L'AME ET L'ESPRIT
La synonymie de l'âme est très-variée dans les idiomes de la famille arienne , et son étude comparative prouve que cette variété existait partiellement déjà dans la langue primitive. La plupart de ces noms, par une assimilation très-naturelle, rattachent la notion de l'âme à celle d'un souffle; mais quelques-uns prouvent que les anciens Aryas déjà ont fort bien distingué .l'âme pensante et spirituelle de l'âme physiologique et vitale : distinction importante qui ne se présente guère ailleurs.1 Les termes de la première espèce, de beaucoup les plus nombreux, ne sont pas tous anciens, et ont parfois leur étymologie dans les langues particulières. Ainsi, le sens propre de \J/u#f, 7rvivfiet, spiritus, est resté parfaitement clair. D'autres, communs à plusieurs langues ariennes, ne trouvent leur explication qu'au moyen de racines conservées par le sanscrit. Quelquefois aussi, tel idiome a gardé la signification matérielle que tel autre a transportée au spirituel. On en verra des exemples dans les rapprochements qui suivent.
1) De la rac. scr. an, spirare, dérivent ana, âna, souffle, et anila, vent; mais ana désigne plus spécialement le souffle vital, comme prâria, de pra + an, la respiration et la vie. Cf. anavant, vivant, animé. D'autres dérivés sont anas, être vivant, vie, anu} homme en général, mais appliqué plus particulièrement aux races étrangères aux Aryas, de même que
1 Les Hébreux, par exemple, ne l'ont pas faite, car nephesh, nshâmâhy ruach, anima, spiritus, dérivent tous de la notion de respirer .
âyu, homme et vivant, vie, de an, également avec la suppression usitée de Yn finale.1
Les langues congénères, qui ont perdu pour la plupart la racine verbale, offrent plusieurs corrélatifs des dérivés au matériel comme au spirituel.
Ainsi, grec avi/toç, souffle, vent ; mais Qçtivy-lvoÇ) âme, esprit, etc., (pçoviç , intelligence, etc., si Benfey a raison de comparer le scr. prâna ( Gr. Wl., I, 119).
Latin animus, anima, animans, animal, etc.; peut-être aussi inânis, vain, vuide, c'est-à-dire sans souffle, sans vie, comme inanimus.
Irl. anail, respiration, souffle, cf. scr. anïla; mais anam, âme, anc. irl. anim, thème anman, dat. sing., anmin, dat. pi. anmanaib (Cf. Stokes, Ir. GL, n° 288). La racine verbale peut être conservée dans adh-anaim, allumer (Cf. p. 241), comme en armor. énaoui, vivifier, et allumer. Si l'on pouvait se fier au dict. d'O'Reilly, l'irlandais aurait deux noms de l'homme, an et ae, qui correspondraient respectivement au scr. anu et âyu.
Cymr. anal, armorie, anal, énal, souffle; mais en, enaid, enydd, ener, enawr, âme, vie, corn. ene/= enem, id.; armor. éné, inean, inanv = inam, id.
Groth. us-anan, expirare ; anc. allem. unst, procella, turbo ; mais scand. andi, spiritus, ônd, anima, anc. ail. ando, anado, zelus. Cf., pour le suffixe, le cymr. enaid.
Je ne trouve rien à comparer dans la branche lith.-slave et les langues ariennes ne m'ont offert, comme rapprochements
1 D'après le D. P. Weber, par contre ( Beitr., 4, 286), préfère rattacher ce mot, avecâyus, ow«v, etc., à la rac. i, en tant que passager, périssable, etc.
douteux, que le pers. an, intelligence, et l'armén. antsn, âme, esprit.
2) Le scr. âtman, souffle, âme vitale, intelligence, puis, la personne, le moi, est encore obscur, quant à son origine. Pott (Et. F., I, 196) suppose une contraction de â-vâtman, rac. va, flare, et compare dvTfJLf\vy souffle. Benfey ( Gr. WL, I, 265) part d'une racine hypothétique av = vâA Bopp (GL scr.) pense à la rac. at, ire, d'où dérive atasa, vent et âme ; mais ailleurs ( Vergl. Gr., I, § 140), il incline vers la rac. ait, parler et reconnaître, et compare le goth. ahma9 âme. Enfin, le D. P. recourt à la rac. an, spirare, mais sans s'expliquer sur la formation de âtman, dont le t resterait énigmatique. De même Fick, 19.
