COMPARAISON DES USAGES
Je ne veux pas entreprendre ici une description des coutumes funéraires propres aux divers peuples ariens, ce qui exigerait de longs développements. Je n'entends toucher qu'à quelques points dont l'accord ne saurait guère s'expliquer que par le fait d'une origine commune.
Il convient pour cela de prendre pour point de départ les témoignages les plus anciens, ceux qui, sans aucun doute,
1 Cf. t II, p. 344, où le rapprochement avec le scr. sûda devient douteux.
nous offrent l'image la plus rapprochée des coutumes anciennes avant la dispersion. Nous les trouvons, ces témoignages, dans le Rigvêda, et dans les usages qui se rattachaient encore à son autorité durant la période védique. A côté de détails déjà purement indiens, on y remarque, dans leur simplicité primitive, quelques-unes des coutumes qui se sont transmises chez les peuples congénères, en se modifiant ou en se dénaturant plus ou moins.
Les cérémonies qui accompagnaient les funérailles avaient pour objet principal, non-seulement d'honorer le mort, mais de lui assurer un heureux passage de ce monde à l'autre. C'est là ce qui leur donne un grand intérêt, parce qu'elles nous fournissent la preuve de la haute ancienneté de la croyance à l'immortalité de l'âme, et nous laissent entrevoir les idées que se faisaient lés Aryas primitifs de son état et de ses destinées après la mort. Il s'agit de signaler ici les traits communs et caractéristiques qui peuvent nous guider dans la recherche de ces antiques croyances.
1) Les préliminaires des funérailles, en ce qui concerne les soins que l'on prenait du corps mort, n'offrent rien d'assez spécial pour nous arrêter; mais ce qui l'est davantage, c'est que, dès le début, on se préoccupait de la présence des mauvais esprits et que l'on s'attachait à les éloigner.
Dans ce but, les anciens Indiens avaient recours à la cérémonie du prasavya où tour par la gauche, dont nous avons déjà parlé (§ 349), et que l'on répétait plusieurs fois pendant les funérailles. Ainsi, d'après les Grhyasûtrâs d'Açvalâyana, cités par M. Mûller ( Todtenbestattung, p. 4), quand la fosse pour le bûcher était préparée, le prêtre officiant l'aspergeait avec de l'eau, au moyen d'une branche de samî, et en faisait
trois fois le tour par la gauche, x en récitant des vers du Mgvêdîa contre les mauvais esprits ( x, 14, 9 ) : Apêta, vîta, vi éa sarpata, etc. a Partez ! fuyez ! éloignez-vous d'ici ! Les <r pères ont préparé ce lieu pour la mort. Yama lui accorde « cette place de repos, arrosée jour et nuit -de libations d'eau « pure, d Cette cérémonie se répète quand on recueille les ossements du défunt après le dixième jour (Mûller, 1. cit., p. 17).
Un autre exemple est rapporté à la p. 19, où il s'agit du sacrifice expiatoire, sântihanna, lors de la perte d'un proche. On portait, avant le lever du soleil, le feu du foyer sur une croisée de chemins, et les parents en faisaient trois fois le tour par la gauche, en se frappant la cuisse gauche avec la main gauche. 2
Les anciens Iraniens croyaient également à la présence d'un démon femelle du cadavre, la Drukhs naçus, qui s'abattait sur le corps dès que la vie l'avait quitté. On voit dans le Vendidad ( vin, 131 et sqq.) comment on la chassait de membre en membre par des ablutions d'eau pure, pour l'expulser finalement sous la forme d'une mouche qui s'envolait vers la région du nord. Un autre procédé, indiqué au chapitre vin, 41, consistait à conduire trois fois sur le chemin par lequel on faisait passer le corps, un chien blanc avec des oreilles jaunes, ou un chien jaune avec quatre yeux. 3 C'est ce que les Persans appelaient le çag dîd ou le regard du chien, qui
1 Trih prasavyam âyatanan parivragan. Cf. la note de Millier, p. 11.
* Trih prasavyan pariyanti savyâih pânibhih savyân ûrûn âghnânâ.
* Ces chiens fabuleux reviendront plus loin dans les traditions indiennes.
était censé mettre en fuite les mauvais esprits ( Cf. Spiegel, Avestay II, p, 33, introd.).
