. nippi désigne également le petit-fils et le neveu (Hahn, Alban. Stud., p. 114).
logîe proposée doit rendre compte de cette double acception. Sous ce rapport, la nôtre ne laisse rien à désirer, car le cordon ombilical peut à juste titre être désigné comme l'organe qui conserve ou nourrit la progéniture. Cf. bharma9bharma7i, ombilic, de bhr> nutrire, sustentare.1
Ainsi, en résumé, notre explication semble, mieux qu'aucune autre, rendre un compte satisfaisant de toutes les formes et de toutes les acceptions de ces termes antiques, et leur signification primitive nous montre l'importance que l'on attachait alors déjà au maintien de la famille et de la race par une descendance continue.2
4) En tant que l'être faible, l'enfant est appelé en sanscrit arblia, arbhaka, petit garçon, et petit d'animal ; comme
1 Le sansc. nâbhi, ombilic, et creux semblable à un ombilic, a une origine toute différente. Je ne voudrais le rapporter, ni avec Weber à une rac. hypoth. nabh, ligare -= nah,n\ à cette dernière forme avec le D. P., mais bien au védique nafc/i, éclater, crever, s'effondrer, se fendre, s*ouvrir, d'où le subst. nâbh, ouverture, fente, dans le Rigvêda. De nabh dérive aussi sans doute nabhas, le nuage qui crève, puis ciel en général, tout comme le mot vêd. nabhanu, source, de l'eau qui jaillit (D. P., v. c).
* Weber (Beitr., 4, 282) concède à cette étymologie le mérite de la nouveauté, mais il la trouve un peu forcée. Pourquoi ? puisque udvaha et kulavardhana, fils, offrent le même sens. A un composé avec pâ, il préférerait l'admission d'une forme causât, gnap, de gan, gan, engendrer, mais il avoue qu'il serait difficile d'y ramener le nom de l'ombilic. Il ajoute que Windischmann (Zoroast. Stud.9 184) admet une rac. zend nap, avec la notion d'humidité fécondante, d'où napta, humide (Cf. aussi Spiegel, Z. S., 43, 370), ce qui pourrait conduire à 8nâ, lavari, d'où nàpita, baigneur, pour snâpitar (Beitr., I, 505). Toutefois cette racine nap est contestée par Grassmann (Z. S., 10, 167) qui rapporte napta, comme participe régulier, à nabh, jaillir, sourdre. Spiegel (Z. S., 19, 392) abandonne aussi la rac. nap, qu'il remplace par naf, tout en maintenant pour nâbhi = zend hypoth. nâfi, le sens propre de befeuchter, l'organe qui humecte.
adjectifs, dans les Vêdas, petit, faible, chétif, maigre, jeune, enfantin.
On y reconnaît sans peine le gr. ipQoç, lat. orbus, privé de, délaissé, d'où le nom de l'orphelin, ofQcwoç, -nj9 en arménien orb. La signification d'enfant se trouve encore dans le rosse robia, rebënoku, bohém. robe; l'adj. ràbkii veut dire timide, pusillanime, et le polonais robak désigne le ver comme l'insecte le plus chétif. De là l'expression biedny robaku! pour pauvre enfant!
Chez les Germains, ce nom de l'enfant paraît être devenu celui de l'héritier, en goth. arbja, scand. arfr, arfi, anc. ail. eripeo, ail. mod. erbe. Cf. cependant goth. arbi, ags. erfe, orfy scand. érfd, ancien allem. arpi, etc., héritage. La même transition de sens se retrouverait dans l'irlandais ancien arpi, haeredes, arbus, orpe, haereditas (Z.2, 60, 871, etc.), orfta, orbân, héritage (O'R.). i
5) Bien que l'amour paternel existe chez toutes les races d'hommes, les circonstances contribuent à le développer ou à l'affaiblir. Il est plus profond et plus pur quand la famille ellemême est constituée sur une base forte et morale. Il en était ainsi chez les anciens Indiens, où la possession des enfants étendait ses heureux effets jusque dans les existences futures. Aussi plusieurs noms sanscrits du fils expriment-ils le bonheur dont il est la source. Il est appelé klêçâpâha, celui qui chasse le chagrin, nandavardhana , celui qui accroît le bonheur, harshayitnu, celui qui donne la joie, etc. Il est intéressant de
1 On pourrait, toutefois, rattacher ces mots à la racine scr. rabh, labh, adipisci, = «X0«, etc. Cf. sansc. sam-rabh, saisir, s'approprier, avec Pirl. f com-arpi, cohaeredes, com-arbus, cohsereditas (Z.*, 871). Curtius (Gr. Et.*, 277) ne regarde comme sûrs que les rapprochements entre le grec et le latin.