On voit que les hypothèses ne manquent pas, mais, d'après l'observation de Max Millier (Ane. sansk. Litt., p. 21), elles tombent toutes en présence du védique tman,2 qui remplace souvent âtman, et où l'élision de l'a, qui renfermerait la racine du mot, ne saurait être expliquée. Toutefois, Millier ne tente aucune conjecture nouvelle. Il en est une, cependant, que je hasarde encore, et qui me paraît concilier bien des difficultés.
Je décomposerais le mot en question en â-tman, pour le rattacher à la rac. tam, étouffer, suffoquer, perdre le souffle, d'où tamaka, tamana, oppression, asthme. Ce sens, au premier abord, paraît le contraire de celui que l'on exigerait,
1 De même Curtius {Gr. Et.1, 63), qui divise le mot en d-f-twan, et voit dans d la racine au, au, en comparant «t/«, «*/«. Le t intercalé serait une extension de la racine, comme dans tv*t, Swrr, etc.
* Cf. le zend thmananh, suivant Burnouf [Comment . sur le Yaçna, p. 509), = scr. tmanas. Justi, toutefois, écrit thamananh et le rend par guérison, de la rac. tham, guérir (p. 138).
— 2ÏI —
mais il passe aisément à la signification de respirer fortement, anftelare, ce que l'on fait quand on étouffe. Nous pouvons d'ailleurs nous appuyer d'un rapport tout semblable entre l'anc. si. ducliati, spirare, douchati, doucha, halitus, spiritus, dousha, id., anima, doushïna, suffocation (Mikl, 183), et le rus. dushitï, suffoquer, dushenie, suffocation, dushniku, soupirail, etc., ainsi qu'entre le lith. duszia, âme, dausa, air, souffle, et diisti, respirer avec effort, dùsas, respiration difficile, dusulys, asthme, eto. La transition de sens est ici manifeste. Les autres acceptions de la rac. tam, confici mfcrore, langnescere, desiderare, cupere (Cf. tamata, désireux, avide), s'expliquent par le double sens d'être oppressé, et d'aspirer à quelque chose, et tama, (amas, désigne l'obscurité en tant qu'elle produit un sentiment d'anxiété. Ainsi âtman, pour â-taman, de â-tam, et le védique tman pour taman, par une contraction analogue à celle de dhmâ, flare, pour dham, peut-être primitivement allié à tam, signifierait proprement une respiration forte et agitée, puis secondairement l'âme active et passionnée, de même que le grec Svftoç vient de âv& = scr. dhû, agitare.1
1 Weber (Bcitr., 4, 286) trouve que mon étymologie ressemble un peu trop à celle de lucus a non lucendo, et il préfère recourir à la rac. de mouvement at, comme Bopp ci -dessus. Fick, par contre (p. 19), se rallie à an, avec le D. P. Ni l'un, ni l'autre n'ont égard à l'objection de Max Mùller quant à la forme tman , non plus qu'à l'analogie des termes slaves. Une autre analogie du même genre se présente dans le scr. çvâsa, respiration, et asthme, c'est-àdire étouffement, de çvas, respirer, et respirer fortement, difficilement. Cf. scand. hvâsa, fessus anhelare, hvaestr, lassitudine anhelus, hvass, ventosus ; anglo-sax. hveosan, angl. to wheezc, respirer avec bruit.
Après tout, et comme tam, au caus. tamay, signifie aussi désirer, comme lelat. adsjnrare (Cf. tamata, désireux de quelque chose, avide de), on pourrait voir également dans â-tman l'âme en tant que siège du désir et de l'aspiration.
La rac. tam et ses dérivés, surtout ceux qui expriment l'obscurité, ont beaucoup de corrélatifs européens qu'il serait hors de propos d'énumérer ici. Je me borne à faire remarquer que le scr. âtman trouve son équivalent presque complet dans Pane sax. athom, anglo-sax. aedJun, anc. ail. âdum} âtum, halitus et spiritus, ail. mod. odem, atkem, souffle, respiration, etc. Je ne sais si Ton peut y rattacher l'irl. adhm, connaissance, science, adhma, peritus, que donnent Lhuyd et O'Reilly, et dont le sens serait plus abstrait. Quant au grec dvTfÂ,fjv et Àtjiù^ UT/uLfi^ souffle, et vapeur, fumée qui .suffoque, ils paraissent composés avec le préfixe ava, au lieu de a.