Ceci ne cou cerne que le fait d'une croyance analogue à celle des Indiens, mais nous trouvons un trait de ressemblance bien plus marque" chez les Samogï tiens (branche des Lithuaniens), au temps du paganisme , et. que Grhnm rapporte d'après Lasiez, De dits Samagïtarum}bl . Des hommes achevai accompagnaient le char qui portait le mort, et ils frappaient Pair de leurs glaives en vociférant: Geigeitê begaite pekettê ! « Eia ! fugite dajmones in orcum I i
Si nous connaissions mieux les rîtes funéraires de l'Europe païenne du nord, ils nous offriraient- sans doute des faits du même genre, car la croyance à l'intervention des mauvais esprits était générale. La coutume irlandaise du tuatliat, ou tour par la gauche, dont nous avons parlé, le prmavya indien, trouvait bien probablement, quelque application dans les funérailles. Un conte populaire irlandais raconte que les gobelins se disputent pendant trois nuits pour décider dans quel cimetière un mort doit être enterré (Grhnm, D\ Myth^ 485), Un poëme germanique du VHP3 ou IXe siècle, le Muspilli, parle de deux troupes, dont Tune vient du ciel et l'autre de l'enfer, pour se disputer Pâme du défunt (il*idt7 484) j et un autre poème, plus moderne, Morolty fait intervenir trois troupes d'esprits, les noirs, les blancs et les pâles (Hk, 484 et 251), Plus tard, et sons l' influence du christianisme, c'est entre le diable et les anges que la lutte se continue. Les procédés mis en œuvre pour éloigner les mauvais esprits ne nous sont plus connus. Toutefois l'existence de conjurations chantées est indiquée par un passage de la collection des décrets de Burchard de Worms, en 1024, ou il est dit: <( Laici, qui exenbias funeris <c observant, cum timoré et t remore hoc faeiant. Nulles ibi
" ■ ,."»rp^
« prsesumat diabolica carmina cantare, non joca et saltationes d facere, quœ Pagani diabolo docente adinvenerunt ») Grimm, D. Myth. Aberglaube, p. 35). Ces diabolica carmina païens s'adressaient probablement aux esprits malfaisants. Les aspersions d'eau bénite sur les cercueils auront remplacé, dans l'origine, des coutumes que l'on voulait abolir tout en donnant satisfaction à des sollicitudes naturelles et respectables en ellesmêmes.
L'usage de faire trois fois le tour du mort ou du bûcher existait aussi chez les Grecs, mais la direction du mouvement n'est indiquée que dans un seul cas, et le but apparent est généralement de rendre honneur au mort. Ainsi, dans Y Iliade (xxiii, 13), les Myrmidons, Achille en tête, tournent trois fois avec leurs chars autour du corps de Patrocle en poussant des gémissements et en versant des larmes. Dans les Argonautes d'Apollodore de Rhodes ( i, 1059 ), les guerriers en armes tournent trois fois autour du tombeau, pour accomplir les funérailles:
Aura? "vxurct
rvfiGfji c vcxrfpcï£ocv.
At deinde Ter aereis cum armis circumacti Circa sepulcrura justa funebria fecerunt.
Ainsi également dans V Enéide, xi, 188:
Ter circum accensos cincti fulgentibus armis Decurrere rogos.
Mais le passage le plus intéressant est celui de la ThêxiXde de Statius, vi, 213, parce qu'il nous fournit un double exemple
du tour par la gauche et par la droite, du prasavya et du pradakshina:
Tune septem numéro turmas (centenus ubique Urget eques) versis ducunt insignibus ipsi • Grajugenae reges, lustrantque, ex more, sinistro Orbe rogum, et stantes inclinant pulvere flammas. Ter curvos urgere sinus, illisaque telis Tela sonant
On voit que les guerriers faisaient trois fois le tour du .bûcher par la gauche, avec les enseignes renversées, et l'expression de hustrare rogum sinistro orbe semble bien indiquer un acte de purification pour éloigner les influences malfaisantes, tandis que le ex mote témoigne d'un usage reçu. Après ce triple tour par la gauche, vient bientôt le tour par la droite, probablement triple aussi, bien que cela ne soit pas dit, pour effacer les impressions funèbres et honorer le mort. Ainsi, v.221:
Hic luctus abolere, novique Funeris auspicium, vates (quanquam omina sentit Vera) jubet dextri gyro, et vibrantibus hastis Hac redeunt.
Un exemple germanique d'un caractère plus vague se trouve encore dans le poëme anglo-saxon de Beowulf. Après que le héros a été brûlé sur le bûcher, on lui élève un tombeau et douze guerriers en font le tour à cheval (Grimm, Verbr. d. L., p. 232).
L'accord remarquable des trois tours, de leur double direction et de leur signification chez les Indiens, les Grecs et les Irlandais, ne saurait assurément s'expliquer que par une origine commune, et il faut bien reconnaître là un usage pratiqué déjà par les Aryas primitifs.
2) D'après les rites védiques exposés dans les Gfliyasûtràs^
on conduisait avec le mort une vache ou une chèvre noire, que l'on appelait anustarani, ou couverture. On l'abattait en lui donnant un coup derrière l'oreille, puis on l'écorchait et on la dépeçait. La peau était étendue sur le bûcher, le poil en dehors, et on y posait le défunt. Après d'autres préparatifs, auxquels nous reviendrons plus loin, on plaçait sur le corps, et membre sur membre, les diverses parties de l'animal, en gardant la graisse pour recouvrir le visage, afin de le protéger le plus longtemps possible contre l'action du feu. x On récitait en même temps ces vers du Rigvêda, x, 16, 7 :
€ Reçois de la vache cette armure qui résiste au feu. Enve- <r loppe-toi de sa graisse et de sa moelle.
