LE SENTIMENT MORAL DU BIEN ET DU MAL
La plus grande diversité règne dans les langues ariennes pour exprimer les notions du bien et du mal, et cela s'explique par le fait que ces notions se rattachent à des idées très-différentes les unes des autres, et la plupart sans rapport direct avec le sentiment moral. On voit ainsi l'opposition du bien et
1 Cf. Max Millier, Ane. sansk. Litter., 497 et suiv.
2 Ibid., 75, 86 et suiv. Cf. Manu, 1, 108.
du mal correspondre tour à tour à celle dn plaisir et de ta douleur, de, l'amour et de la haine, de la force et de la faiblesse, de la vérité et de Terreur-j de la beauté et de la laideur, etc. Beaucoup de ces termes sont obscurs quant à leur origine, et peu propres à nous éclairer sur l'objet de nos recherches. H ne s'agit pas d'ailleurs de prouver que les anciens Aryas ont connu et pratiqué les principes de la morale innée à tous les hommes; cela s'entend de soi-même. Ce qu'il importe de rechercher, c'est si l'on peut revendiquer encore pour lancienne langue quelque terme qui nous révèle les idées morales attachées au bien et au mal.
Je n'en connais, à dire le vrai, qu'un seul exemple suffisamment sûr, mais assez caractéristique, parce qu'il montre que les anciens Àryas considéraient le mal comme une souillure, ce qui ne peut s'entendre qu'au moral.
Le scr. mala, péché, nomin. malam, signifie littéralement boue, saleté, et comme adjectif, malas, malâ} malam, sale, puis misérable. De là malina, sale, sordide, noir, puis vil, mauvais, dépravé, souillé de vices ou de crimes, etc. On y reconnaît sans peine le latin malus, mala, malum, qui, au neutre, est pris substantivement. Ailleurs, et dans le sens de mal, il ne paraît se retrouver que dans les langues celtiques, en anc. irland. maile (Cormac, OL, 87, voc. gaire), en eymr. mail, mallt, mallon, avec beaucoup de formes secondaires ; mais cela suffit, avec le sanscrit et le latin, pour assurer la haute ancienneté de cette acception figurée. l
4 Mala, boue, dérive d'une rac. mal, mar, broyer, déjà mention* née t. II, p. 459. Cf. pour le sens secondaire, le gr. /mXvvoj et jiepiWu, souiller, /xt\xçy noir, Tirland. smal, boue, saleté, l'anglo-sa*. maly maaly anc. ail. meil, tache, ga-meiljan, polluer, le lithuan, moli&^
La même transition de sens se remarque dans le scr. kalka, kalusha, boue, saleté, et péché. Cf. kalana, kalanka, tache, souillure, et kâla, noir; pers. kalé, , boue; gr. Kt^Jtivoç, noir; armor. kalar, boue; anc. si. kalu, lutum, katïnîi, sale, kalicUi, souiller, etc. La transition au moral semble se retrouver dans l'irl. erse col, coill, péché, inceste.
Le sanscrit possède encore d'autres termes analogues, tels que panka et kardama, boue et péché, mais qui n'pnt ailleurs de corrélatifs que dans la première acception. Cf. armor. fank, boue, et lat. cerda.
Si le mal était regardé comme une souillure, il est probable que, par antithèse, le bien devait se rattacher à la notion de pureté. Le scr. punya, en effet, a le double sens de pureté et de vertu morale et religieuse, ou, comme adjectif, de pur et de vertueux. La racine est sans doute pu (j>unati\ purificare, dont pun (punati), Dhâtup., ne paraît être qu'une forme secondaire. Cf. lat. pûrus, pUtus, et pùnio, pœna, gr. ttomi (Pott, Et. i*7., I, 217), la punition comme purification.
Pour l'idée du péché considéré comme chute, cf. p. 148.
Il y aurait beaucoup d'observations intéressantes de détail à faire sur les termes nombreux qui concernent la vie morale, le bien et le mal, la vertu et le vice, la conscience, le repentir, etc.; mais ces termes, en grande partie de formation plus récente, appartiennent à l'histoire morale des peuples particuliers et n'entrent pas dans le champ de nos recherches.
argile, smalà, goudron, ancien si. smola, le russe maratl, souiller, salir, et beaucoup d'autres termes qui appartiennent au même groupe".