PENSER, COMPRENDRE, CONNAITRE, SAVOIR
Outre la rac. man, l'ancienne langue en possédait déjà plusieurs autres pour exprimer l'activité de l'intelligence. D'après toutes les analogies connues, le sens primitif de ces racines doit avoir été plus ou moins matériel, mais il est souvent difficile à reconnaître. La recherche en est en tout cas intéressante au point de vue de la psychologie primitive. Pour la rac. man, par exemple, on a conjecturé, non sans probabilité, une affinité avec ma, metiri; cf. anu-mâ, indicare, upa-mâ, comparare, pra^tnâ, conjicere, pra-mâ, subst., vraie science, perception, conscience, pra-miti, id., pra-mâna, preuve, témoignage, etc. (Cf. Pott, Z. S., VI, 102.) La pensée, en effet, peut être considérée comme la mesure que l'esprit applique aux choses, et notre penser = peser, n'a pas d'autre signification. Si je comprends ici, dans une même investigation , des fonctions intellectuelles que l'analyse philosophique distingue avec raison, c'est que les limites qui les séparent s'effacent fréquemment dans les langues.
1) La rac. scr. éi, dans le sens de,punire, ulcisci, a été déjà mentionnée p. 169 ; j'y reviens ici pour la considérer dans son application plus générale à la pensée. Cette racine se présente sous plusieurs formes. D'abord éi (éikêti et éinôti), percipere, perspicere, perscrutare, avec ni et vi, id., avec anu, recordari, avec apa et ava, venerari, etc. Cf. ki, noscere (Dhâtup.), et le vêd. kî, lequel, suivant Pânini, remplace souvent éi (éây), dans l'acception de considérer avec crainte et respect (D. P.). De cette racine éi (éâyati) dérivent éâyu, respectueux, et câyitar, qui voit, qui examine. Une autre forme
augmentée de cette rac. est éit, éint {kit), cognoscere, animadvertere, meditari, etc. De éi vient éiti, esprit, compréhension, mais de éit, éitti, éitta, pensée, intelligence, attention, éêtas, esprit, conscience, et phénomène, apparence, i éêtana, esprit, âme, intelligence, etc. A éint (éintay) appartient éintâ, pensée, âintana, action de penser, éintaka, penseur, connaisseur, etc.
Les trois formes de cette racine se retrouvent dans les langues congénères avec les acceptions ci-dessus, savoir :
Sanscr. éi, Ici; lat. s-cio, scventia, etc., irl. dm, cighim, je vois, à Timpér. ci, vois ; dans Z.2 (868 ), ad-ct, at-chi, videt, novit, ad-cet, videtis, ad-cethe, videretis, ad-chither, videtur. De là peut-être mail, intellectus, cialtar, intelligitur (Z.*, 18).
Scr. éi {éâyatï) ; ancien slave caiati, ééiati, expectare, éaianié, expectatio. Scr. éi (éikêti); ancien slave éekatiy expectare. Scr. éi (éinôti), anc. slave éiniti, ordinare, éinu, ordo, etc. Pour le gr. t/o>, rhvfJL^ voy. p. 169.
Scr. éit; zend éisti, éiçti, science, de éitti; pers. chit, id.; anc, slave éitati, colère, éisti, id., éîstï, honor, lith. czéstis. Scr. kit = éit; lithuan. ketèti, se proposer, avoir en vue, ketêjirnas, ketinnimas, intention ; de plus kytras, kytrus, intelligent, rusé, anc. slave chytru, artificialis. Cf. scr. éitra, de éit, speciosus, clarus, versicolor.
Scr. éint; lithuan. kintêti, kentêti, souffrir, supporter, kentybe, souffrance, chagrin. Cf. scr. éintâ, dans l'acception plus spéciale de pensée triste. Irland. data, opinion, jugement, ciatach, estimé, pour cianta = cênta, à cause du t non aspiré.
1 Cf. kêtU) lumière, phénomène, signe et aussi intelligence, suivant Benfey (Sâmav. GL), de kit = cit} suivant le D. P., de ki = ci.
Quant au sens primitif de cette racine, il est sans doute conservé encore en sanscrit, où ci signifie proprement colligere, en pers. éîdan. La transition au sens moral était facile. Colligere mente exprime l'opération par laquelle l'esprit saisit l'objet avec ses attributs dans l'unité de conception. Le latin concipere, compreliendere, et l'ail, begreifen sont des expressions analogues.