3) J'ai parlé plus haut du grec &v[â,oç, l'âme et ses mouvements passionnés, colère, désir, etc., de S"vûû> agitare, commovere. Son corrélatif sanscrit dhûma ne désigne que la fumée qui s'agite, de même que de 3"voù> dans l'acception de suffire, dérivent S-vfJut, âvoç, etc., encens. Cf. fûmus (/pour dh ), anc. si. dymu, lith. dûmas, anc. ail. tou?n, taum, etc. Une transition au sens moral, plus prononcée encore qu'en grec, se remarque dans l'anc. si. dumati, putare, russe dûmatt, penser, croire, réfléchir, dénominatif de diima, pensée, idée, conseil, polon. duma, id. Cf. lith. dumà, id., dumôti, penser, dumti, conseiller, etc. Cet accord fait présumer l'existence d'un ancien nom de l'âme qui se liait à la notion de mouvement actif et d'agitation.
4) J'arrive maintenant à un mot qui désigne l'âme ou l'esprit directement comme principe de la pensée, et qui, à ce titre, offre un intérêt particulier. Ce nom se rattache à la rac. ?nan, putare, cogitare, scire, meminisse, sperare,-aîstimare, desiderare, amare, laquelle, comme on le voit, s'applique à plusieurs facultés de l'âme, et dont les dérivés, soit verbaux, soit
nominaux, sont répandus au loin dans toutes les langues de la famille. Ainsi:
Scr. manasj rnânasa, esprit, intelligence, mantu} mananat manhhâj mati\ id., mémoire, respect, etc., manman^ désir, manyu, colère, mâna, orgueil, arrogance.
Zend man, penser, manafiJi, esprit, cœur, pensée, mainif esprit, mati, maiti, pensée, mainyu, doué d'intelligence ; persan man, cœur, au moral, mânâ, opinion, imagination, mânî, présomption, égoïsme ; armén. mid, pensée = zend maiti.
Grec rac. fAiv,fA,ivoô, prêt, /xipovct, vouloir, penser ; pU AAsy, de fjLtvw, comme dùÀoç deanya (Bopp, Verg. Grr., 11,550); fjLVoLOfjbcu , fAVfjtrcti , se souveni r = mnâ, forme secondaire de man ; /jlîvoç, courage, force d'âme, animus = scr. manns; fJiivTCûç = scr. mantar, conseiller ; /jlcIvtiç, prophète ; ftJçrtf, prudence, cf. scr. mati; fictvict, pjw$, colère, cf. scr. manyu; ftvfifjLfiy ftvtlctj souvenir, mémoire, etc., etc. l
Lat. moneo, memini, mens, -ntis, mentio, etc.
Ane. irland. ménar, muinur, puto (Z.2, 438 ), fo-tnenaid, observatis, fo-mentar, scito (997) ; cu-man, scio (872), cuimneck, memor (997), menme, anima, mens (27), thème menman = scr. manman, désir; irl. mod. meanma, id., mt-m, erse mèinn, esprit ; mian, désir, volonté; meamna, imagination, réduplication de men; mûnaim, doceo (Cf. ancien irlandais mûntith, eruditor ); 8-muainim, penser, s-muaine^ pensée, — Ane. irl. met, mitiu, de ment, mintiu, à cause du t non aspiré, dans les composés for-met, memoria ( Z.2, 223), der-met, oblivio (800), fo-imtiu, pour fo-mitiu, cogitatïo (800),
1 Lottner (Z. S., V, 398) rapporte ici le nom de la muse, M«£*«r de virnx. Cf. Pott, ib., VI, 109.
to-imtiu pour do-mitiu, id. (269), ar-mitiu, honor (868). Cf. dans O'Reilly, far-madjfar-mad, envie, dear-mad, oubli; et de plus a-mad, ai-înid, fou, idiot = lat. a~ment ; cf. scr. a-mati, folie, ignorance, et les composés analogues dtirniati, ignorant, idiot, ati-jnali, orgueil, en zend tarômaiti, désobéissance, pairimati, doute ou fraude (Haug, Gâth., I, 161), etc.1
Cymr. mynn} mynnu , vouloir, corn, man, menna, id., armor. menna, penser, juger, vouloir ; cymr. myn, my^niant^ volonté, menw} âme, esprit, menwyd, intelligence, menïoyn, talent, mtcyn = irl. rnian, affection ; armorie, ménô, rnénoz, pensée, jugement, opinion, désir, mének, mémoire, etc.
Goth. mtinan (man, munda), penser, vouloir, ga-munan, se souvenir, ags. munan, maenan, id., manian, monere ; scand. muna, recordari, mana, provocare ; anc. allemand manôn, monere, meinôn, meinjan, noscere, putare, ttmare. — Goth. muns, pensée , ga-mttnds, ga-minthi , mémoire, ana-rninds, conjecture, opinion ; ags. myn, amour, mynd, esprit, ge-mynd, mémoire ; scand. ?nuni, animus, munr, discrimen, minnù memoria ; ancien allemand meina, meiîiunga, opinio, minna, amor, etc.
