SE SOUVENIR
Chez les hommes des premiers âges, la mémoire a joué un rôle beaucoup plus important qu'aux époques postérieures. Avant l'invention de récriture, c'est à la mémoire uniquement qu'étaient confiées toutes les traditions nationales et religieuses, toutes les lois et coutumes, toute la poésie. Aussi cette faculté de l'âme, que nous plaçons à un rang inférieur, et que nos langues plus modernes désignent volontiers d'une manière indirecte.2 était-elle assimilée, par les anciens Aryas, à la pensée même, et de plus exprimée par une racine spéciale.
1) Nous avons vu, en effet, que la rac. man signifie meminisse, aussi bien que cogitare, et que le dérivé mati désigne à la fois la mémoire et l'intelligence. La forme secondaire mnâ (manati), comme $nâ de g an, dhmâ de dham, prend
1 Curtius (Gr. Et.*, 130) y rattache le latin in-vîtus, pour in-vic- (i)-tus = scr. a-vaça. — Ici, peut-être, également Phi. fucca, choix (Cormac, GL, 467), uca (Sench. M., I, 48 ; O'Don., GL), d'un ancien thème vakka, corrélatif d'une forme sanscrite * vaçka, uçka, de vaç, comme çushka, siccus, de çush, etc.
2 Par exemple, le lat. recordari, faire revenir au cœur, Pall. erinnem, faire rentrer, Panglais recollect, recueillir, le franc, se rappeler, se souvenir, etc.
un sens en quelque sorte intensitif ou itératif/ rëpetere, celebrare, et s'applique plus tard à l'étude mnémonique des livres sacrés.
C'est là exactement le gr. fiva, dans [Avciofjuu, fivj<rwf fjLifJLVijfjuLi, d'où [Â>vti/tti> (4>vtj<nç9 mémoire, souvenir, fjutrjfi*, monument, iA,vt\fMO'vvr\ , souvenir, personnifiée dans Mnémosyne, comme la mère des Muses. Le latin moneo} rappeler à la mémoire, d'où monitum, monumentum, etc., est proprement un verbe causatif, faire penser, et la forme redoublée memini, meminisse, d'un présent inusité memino, exprime d'une autre manière le renouvellement de la pensée. Cf. reminiscor.
L'irl. euimhne, mémoire, cuimhnighim, se souvenir, est composé de co} cum, et de la rac. men ou man. Cf. anc. irl. cu-man, scio (Z.2, 872), cuimnech, memor (998), cuimnigedar, reminiscentis (872). Mais on trouve aussi la racine simple dans meanma, mémoire et esprit. Cf. cymr. mynag) commémoration, et armor. mének, mémoire.
Les langues slaves combinent la rac. man avec po ou pa, sub, secundum ; anc. si. po-mXnati, meminisse, jwritâtï, memoria; cf. anc. irl. for-met, id.; russe pa-miatt, pol. pa-mtëé, illyr. pamet et uz-po-mena. De même, en lithuanien, paminklas, souvenir, et avec at = lat. re, at-mintis, mémoire, at-minti, at-siminti, se souvenir.
2) La racine qui exprime directement l'activité de la mémoire, est en scr. smr, smar, meminisse, memoria tenere, reminisci, recorda ri, puis secondairement desiderare. De là 8jnara, smarana, mémoire, smrti, id., et loi traditionnelle, code de lois confié à la mémoire.
Le zend, qui ne connaît pas le groupe initial $m, offre cette racine sous la forme niêrê, mar} meminisse, d'où iriéreta,
marëthra, commémoration, merètâr, celui qui se souvient de la loi, memor.
En grec, où le groupe sm est usité, Ys initiale a cependant disparu, sans doute par suite de la réduplication, dans fjLiffjutfàùy ^ffjuaifûùy avoir souci, être inquiet, délibérer, (itpMpcty inquiétude, anxiété, etc. Le sens primitif semble conservé dans les pippipci ïpyct d'Homère (II., x, 48, 289), que Ton traduirait mieux par exploits mémorables que par ardua facinora. L'épi tbète de [tipfttpov, que donne Oppien au chien de chasse (Cyn., i, 409), ne peut guère désigner que l'animal qui se souvient bien. Benfey (Gr. Wl., II, 38) rapporte également ici pepi^ci, souci, réflexion, ainsi que fjutprvç ou pcLpTvp, le témoin qui se souvient.
Le latin, qui n'a pas le sm initial, a redoublé aussi la racine dans memoro, memor, memoria, etc.
Au sanscr. smarana, dans l'acception de souvenir triste, regret, répond exactement l'irl. smuairean, tristesse, chagrin, simiaireanach, triste, pensif. Cf., sans s, mearadh, affliction, meorugliadh, méditation, etc. L'irl. mèamhair, mémoire, n'est peut-être pas emprunté du latin, à en juger par le cymrique myfyr = mymyr, méditation, étude, et -Tarai or. évor, énvor = émor, mémoire.
Le goth. mêrjan, annoncer, faire connaître, d'où mers, célèbre, mêritha , renommée, est comparé par Bopp au causât, scr. smâray, faire souvenir, et il est à remarquer que smrta, vanté, célèbre, a le même sens que mers. Cf. us-mêrnan, devenir célèbre. Au gothique se rattachent l'anglo-sax. maera, scand. maer, anc. allem. mari, notus, famosus, mari, mârida, fama, marjan, adnunciare, ail. mod. mûre, mârchen, tradition, conte, etc.
Les langues lith.-slaves ne m'ont point offert dé comparaison sûre.
La signification primitive de cette rac. smar reste tout à fait obscure, et a dû l'être déjà au temps de l'unité arienne.