2) Scr. vid, scire, nosse, cognoscere, explorare, etc. De là vida, vidyâ, vêda, vitti, etc., science, vidita, vidvas, vêttar, un sage, etc. Cette racine appartient à toutes les branches de la famille arienne, avec une multitude de dérivés. Je me borne à indiquer principalement les formes verbales. Zend vid, scire, intelligere.
Grec ïScùy iiSoùy savoir et voir, iitct, aspect, vue, image et idée. •
Lat. video, etc.
Ane. hl.Jityfet, dans ro Jitir, scit, nijitir, nescit, ro fetar, scio (Z.*, 502 ); mais jflad = fêd, dans fiadnisse, testimonium (id., 18), etjiadu, deus, Ûième jiadat — sanscr. vêdant, sciens (Stokes, Beitr., I, 457). Le t ou d non aspiré semble indiquer la forme vind, mais l'irl. mod. Jîadh, témoin, jiadhaim, faire savoir, relater, etc., aspire bien le d. — Cymr. gwydd, science, gwyddan, enseigner ; armor. gwézout, gouzout, savoir, gwiziek, savant, etc.
Goth. vitan, ags. witan, scand. vita, anc. allemand wizan, scire, etc.
Lith. wysti (wydau), voir, weidasy waidas, aspect, vue, visage, etc. Cf. ancien prus. waist, savoir, loaidimai, nous savons, etc.
Anc. si. vidëti, videre, vëdéti, intelligere, etc. Cf. dial. néoslaves passim.
La signification primitive de vid a-t-elle été celle de voir, matériellement parlant, comme semblent l'indiquer le grec, le latin et le lith.-slave? Cela est possible, de même que pour l'hébreu iâda et rââh, vidit et cognovit ; mais en tout cas, la transition au sens moral remonte à Tépoque de l'unité. L'acception de voir elle-même n'est peut-être point la plus ancienne, et peut tirer son origine de celle de invenire, obtinere, qui appartient encore au scr. vid (vindati). C'est, en effet, par la vue et la connaissance que l'esprit trouve l'objet, et se l'approprie en quelque sorte.
3) Scr. <jnâ (jjânâti), cognoscere, animadvertere, scire ; jjnâna, connaissance, §nâtar, connaisseur, etc.; racine aussi répandue et riche en dérivés que la précédente. Je n'en compare également que les formes principales.
Zend jnây scire ; pers. zan, dans zanîr, intelligent, savant ; kourde zdnim, scio ( Lerch, GL, II , 143 ), ossète zânun, scire, armén. dzanel, id.
Gr, yvoùy dans yiymcKûùy yv&rroç, yvwriç, yvaonjç* etc., avec perte du y, vooç, vovç> voîôû, etc.
Lat. co-gnosco, nosco, nôvi, gnârus, gnâvus, etc.
Ane. irl. ^en,dans ad-gennammar, cognoscimus (Z.9, 869); gne dans aith~gne, recognitio (869), etar-gne, cognitio (876), gndy dans gndth, gnds, mos, consuetudo ( 787 ), etc. Cf., dans O'Reilly, gnia, science, gnà, connu, fameux, peut-être aussi na, âme, avec perte du^, comme dans le scr,n<2, science, pour <jnây le grec vooç, etc. Cymr. gnaw, gnawd, coutume, gnodiy gnotâu, accoutumer.
Langues germ. deux formes, kan et knâ. Goth., ags., anc. ail. kunnan, scand. kunna, scire, au prés, kann, avec une foule de dérivés ; ags. cnâwan, angl. know, anc. ail. chnâan, chnâjan, cognoscere, bi-chnât, cognitio, etc.
Lith. zinSti, savoir, connaître, £ina, connaissance, etc.
Ane. si. znati, cognoscere, znatelï, cognitor, etc. Dial. néo- ' slaves passim.
On a remarqué, dans toutes les langues ariennes, que les racines corrélatives à gnâ, connaître, et à gan, naître, confondent si bien leurs formes et leurs dérivés, qu'il est parfois difficile de les distinguer avec sûreté. Cela conduit à présumer une affinité primitive entre les significations. On peut croire, en effet, que les anciens Aryas se sont représenté la connaissance en quelque sorte comme la naissance de l'esprit, car, pour l'esprit, être c'est connaître. Une autre transition de sens s'observe dans les langues germaniques, où kan (kunnan) signifie à la fois connaître et pouvoir, de même que le scand. knd, posse = ^na, d'où kndr, strenuus, répond à Vags. cnâwan, anc. ail. chnâan, cognoscere. Cette subordination de la puissance à l'idée est bien conforme au génie de la race germanique.
