‹ Les origines indo-européenesChapitre 68 sur 115 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

La pensée, la volonté et la mémoire constituent les trois facultés principales de l'esprit, et nous venons de voir que les anciens Aryas, non-seulement les distinguaient par des racines particulières, mais avaient pour la pensée et l'âme une abondance de synonymes qu'on trouverait difficilement ailleurs. De plus, ces racines abstraites, qui d'ordinaire se rattachent clairement à quelque notion plus ou moins matérielle, avaient déjà perdu pour eux, en bonne partie, les traces de leurs origines premières, ce qui indique à la fois un usage prolongé et une conception nette et directe des idées qu'elles exprimaient. Schlegel dit quelque part du sanscrit, qu'il est, en quelque sorte, imprégné de métaphysique; et il le doit sans doute à l'influence du génie indien, mais aussi, à coup sûr, à l'héritage de la langue primitive. On peut en dire autant du grec et de l'allemand, qui ont développé dans des directions propres les germes transmis par le fond commun. Si ces trois peuples ont été créateurs en fait de philosophie, c'est qu'ils ont trouvé un secours puissant dans un organe admirablement préparé pour l'expression de la pensée; mais cet organe lui-même était un résultat des aptitudes intellectuelles de la race primitive. Les anciens Aryas n'étaient sûrement pas

des philosophes, mais ils avaient tout ce qu'il faut pour le devenir.1

C'est dans l'union de la pensée et de la volonté que réside le principe du progrès, qui distingue si éminemment notre race. Sans l'impulsion active de la pensée qui cherche, la volonté s'immobilise dans ce qui est acquis; sans la volonté qui réalise, la pensée se perd dans une stérile contemplation. Si les peuples de l'Europe ont constamment progressé, c'est que l'équilibre des deux éléments s'est maintenu chez eux d'une manière remarquable, tandis qu'il a été troublé plus ou moins chez leurs frères de l'Orient.

La mémoire aussi a dû être en grand honneur chez nos premiers pères, comme la gardienne des traditions, et sa vigueur, acquise par une longue pratique, s'est transmise

1 Une preuve remarquable de cette métaphysique instinctive de l'ancienne langue, se trouve dans la manière dont elle a exprimé la notion de l'être. Tandis que le verbe être manque à plus d'un idiome, qui se contente de le sous-entendre, les anciens Aryas possédaient deux racines distinctes, as et bhû, Tune pour l'être abstrait, et faisant fonction de copule, Tautre pour l'être concret, réel, qui devient et subsiste. Cette distinction éminemment philosophique tend déjà à s'effacer dans le sanscrit et le zend,où bhû,bû, remplace parfois as, mais le grec Ta maintenue intacte en séparant nettement les racines i% et Qv pour être et devenir. Les autres langues européennes Tes ont, en général, confondues dans la conjugaison du verbe substantif. Quelques-unes ont emprunté plusieurs temps à d'autres racines, comme les idiomes néo-latins à stare, et les langues germaniques à la racine vas, commorari. Ce dernier fait peut faire supposer, avec Bopp, une affinité originelle entre le scr. as, esse, et as, sedere, morari, quis'emploie quelquefois pour être {Vergl. Gr., II, 372). Max Millier (Lect. on the science of language, * 1864, p. 349 ) donne à as le sens primitif de respirer, puis vivre. De même Curtius (Gr. Et.8, 350), en se fondant sur le scr. asu, souille vital, \asura, vivant, ainsi que sur as, âsya, bouche, lat. ôs. Le sens primitif de bhû est plus obscur. Un rapport avec bhâ, apparere, conspici, ne serait pas impossible, malgré la différence des voyelles.

intacte, pendant bien des siècles, à leurs descendants. C'est ainsi que les Grecs, qui faisaient de Mnémosyne la mère des Muses, ont pu conserver pendant 400 ans les poèmes d'Homère par la tradition orale. C'est ainsi encore que les Indiens, par un tour de force qui tient à tel point du miracle qu'on a quelque peine à l'admettre, ont transmis à travers un nombre indéterminé de siècles, et avec une fidélité scrupuleuse, les hymnes du Rigvêda, ainsi que l'immense littérature qui les accompagne.1 Tout ce qui, chez eux, appartenait à la tradition religieuse pt sacrée, était appelé çruti, ce qui a été entendu, puis conservé par la mémoire, tandis qu'ils désignaient directement par 8mfti, souvenance, toute la littérature juridique et profane.2 Des faits analogues se présentent, comme on lésait, chez les Gaulois et les Germains. Ne serait-ce pas là ce qui explique pourquoi les peuples ariens n'ont pas inventé l'écriture? Forts de leur virtuosité mnémonique, ils n'en ont pas senti le besoin, tandis que les Egyptiens, les Sémites et les Chinois y ont eu recours de très-bonne heure, pour venir en aide à des facultés moins exercées.

Page 1