« Afin que le violent Agni, qui flamboie joyeusement, ne <c t'enveloppe pas de toutes parts pour te consumer, a
L'immolation de la vache ou de la chèvre, et son incinération avec le mort, -rappellent la coutume, très-générale chez les peuples ariens, de sacrifier aux funérailles et de brûler sur le bûcher des animaux choisis de préférence parmi ceux qui avaient été chers au défunt, et cela dans le but de les lui donner pour compagnons dans la vie future. C'est ainsi qu'Achille jette quatre chevaux et deux chiens sur le bûcher de Patrocle. D'après Tacite ( Germ., 27), le cheval du guerrier était brûlé avec son maître chez les anciens Germains, et ce trait se reproduit aux funérailles du dieu Scandinave Baldr (Grriram, Verbrenn., 235). Quand Brynhild monte sur le bûcher de Sigurd, elle y fait mettre avec elle des chevaux, des chiens et des faucons ( ib., 236 ). César (vi, 19) nous apprend que les Gaulois brûlaient avec le mort tout ce qu'il avait aimé, et
1 Les Grecs aussi recouvraient les corps avec la graisse des victimes, mais pour les faire brûler plus vite (Eusthat.).
aussi des animaux* Chez les anciens Prussiens et les Russes païens, le cheval suivait le sort de son maître, et les derniers v joignaient de plus un chien, deux bœufs, un coq et une poule (Grimm, 1. cit., 247, 254). Les Lithuaniens sacrifiaient des chevaux, deux chiens de chasse et un faucon; les Livoniens, des bœufs, des moutons, etc. (i6., 249, 250). Un usage aussi répandu doit remonter aux temps primitifs, et c'est ce qui résulte mieux encore de certains traits spéciaux, ainsi que de la signification qui s'attachait dans l'origine à l'immolation de la vache, et dont on retrouve encore quelques traces en dehors de l'Inde védique.
La couleur noire, d'abord prescrite pour les victimes, l'était également chez les Grecs, dans les sacrifices offerts aux divinités infernales ou à l'occasion des funérailles. Ulysse immole un bélier entièrement noir pour conjurer les âmes des morts (Od., x, 524, xi, 32) et on sacrifiait, aux obsèques, des génisses ou des agneaux noirs (Cf. Eurip., Elect., 513; ^Eneid., v, 97; vi, 243). En fait de superstitions populaires allemandes, Grimm rapporte que si quelqu'un tue un bœuf noir ou une vache noire, il doit s'attendre à voir mourir un de ses proches ( D. Myth. AbergL, n° 887 ). Ceci toutefois se rattache à d'anciennes croyances dont l'accord avec l'Inde est des plus remarquables.
Dans les Brâhmanâs et les épopées indiennes, il est fait mention plus d'une fois d'une rivière appelée Vâitaranî, dans les flots de laquelle, après la mort, les méchants s'enfoncent pour tomber aux enfers, mais que les bons traversent pour arriver au monde des Pitris. l C'est afin d'aider le mort à
1 Cf. dans le D. P. vâitarana, adj., qui passe le fleuve infernal, de vitarana, action de faire passer.
accomplir ce passage que Ton sacrifiait à ses obsèques la vache noire, amistaranî, ou, suivant une autre tradition, une seconde vache, douze jours après la mort. On l'appelait aussi la vache vâitaranî, et elle était censée accompagner l'âme dans Fautre monde.1 Comment s'effectuait la traversée du fleuve ? c'est ce qui n'est pas dit expressément; mais, d'après un passage du Sâmaveda, il est probable que l'on y plaçait un pont, qui est appelé suvitasya sêtum durât/yam, le pont de salut difficile à traverser.2 Benfey rappelle à cette occasion le pont Tckinvat de l'Avesta (Farg., 19, 96), le pont de la rétribution ou de l'expiation, de la rac. éi, punir.5 L'âme du mort y est amenée par le démon Vîzaresha 4 et interrogée sur ses œuvres. Si elle est assez pure, les Yazatas célestes lui font passer le pont, sinon elle tombe dans l'enfer. Il est dit que l'âme vertueuse arrive à ce pont, çpânavaiti, navavaiti, paçuvaiti} yaokktavàiti^ hunaravaiti, c'est-à-dire, suivant la version de Spiegel (I, 249), avec le chien, avec la décision, avec l'animal de bétail (paçu), avec la force, avec la vertu. L'allusion au chien reviendra plus loin, et le paçu, que Spiegel ne s'explique pas, me semble se rapporter à quelque tradition de même origine que celle de la vache noire indienne qui accompagne l'âme.
Cette croyance à l'existence d'un fleuve que les morts avaient à passer, soit sur un pont, soit en bateau, se retrouve, sous diverses formes, chez les Grecs, les Romains, les Ger-
1 Cf. Weber, Ind. Stud., I, 398; Kuhn, Z. S., II, 316. De là aussi l'usage indien de faire tenir aux mourants la queue d'une vache.
« Sâmav., II, 3, 13, éd. Benfey, p. 80 du texte, et 251 de la traduction.