4) Scr. budh (bhôdati), animadvertere, cognoscere, scire, cogitare, certiorem facere, excitare ; budh (bôdhi/atê), expergisci, bôdhay, causât, expergefacere, monere ; budh (bnndhati), aussi bund, sensibus percipere, videre, audire. Dérivés, bnddhiy bâdki, intelligence, buddlia, budha,xm sage, bôdha7 science, réveil, etc.
Zend budh, videre, fra-budh, causât, expergefacere = scr. pra-budh.
Gr. TTîvd'OjJUCLh 7rvv9'clvof4,c(,iy chercher, demander, remarquer, observer, entendre, etc. Pour le tt au lieu de j3» cf,^u«9*pfiv et scr. budhna, racine itu&ûû et badh, lier, etc.
Irl. budh, intelligent, sage (O'R.), cymr. peut-être bodd} volonté, consentement.
Goth. biudan (baud, budun)} jubere, mandare = monere,
excitare ; ags. beodan, scand. biôda, id., anc, ail. piutan, biutan, jubere, offerre.
Lifch. budêti, bùsti (bùdu, bundu), veiller, budrus, éveillé, an physique et au moral ; budinti, réveiller.
Ane. si. buditi, excitare, expergefacere, budéti, vigikre, budru, alacer ; russe budïtï et bdietf, pol. budzié, etc.
Cette raç. budh semble avoir exprimé plus spécialement le mouvement ou l'excitation de l'esprit qui accompagne la perception eila conscience du moi. On pourrait, d'après cela, conjecturer un rapport primitif avec la rac. badh (bîbkatsatê), moveri animo, irasci, et urgere, vexare. Cf. bubhutsatê, désidér. de budh, et pour le changement de la voyelle mad et mud, lœtari, kshad et kshud, frangere, etc.
5) Scr. midh, mêdh, mith, mêth, midf mêd, intelligere, scire (Dhâtup.). Cf. vêd. médha, sagesse, mêdhira, sage.
Zend mith, intelligere ; cf. madlia, intelligence, 'prudence, mâdh, metiri, et vi-mâdh, mediri.
Gr. fiiSofJLcUy penser à, avoir soin de, etc.; fJLi\$ofJLcu, imaginer, projeter, etc.
Lat. meditor, réfléchir, medeor, remédier, guérir. Ane. irland. midiur, puto (Z.2, 438), midithir, dijudicat (439), midus, présent relatif, qui médite (Stokes, Ir. GL, p. 121); mais pourquoi le d non aspiré, tandis qu'il l'est dans le cymrique meddwl = medhul, penser, imaginer, et pensée, intention ?
Goth. mitôn, penser, considérer, mitons, pensée, etc. Cf. mitan (mat, mêtun), mesurer; scand. met, consilium.
Les variations de la dentale et de la voyelle radicale ne permettent pas de regarder tous ces rapprochements comme sûrs, ni de ramener ces termes divers à une même racine. Ces variations, qui se montrent déjà dans le sanscrit et le zend,
doivent Être fort anciennes, et rendent difficile la recherche d'une signification primitive. Il est certain que plusieurs des formes ci-dessus se rapprochent d'un groupe de racines qui signifient mesurer, et où la dentale offre des variations analogues: scr. mâd, zend mâdh, lat. met, goth. mit, etc^, mais cela ne suffit pas pour expliquer tous les cas. L'acception de obviam venire, qui appartient aussi au scr. mêth, mêdh, a pu également passer à celle de comprendre, c'est-à-dire d'aller à l'ohjet de la connaissance, ou de remédier, c'est-à-dire d'aller à l'encontre du mal. La question restera douteuse tant que la formation des racines elles-mêmes sera entourée d'obscurité.1
6) Un groupe intéressant, bien que moins étendu que les précédents, se compose comme suit.
Lat. tongere = nosse, scire (Pestus), tongitio = notio.
Goth. thankjan, penser, réfléchir ; thunkjan, penser, croire; ags. tltencan, scand. thenkia, anc. allem. danchjan, cogitare, dunehjan, videri, etc.2
Le latin nous met sur la voie du sens originel, car tongere est allié de près à tangere, proprement prendre, saisir. Cf. la rac. scr. tan§, tané, contrahere, coarctare (Dhâtup.). Nous disons de même saisir pour comprendre, et cette transition est analogue à celle que nous avons conjecturée pour le n° 1.