Lith. minti (menu), penser, isz-manyti, comprendre, numanyti, percevoir, reconnaître, pra-manyti, inventer, etc.; menas, compréhension, minëjimas, mémoire, at-mana, aimintis, id., isz-mana, intelligence, pra-mona, invention, etc.
Anc. slave mïneti, mcrdti, putare, po-minati, meminisse ;
1 L'anc. irl. armitiu, honor, mod. airmid, respect, honneur; cf. airmine, observance, culte, répond au scr. véd. aramati, dévouement, obéissance, la dévotion personnifiée, en zend ârmaiti. Suivant le D. P., le mot sanscrit est composé de arant, indécl., prêt, présent, disposé, convenable, et de mali. La prépos. irl. ar, air, prope, super = gaul. are, arincn. etossète ar, semble alliée à ce motarawi, venant de ar, ire, comme aussi ara, rapide, etc. (Cf. Beitr., II, 90).
mînêniê, bpinio, pa~méti , memoria. Cf. dialect. néo-slaves passiin.
Cette en unie ration, qui est loin d'être complète, suffit à montrer la grande extension de cette rac. man, et de ses dérivés de toute espèce appliqués à l'esprit et à ses diverses facultés. Mais ce qui est à remarquer, c'est que les anciens Aryas y qnt également rattaché le nom principal de l'homme en général, considéré comme l'être pensant.
Le scr. manu, en effet, désigne l'homme par excellence, et, d'après une antique tradition, c'est aussi le nom du premier homme chez les Aryas. Je reviendrai plus loin sur cette tradition remarquable, mais ce que l'on peut déjà en inférer, c'est que manu, le penseur, s'entendait plus spécialement de l'homme de race . arienne , tandis que le reste des humains, tenus pour inférieurs, étaient appelés simplement anavas, les vivants, à en juger par l'emploi de ce mot dans les Vêdas (D. P., v. cit.). A côté de manu ou mamis, on trouve les synonymes secondaires manushya, mânusha, mânava, descendant de Manu, et les composés manuga, manubhû, issu ou descendu de Manu.
H est singulier que ce nom de l'homme n'ait pas été retrouvé dans le zend,qui cependant a conservé la rac. man et plusieurs de ses dérivés. Le zend mashya ou mashyâka, qui a été d'abord comparé par Burnouf et La3sen, paraît signifier mortel, d'après l'analogie tfamesha, immortel.1 Cf. le deer (du Caboul) mîsh, kashgar. moasht, homme. Le persan n'offre non plus aucune trace de manu, mais Klaproth ( .4s. polygL ) donne comme
1 Cf. Burnouf, Yaçna, p. 60 ; Lassen, Ind. Alt., I, 502, et notes p. 80. Justi ('230) mentionne l'opinion de Pott, qui admet la perte de la nasale et compare manushrja.
kourde mano, manno, et Ton trouve mot/nef à côté de moyy dans l'ossète digorien.
Les langues classiques ont également perdu ce nom, sauf, peut-être, dans celui du Minos des traditions grecques, qui se rapproche, comme nous le verrons plus tard, du Manu indien par plusieurs points.
Par contre, il se retrouve clairement dans le goth. mon, manna, commun à tous les dialectes germaniques, et dont l'anglo-sax. mennisc, ancien allemand mennisco, allemand moderne mensch, sont des formes dérivées. Le Manu traditionnel se reconnaît. aussi dans le Mannus de Tacite, le père de toute la race.
Les idiomes celtiques n'offrent ici que des traces douteuses. Je serais fort tenté de rapporter à la rac. man l'irl. mnd, qui forme plusieurs cas de ben, femme (gén. mnda, dat. mnd», nom. pi. mnda, etc.). Cf. p. 27, mais aussi Stokes (Ir. GL, p. 122), qui suppose une altération de bnâvâ, banâvâ, comme thème primitif. Toutefois une forme mânavâ = scr. mânavî, femme, irait plus directement au but. — On peut, avec plus de sûreté, ramener à notre groupe le cymr. mynw, personne, individu, ainsi que le Menw des traditions bardiques que nous retrouverons par la suite.
Enfin, l'anc. slave màjï, prononcez monjï, vir, pol. mâz, russe muju} etc., ne paraît être qu'une contraction du scr. manutfa.1
^elleest aussi l'opinion de Pott(WWb.> II, 2, 108). Il fait observer que nous aurions là, non-seulement un antique composé proetbnique avec -ga} de gan, nasci, mais un souvenir du Manu mythique chez les Slaves, ce qui aurait bien son importance.