1 Ou de cï, rassembler (Justi, III, v. cinvaiit).
4 Celui qui entraîne, de vi-zaresh.
mains et les Celtes. Ce qui concerne à cet égard l'antiquité classique est suffisamment connu. Les Bretons de l'Armorique croyaient que les âmes des trépassés étaient transportées en Angleterre dans un bateau.1 Une tradition toute semblable à celle du pont Tchinvat se trouve, chose singulière, en Irlande vers le VIIe siècle, dans le récit de la vision d'Adamnan, dont O'Donovan a donné le texte à la suite de sa grammaire irlandaise (p. 440). Les détails se rattachent naturellement aux idées chrétiennes du moyen âge sur l'enfer, mais le fond principal est le même. Cette vieille croyance iranienne aurait-elle pénétré déjà d'aussi bonne heure jusqu'en Irlande? ou bien n'y aurait-il pas là un reste de quelque tradition celtique?
Ces analogies, d'un caractère un peu général, ne suffiraient pas cependant à établir le fait d'une commune origine, car on en trouve de fort semblables chez des races qui n'ont jamais eu aucun rapport avec les Aryas.2 Mais les traditions germaniques ont conservé encore quelques traits spéciaux qui les rapprochent singulièrement de celles de l'Inde védique.
Suivant la croyance Scandinave, les âmes qui s'acheminaient au nord sur le Helvegr, ou chemin de l'enfer, arrivaient sur le bord d'un fleuve rapide, Giôll, le bruyant, qu'il fallait pas-
* Procope déjà (De bello goth., iv, 20) mentionne avec détail cette tradition bretonne des âmes transportées en bateau dans Pile Brittia.
2 Les Abipons de l'Amérique méridionale, par exemple, croyaient à un long et difficile trajet des âmes après la mort. Il leur fallait traverser d'épaisses forêts, gravir des montagnes escarpées, et passer une rivière dangereuse sur un pont de bois, que gardait nuit et jour le dieu Patutiso. Un prêtre était chargé de conduire l'âme, et s'il manquait de quelque manière au dieu gardien du pont, il était précipité dans la rivière (Bibl. britan., Iittér., t. XLIII, p. 375, d'après Dobritzhofer).
ser sur un pont d'or gardé par la vierge Môdhgudhr. Pour faciliter au mort son voyage, on lui attachait aux pieds une paire de souliers appelés helskô, souliers d'enfer (Grimm, D. Mj/tk., 463, 483). Mais si le défunt, pendant sa vie, avait donné des souliers à un pauvre, il les retrouvait dans l'autre monde au moment de se mettre en route. De même, s'il avait donné une vache, il la retrouvait à l'entrée du pont sur le Gioll et, sous la conduite de cette vache, il passait le pont sans vertige et sans encombre. De là l'usage, conservé longtemps en Suède et en Danemark, en Angleterre et en Allemagne, de faire suivre par une vache le cercueil jlu défunt jusqu'au cimetière. Cette antique coutume, qui existait déjà dans l'Inde védique, s'est perpétuée ici et là presque jusqu'à nos jours; seulement on la motivait en donnant la vache, comme récompense, à l'ecclésiastique qui dirigeait la cérémonie funèbre ( Mannhardt, Gôtterwelt d. deutsclien Vôlker, I, 320). H n'y a pas de doute que, dans l'origine, on immolait la vache au moment des funérailles, et que cette vache était noire. Cela seul explique la superstition populaire germanique mentionnée plus haut d'après Grimm, que, si l'on tue une vache noire, on doit s'attendre à voir bientôt mourir un des siens. La ressemblance des coutumes est ici trop complète pour être attribuée à un accord fortuit.
3) Après avoir placé le mort sur la peau de vache ou de chèvre, comme il a été dit plus haut, on mettait dans ses mains les deux rognons de la victime, en récitant les vers du Rigvêda(x, 14, 10):
« Echappe par le vrai chemin aux deux chiens pâles * à
1 Ou sombres, comme Mtiller interprète ailleurs çabala ( Z. S., V, 149), ou tachetés, ce qui est le sens ordinaire du mot.
« quatre yeux, fils de Saramâ ; puis rends-toi auprès des € sages Pitris qui se réjouissent réunis à Yama. »
Bien que cela ne soit pas indiqué expressément, il est évident que ces deux rognons étaient destinés à apaiser les chiens du dieu de la mort, car il est dit immédiatement après:
« Contre ces deux chiens aux quatre yeux, tes deux gar- « dienp, les gardiens du chemin, qui suivent la piste des € hommes, l entoure-le, ô Yama, de ta protection, et accordées lui un salut exempt de douleurs. »
Quand on n'avait pas d'animal à sacrifier, on remplaçait les rognons par deux boules (pitidâu) de riz pétri.
Ceci rappelle tout à fait la coutume grecque de donner au mort un gâteau de miel ( /jliAitovttcù fiu^a ) pour apaiser Cerbère,2 et cela d'autant mieux que Cerbère lui-même a une parenté manifeste avec les chiens de Yama.
Déjà Wilford, en effet (Adat. res., III, 409), d'après des données un peu vagues fournies par son pandit, avait remarqué que les deux chiens de Yama étaient appelés respectivement Syama, le noir, et Cerbura (Karbura), le tacheté, et il avait comparé Kîçfotçoç. Cela s'est confirmé dès lors en partie, depuis que Weber a trouvé, pour ces chiens, l'épithète commune de çyâma-çabala, le noir et le tacheté, en observant que les scholiastes expliquent çabala par karbura, tacheté (7î Stud., II, 295).5 Or, à côté de karbura, -on trouve, avec le même sens, karvara et Icarbara, exactement xtçSîçoç. Kuhn, qui discute cette question avec sa sagacité habituelle (Z. S-, II, 314), conclut à l'identité primitive de çabala et de karbarat
i NréakshâUy Mânnerspûrer (Mûller).