7) H y aurait encore bien des observations à faire sur les divers noms plus isolés de la pensée, de la connaissance, de l'âme intelligente, etc., dont l'origine obscurcie s'éclaire par
1 D'après Weber (Beitr., 4, 286), les racines mâdh et mith, mêth, doivent être décidément séparées.
* Ajouter Fane, irl. tuccu, intelligo, tuic, intelligit, etc. (Z.a, 874), ôin-tuccu, je pense de même; irl. moyen et mod. tuigim (Stokes, Gl., 165), tuigse, compréhension, intelligence, science, etc. (O'R.). Cf. aussi passim Pott, WWb., III, 455, et Fick, 362. Mais, suivant Z.*, 874, tuccu viendrait de do-uccu.
la comparaison des langues. Je dois me borner à quelques exemples.
a) La rac. scr. av,amare, desiderare, juvare, etc. (Cf. lat. aveo), prend avec ud et pra le sens de faire attention à quelque chose (D. P.), et le Dhâtup. lui attribue directement celui de cognoscere, scire. De av, dans l'acception d'aimer, dérive ûma = av + ma, ami, compagnon, mais aucun terme sanscrit ne se rattache à celle de connaître ou savoir. En lithuanien, toutefois, nous trouvons ûnias, intelligence, esprit, sens, au plur. umai, pensées ; et en anc. si. umù, mens, umïnû, intelligens, umeti, scire, raz-umu, intellectus, etc. Ce sont là, bien probablement, des dérivés de av par le suffixe ma, ce qui confirmerait la signification donnée à cette racine par les grammairiens indiens.
b) La rac. scr. aç, primitivement ak, permeare, occupare, donne naissance à des dérivés qui expriment le mouvement rapide, la force pénétrante, l'acuité, etc. Le synonyme ahh n'en est qu'une forme désidérative, et de là vient sans doute akshi, aksha, akshan, l'œil dont le regard pénètre l'espace, et aksha, âme, connaissance. *
C'est à la racine simple aç qu'il faut, je crois, rapporter le goth. aha, intelligence, vovç, d'où ahjan, penser, jnger, ainsi que ahma, esprit, mtvfjuû^ ail. moyen achme. Cf. ancien allem. ahta, meditatio, ahton, ags. ehtian, putare, opinari, medi-
1 Le grec onoç = <wil>, w^ro';, œil, lat. oculus, lith. akis, anc. slave okO) etc., ne sont pas immédiatement comparables avec le sanscrit akshi, aksha, comme Test peut-être le gr. owç, inféré de quelques cas obliques, ou oxxoç pour oÇoç. Le synonyme omm* pour oxm* est formé exactement comme le goth. ahma, spiritus (vid. infra). Ces noms de l'œil appartiennent directement à la rac aç. Par contre, le goth. augô, etc., que Ton compare ordinairement, me semble avoir une tout autre origine. Voy. l'art qui suit.
tari, etc. L'idée-mère est probablement celle de mouvement rapide que l'on associe souvent à Y esprit- Cf. sanscr. turaga, esprit, littéralement qui va vite, de mémo que nous disons rapide comme la pensée. À cette racine de mouvement se rattache aussi le goth* ahva, fleuve, anc, ail. aha} allié au lat. a*juaf cyrar. ach, etc. Le cymr. ac fies désigne de même à la fois l'esprit, et un flux, un torrent.
e) La rac, scr. ûhy animadvertere, intelligere, speculari, d'où ûha, ûhdj considération, examen, deviendrait régulièrement ûg en germanique, et il semble dès lors qu'on doit y rattacher les noms de l'œil, goth, angô} ef, augjan3 ostendere, ags. eage, scand. et nue. allem, auga} etc., que Ton ne saurait, par aucun artifice, ramener soit au scr. aforAi, soit à qcuIus, okûj akis} etc. Je soupçonne aussi une affinité plus ëloïgnée avec le goth. kugë, intelligence, d'où hugjan, penser, €fid-hugjan} révéler, qf-hugjan, aveugler, tromper, ga-hugs} pensée, etc. Cf. ags. hyget scand, htgr} anc, aïlem. htgut hugi, et leurs nombreux dérivés* Sans rien conjecturer sur la nature de Yh préfixée, je me borne à remarquer que augô et hugSj hugjan, sont entre eux dans un rapport analogue à celui de auto, oreille, et humjan, entendre, anc. ail* ôra et hôrjan, etc., où Vh n'appartient sûrement pas à la racine, comme le prouve la comparaison du lat. auris} du lith. au»is} du slave ttchoj etc.
D'après ces rapprochements, la rac. ûh semblerait avoir eu dans l'origine la signification de voir, puis de faire attention, considérer, examiner, penser, etc.
1 Cf. sur ces divers rapprochement* les objections de Weber {Beitv., 4, 286).