voir un appellatif de ce genre remonter jusqu'au temps de l'unité arienne. C'est.le sanscrit nandana, -wdt, fils, fille, ou nandanta, c'est-à-dire qui réjouit, qui rend heureux, de nandy gaudere, exsultare, au causatif. La sœur du mûri est appelée de même nandâ, nandinî. Cette dernière forme, au masculin nandin, fils, nomin. nandi, se retrouve fidèlement conservée dans Pane, irl. nôidiu, gén. noidin, enfant, d'où notdenacht^ enfance (Z.2, 31), avec la suppression de la nasale qu'indique le d non aspiré.
6) Beaucoup d'autres noms de l'enfant et du fils sont sûrement proethniques, mais nous intéressent moins, à raison de leurs significations trop peu caractéristiques. J'indique cependant les principaux comme une preuve de l'abondance de synonymes que possédait déjà l'ancienne langue,
a) Scr. ^o, à la fin des composés, gâta, enfant, etc.] rac. $an, gignere (Cf. p. 5 et sqq.).
Pers. zâd, zâdah, fils, belout. gannik, fille.
Gr. yovoçy ytvirtiç, fils; yeroç, à la fin des composés, comme wfytTOf , TtiXvyrroç , etc.
Lat. natus, pour gnatus, pro-genies, indiges^ indi~getis} etc.
Ane. irl. ingen, filia (Cf. Stokes, Ir. GL, n° 2W);genf gan, à la fin d'une foule de noms propres, comme ge?ius en gaulois; cymr. gen, id., geneth, fille.
Scand. kundr, fils; anc. ail. chint, enfant, etc.
La variété des suffixes provient de ce que la racine est restée vivante partout.
b) Scr. sava, sûti, progéniture, sûnu, fils, xûnu, sÛnât fille; rac. 8uy su, parère, gignere.
Afghane, fils; armén. zavag, id.; ossète mvalon, enfant. Gr. vdç, fils, pour oviûç*
iii 4
Irl. sabhan, petit d'animal (Cf. scr. savana, progenies);so*A, progéniture (Cf. scr. sûti, id.). l
Goth. 8unu8, fils, scand. bout, ags. et anc. ail. sunu, etc. = scr. 8Ûnu.
Lithuan. sunus, id. Âne. slave et russe synû, pol. syn, illyr. fin, etc.
Alban. sua, race, famille.
Il est à remarquer que la racine verbale ne se trouve plus qu'en sanscrit.
c) Scr. takman, tôkman, tôka, enfant, progéniture; probablement d'une racine tak, tvak, dont les désidératifs taksh, tvahth, facere, febricari, sont seuls usités. Cf. tué, progéniture.
Zend taokhman, germe, semence, parent, de tué, engendrer, être fort; anc. pers. tauma, parsi tukhma, pers. tuchm, tochm, afghan tochm, armén. tohm (Justi, 129).
Gt. tîkoç, tûkoçj TtMOv, enfant. Cf. rixe*, rvKùè, etc., et § 207.
d) Scr. bâla, bâlaka, enfant, garçon ; bédikâ, petite fille; peut-être de bal, vivere (Dhâtup.). Cf. bala, jeune pousse, rejeton.
Irl. ballach, ballachan, garçon.
e) Pers. rûd, râd, fils, rûdah, fille. Cf. zend rud, crescere. Anc. si. roda, generatio, roditi, parère; russe rôda, pol. rod,
race, illyr. po^rod, fils, etc.