* Schol. Aristoph. ad Lysist., v. 601 ; /Eneid., x\, 420.
* Dans le D. P. çabara, çabala, tacheté.
ni- 17
bien que Ton ne puisse pas prouver que le second ait remplacé le premier dans les anciens textes. D'une autre part, M. Miiller arrive par une voie plus directe à un résultat essentiellement le même. D voit dans çabala une forme originairement identique à çarvara, noir, d'où le védique çarvarî, nuit (Z. S., V, 149). Ce qui en tout cas semble évident, cest que çarvara et karvara, karbara, karbura, ne sont que des formes diverses d'un même terme dont te sens a varié entre noir et tacheté. Cf. karbu, tacheté, et le latin carbo, -ont*, proprement noir (?).
Le Cerbère grec est donc à coup sûr un héritage de l'époque primitive, bien que l'imagination des Hellènes en ait fait un monstre plus redoutable que les chiens de Yama, et différent à plusieurs égards.
La mythologie Scandinave aussi connaît un chien gardien des . enfers sous le nom de Garnir; mais on en sait peu de chose sinon qu'il était monstrueux, qu'il avait la poitrine tachée de sang et qu'enchaîné à l'entrée de l'enfer, il aboyait d'une manière terrible. Un trait, cependant, qui s'accorde avec les croyances indiennes et grecques, c'est que le mort qui, pendant sa vie, avait donné du pain aux pauvres, retrouvât ce pain pour le jeter dans la gueule de Garmr (Mannhardt, GôtterweUy etc., I, 320). Il est donc probable que l'on ajoutait un pain aux souliers qu'on lui donnait pour marcher sur le chemin de l'enfer (Vid. sup.).
Un autre souvenir de la même source commune se trouve chez les Iraniens, dans le passage de l'Avesta déjà mentionné, où il est question des chiens à quatre yeux ( éathruéasma, domme en scr. caturaksha). Toutefois leur rôle est différent, puisqu'ils protègent les morts contre les mauvais esprits, et
qu'on en parle comme de chiens réels. Ce que l'on entendait dans l'origine par ces quatre yeux semble s'expliquer par le persan moderne éâréasm, qui désigne un chien ou un mouton avec deux taches au-dessus des deux yeux, comme aussi un homme qui porte des lunettes, et au moral un homme anxieux, plein de désirs. Ce chien devenu fabuleux accompagnait l'âme du mort au pont du Tchinvat, où elle arrivait, çpânaviti, avec le chien (V. sup.).
Il est curieux de voir reparaître ce chien conducteur des âmes dans les superstitions populaires de PArmorique. On y croyait et l'on y croit peut-être encore, que les âmes des morts se rendent chez le curé de Braspar, dont le chien les accompagne pour aller s'embarquer et traverser la mer. On entend alors dans les airs le grincement des roues du karrikel an ankou, ou char de la mort, qui est tout chargé d'âmes (Mém. de VAcad. celt., t. III, p. 142).
Enfin, l'épithète de Sâramêyâu ou fils de Saramâ, la chienne céleste qui aide Indra à retrouver les vaches retenues par Ahi, épithète donnée aux chiens de Yama, a conduit Kuhn à d'intéressants rapprochements avec le 'EffAtiuç ( = Sâramêya ) ou *EQfiî\ç *tyvxû7roi*7rùçy le Mercure guide des âmes, de la mythologie grecque. Ici, toutefois, la question se complique par suite de la transformation considérable du mythe primitif, et je dois renvoyer pour les développements au travail même de Kuhn. l
On voit par combien de points ces antiques croyances se touchent en Orient et en Occident.
Je reviens maintenant à la suite des rites védiques.
4) Quand le corps avait été placé sur le bûcher, et si le
4 Dans Haupt, Zeitsch. f. deutsche Alterth., VI, 125.
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défunt était un guerrier, on mettait dans sa main son arc, puis le beau-frère ou le fils adoptif, ou un ancien serviteur, reprenait cet arc en disant d'après le Rigvêda, x, 18, 9 :
« Je prends cet arc de la main du mort, pour notre protec- « tion, notre gloire, notre force.
d Toi, reste là-bas! nous, nous restons ici comme des a héros. Dans tous les combats, puissions-nous vaincre nos c ennemis ! »
Ensuite, après avoir tendu la corde et fait le tour du bûcher, il brisait Tare et le jetait sur le bûcher, au nord du mort (Mûller, 1. cit., p. 6).
Outre cela, on plaçait sur le corps du défunt les divers ustensiles de sacrifice dont il s'était servi pendant sa vie, et cela dans l'idée qu'il continuerait à les employer, comme le dit un vers du Rigvêda, x, 16, 2 :
« Quand il aura passé à l'autre vie, il pratiquera fidèlement « le culte des dieux. x>
C'est là une coutume purement indienne et dont on ne trouve pas de trace ailleurs; mais nous voyons que, chez les autres peuples ariens, on brûlait souvent avec le mort,«et ses armes, et les divers objets qui lui avaient appartenu. Ainsi faisaient les Grecs (77., vi, 418; Od., xi, 74), les Gaulois, les Germains, les Lithuaniens et les Slaves. Il n'est pas nécessaire d'en rapporter les exemples.
5) On faisait aussi monter sur le bûcher la femme du défunt, mais non pas pour y rester. Le beau-frère, qui remplaçait désormais le mari comme protecteur, ou le fils adoptif ou un fidèle serviteur, l'en avisait bientôt redescendre, en lui adressant ces paroles du Rigvêda, x, 18, 8:
« Lève-toi, 6 femme I reviens au monde de la vie! Tu <r reposes auprès d'un mort. Viens !
« Assez longtemps tu as été l'épouse de celui qui t'a € choisie, et qui t'a rendue mère. »
On voit que, par cet acte, la femme indiquait seulement qu'elle était prête à suivre son époux dans la flamme du bûcher, mais que cette démonstration suffisait et que le sacrifice ne s'accomplissait pas. Telle était sans doute la plus ancienne coutume, mais on comprend que parfois l'épouse fidèle et désespérée pût vouloir de son plein gré partager jusqu'au bout le sort de son époux bien-aimé. D y a eu, peut-être, déjà à l'époque védique, des exemples isolés de ces sacrifices volontaires qui se multiplient plus tard dans les épopées, pour prendre ensuite, et de plus en plus, le caractère d'une obligation morale, sinon absolue. l On comprend dès lors à quel point l'abus devenait facile. Même volontaire, un pareil acte nous paraît blâmable, bien qu'il y ait certainement une grandeur touchante dans ce complet dévouement, qui suppose d'ailleurs une haute idée de la sainteté du mariage et une foi bien ferme à l'immortalité de l'âme; mais la moindre violence en fait une barbarie révoltante. C'est ce qui n'est que trop arrivé, soit dans l'Inde, où la coutume du sacrifice des veuves s'est perpétuée jusqu'à nos jours, soit surtout chez les peuples de l'Europe païenne, qui ajoutaient au sacrifice de la femme celui des serviteurs ou des esclaves.
L'antiquité classique nous offre plus d'un exemple de femifies dévouées qui montent sur le bûcher de leurs époux, mais l'usage cruel de sacrifier aux funérailles d'autres victimes humaines répugnait aux sentiments des Grecs, et si Achille immole de malheureux Troyens aux mânes de
1 D'après les Purânas, la femme par son sacrifice volontaire rachète tous les péchés de son époux.
Patrocle, c'est qu'il agit sous l'impulsion d'un ardent désir de vengeance. Par contre, dans le nord de l'Europe, et à côté du sacrifice volontaire de la femme, on trouve presque partout des traits d'une excessive barbarie. Les Gaulois brûlaient avec le mort des clients et des esclaves (César, vi, 19). H en était de même chez les Scandinaves, et quand Brynhild monte volontairement sur le bûcher de Sigurd, elle y fait monter avec elle, outre sa sœur de lait, huit serviteurs et cinq servantes, qui sûrement ne s'en souciaient guère ( Grimm, Verbrenn., p. 235). Aux funérailles de Baldr, le dieu Thôr pousse sans scrupule dans le feu un pauvre nain qui lui tombe sous la main (#., 23"4).* Les Lithuaniens et les Slaves païens avaient des coutumes semblables et non moins révoltantes (th., 250, 251, 254). Leur généralité, en ce qui concerne le sacrifice de la femme, indique certainement que le principe en remontait au temps de l'unité arienne, mais le principe seulement, puisque dans l'origine, et d'après l'antique témoignage des Vêdas, la chose se réduisait à une démonstration simulée. H est évident que ces peuples divers, en ceci comme à d'autres égards, avaient rétrogradé vers la barbarie et fait une abomination d'un usage dont le sens primitif n'avait rien que de louable.
6) Quand tous les préparatifs étaient achevés suivant les rites védiques, on allumait le bûcher, et pendant que le mort brûlait, on entonnait un chant composé de morceaux du Rigvêda. J'y reviendrai tout à l'heure, mais auparavant je
1 Griram rappelle à cette occasion que les Mexicains brûlaient avec un roi mort ses serviteurs et les nains difformes qui lui avaient servi de passe-temps dans son palais. Les Péruviens aussi sacrifiaient aux funérailles les femmes et les serviteurs du défunt (Prescott, Con<j. du Pérou, trad. franc., p. 101).
veux parler encore d'une très-curieuse coïncidence que Grimm a signalée entre un usage funéraire indien et un conte populaire suédois (1. cit., p. 261).
D'après Colebrooke (Mise. Essaya, I, 159), quand une personne meurt à l'étranger, ou que son corps n'a pas été retrouvé, ses parents font une sorte de mannequin au moyen de 360 feuilles de Butea frondosa et d'autant de fils de laine, en les disposant de manière à représenter les diverses parties du corps humain, suivant certaines proportions numériques. On enduit cette figure de farine d'orge délayée dans de l'eau, et on la brûle sur le bûcher à la place du corps. Un ancien procédé, indiqué par Kâtyâyana ( M. Millier, 1. cit., p. 36), est un peu différent. Quand le corps a été perdu, il faut envelopper 360 tiges de palâça dans une peau de chèvre noire, et accomplir ensuite les rites ordinaires.
Voici maintenant le conte suédois.
Une fille de roi, qui a été changée en grenouille , attend l'heure de sa délivrance dans un palais solitaire. Elle montre à un jeune homme, son serviteur, un arbuste inconnu qui croît dans son jardin et lui ordonne d'en couper chaque jour une seule branche durant une année. Au bout de ce temps, elle lui remet un peloton de fil et lui dit d'attacher, chaque jour également, un seul fil à l'une des branches coupées. Enfin, après la seconde année, il reçoit l'ordre de construire un bûcher, en y plaçant, chaque jour encore, une seule des branches munie de son fil. Quand le bûcher est terminé, elle lui prescrit de l'allumer et de-'garder ce qui restera dans la cendre. Lorsque le feu a tout consumé, le jeune homme voit surgir de la cendre une jeune fille admirablement belle qui devient son épouse; symbole, suivant Grimai, de Târne immortelle qui, du bûcher,
s'élève au ciel, dégagée de la grossière enveloppe qui la retenait captive.
La triple coïncidence des tiges, des fils et surtout du nombre 360, intermédiaire entre celui des jours de Tannée solaire et de l'année lunaire, suivant la plus ancienne manière de compter, ne peut guère laisser de doute quant à une origine traditionnelle commune. On voudrait seulement connaître mieux la signification que les Indiens attachaient à ce nombre dans ce cas spécial.
7) D'après tous les développements qui précèdent, il semble évident que l'usage de brûler les morts doit avoir existé déjà chez les Aryas primitifs; mais il est à présumer que la coutume plus simple de l'inhumation a tenu chez eux une certaine place, comme chez la plupart de leurs descendants. On la voit même prescrite, dans quelques cas, par les lois de plusieurs peuples. Ainsi, d'après Manu (v, 68), un enfant au-dessous de deux ans doit être inhumé, et il en était de même chez les Romains ( Juv., Sat.} xv, 139), suivant Pline (vil, 16) avant la dentition. Au temps de Cécrops, l'incinération était peu pratiquée, et l'inhumation paraît avoir prédominé chez les Romains les plus anciens (Cicér., Leg.y 22, 26; Plin., vu, 54). Numa défendit de brûler son corps, ce qui indique la simultanéité des deux usages, confirmée 300 ans plus tard par la loi des Douze tables.1 Dans toute l'Europe du nord, on trouve l'inhumation comme la coutume la plus ancienne, celle qui appartenait à ce qu'on appelle l'âge de la pierre, et ce n'est qu'à l'âge du bronze que les urnes cinéraires font leur apparition dans les tombeaux. On en conclut, non sans vraisemblance, qu'elles sont l'indice de l'arrivée en Europe des pre-
1 Hominem mortuum in urbe ne sepelito neve urito} etc.
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mières immigrations ariennes, se mêlant à une race antérieure que nous ne connaissons plus que par les restes de l'âge de la pierre.1 Ce que Ton peut conjecturer, déjà pour les anciens Aryas, c'est que l'incinération, qui exigeait toujours un certain appareil, était réservée pour les chefs et les hommes considérables, tandis que l'inhumation était le lot de la multitude.
8) Le résultat le plus intéressant pour nous de ces recherches, c'est le jour qu'elles répandent sur les croyances des anciens Aryas relativement à la vie future. Je ne puis mieux les terminer qu'en citant ici en entier le chant de mort que les Indiens des temps védiques entonnaient auprès du bûcher pendant que le, mort brûlait. Ce n'est pas là, sans doute, un monument de l'époque primitive; mais de même que les Vêdas nous présentent encore l'image la moins altérée de l'ancienne vie arienne, de même cet hymne, dans sa simple et naïve grandeur, est- comme un dernier écho de la poésie funéraire des premiers âges. Max Muller en a donné le texte, avec une traduction métrique allemande, à laquelle je m'attache aussi scrupuleusement que possible. L'hymne se compose de morceaux empruntés au Bigvêda, suivant les indications mises en tête.
Rigvéda, x, 14, 7, 8, 10, 11. — « Pars! va par ces antiques chemins qu'ont suivis nos pères ! Tu verras les deux rois, les dieux Varuna et Yama7 qui se plaisent aux libations.
« Rends-toi auprès des Pères ! demeure avec Yama dans ce ciel suprême que tu as bien mérité ! Laisse là tout ce qui est mal, puis retourne à ta demeure, et prends un corps éclatant de lumière !
* Cf. Troyon, Habitations lacustres, p. 297 et suiv,
« Echappe par le vrai chemin aux deux chiens pâles à quatre yeux, fils de Saramâ, et rends-toi auprès des Pères qui se réjouissent réunis à Yama.
« Contre ces chiens aux quatre jeux, tes deux gardiens, qui suivent la piste des hommes, entoure-le, 6 Yama ! de ta protection, et accorde-lui un salut sans douleurs. »
Rigvêda, x, 16, 1, 2, 3, 4. — <r Ne le détruis pas, 6 Agni ! ne lui fais pas de mal! ne déchire ni sa peau, ni ses membres. Quand td l'auras pénétré, l ô toi qui connais les êtres ! alors envoie-le vers les Pères.
« Oui, quand tu l'auras pénétré, alors tu pourras le remettre aux Pères. Quand il aura passé à l'autre vie, il pratiquera fidèlement le culte des dieux.
« Que ton œil s'en aille au soleil, ton âme au vent! Ya au ciel, va à la terre, selon ta volonté ! va dans les eaux si tu le préfères! Tes membres reposeront auprès des plantes salutaires.
« La portion immortelle (de son être) ! réchauffe*la de ta chaleur, pénètre-la de ta flamme éclatante, ô Dieu du feu ! Prends une forme heureuse pour la transporter au monde des hommes pieux !
« Laisse retourner vers les Pères celui qui s'est approché de toi avec des libations. Que doué d'une vienouvelle, il reprenne sa dépouille, qu'il s'unisse à son corps !
<l Si l'oiseau noir, la fourmi, le serpent, ou un animal de proie, t'ont causé quelque dommage, Agni te guérira," ainsi que Sôma qui est avec les sages pieux. »
Rigvêda, x, 17, 3, 4, 5, 6. — « Que le prudent Pûshan te conduise, . lui le berger du monde, auquel nul animal
* Littéralement : quand tu l'auras cuit»
n'est immolé en sacrifice! Puisse-t-il te remettre aux Pères 1 puisse Agni te mener auprès des dieux dont la sagesse est grande !
€ Ayu, * qui vivifie tous les êtres, te protégera. Que Pûshan aussi te protège à l'embranchement du chemin ! Que le dieu Savitri te mène là où demeurent les justes, là où ils sont allés !
« Pûshan, lui seul, connaît toutes ces régions; c'est lui qui nous conduit par des chemins sûrs. Qu'il aille en avant avec prudence comme un flambeau, lui, le héros accompli, le dispensateur de nombreux bienfaits !
« Né au point de partage des eaux, au point de partage du ciel et de la terre, il connaît les deux demeures excellentes, et d'un pas ferme, il va de l'une à l'autre. j>
Biffvéda, x, 18, 10, 11, 12, 13. — « Va vers la mère ! va vers la terre, la large, l'immense, la bienfaisante, qui est douce aux hommes pieux comme une jeune femme pleine de tendresse! Qu'elle te retienne loin du bord de la perdition !
« Ouvre-toi, ô terre ! ne lui fais aucun mal ! accueille-le avec tendresse! qu'il te soit le bienvenu!2 Enveloppe-le, 6 terre ! comme une mère entoure son enfant de son vêtement.
« Maintenant, que la terre amoncelée s'affermisse et que mille fois la poussière s'y abatte. Puisse cette demeure être arrosée sans cesse de grasses libations, et lui servir de protection pour tous les temps !
« Je presse la terre sur toi et, sans que tu le sentes, je place ce couvert sur ta tête. Que les Pères gardent cette tombe, et que Yama te concède là-haut une demeure nouvelle ! »
* Le Dieu vivant.
5 Ceci rappelle les épitaphes romaines : Arnica tellus ! ut des hospitium çssibus !—Tu levis ossa tegas ! — Ne gravis esse velis ! etc.
Rigvéda, x, 154, 1, 2, 3, 4, 5. — <ï Pour les uns coule le pur sôma, pour les autres le beurré clarifié, pour d'autres encore le miel excellent; — rends-toi auprès d'eux tous!
« Ceux dont les austérités sont incomparables, ceux qu'elles ont conduits au ciel, ceux qui ont pratiqué la pénitence ; — rends-toi auprès d'eux tous!
a Ceux qui ont lutté dans les combats, ceux qui sont morts en héros, oeux qui ont offert mille sacrifices ; — rends-toi auprès d'eux tous !
€ Ceux qui ont pratiqué le bien, aimé le bien, fait prospérer le bien, 6 Yama ! les Pères aux pieuses austérités; — rendstoi auprès d'eux tous !
<r Les poètes inspirés aux mille chants, les gardiens du soleil, ô Yama ! les Richis aux pieuses austérités ; — rendstoi auprès d'eux tous! »
Riffvêda, x, 14, 2. — « Les deux chiens de Yama, aux larges naseaux, au poil fauve, les insatiables, les deux messagers qui rôdent chez les hommes, oh! puissent-ils encore aujourd'hui nous laisser voir le soleil et nous concéder une heureuse vie ! j> *
* Sur toute cette question, cf. un article très-développé de Whitney, Vedic doctrine of a future life, dans ses Oriental and Unguistic studies, New- York, 4873, p. 46 et sqq. Voyez aussi un article de Roth dans la Z. S. d. morgenl. Ges., t VIII, p. 467; ainsi qu'un excellent travail de Muir (Yama and the doctrine of a future life, according to the Rig-, Yajur-and Atharva-oedas), Roy. asiat. soc. Journal, et avec de nouveaux développements, Sanskrit texte, t Y, p. 305, 314, etc., 1872.