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LE SENTIMENT DU BEAU

L'instinct du beau, comme celui du bien, existe à des degrés divers chez toutes les races d'hommes, et on ne saurait douter qu'il n'ait existé également chez les anciens Aryas. Je ne m'arrêterai donc pas à en rechercher les preuves linguistiques. Les noms du beau se confondent souvent avec ceux du bien, mais ils se lient plus fréquemment à la notion de briller. Leur variété est par cela même considérable, vu celle des racines qui expriment l'action de la lumière. Quelques-uns se rapportent aux impressions que la beauté produit sur notre âme, et ce sont les plus intéressants au point de vue psychologique. Il en est un, en particulier, qui mérite d'être signalé comme ayant appartenu probablement à la langue primitive, et comme pouvant, dans ce cas, nous donner en quelque sorte la mesure de la vivacité du sentiment esthétique chez les anciens Aryas. Il ne s'agit, il est vrai, que d'un mot isolé, dont l'étymologie ne peut être que conjecturale, et je ne la donne ici que comme telle.

Je veux parler du lat. pulcer ou pulcher, dont l'origine est restée jusqu'à présent fort incertaine. Le rapprochement que Ton a proposé avec le grec 7ro\vxt>ooç, multicolore, n'est pas soutenable, et la dérivation de polire que suggère Pott {Et. F., II, 556 ) ne satisfait guère davantage. Ce qui me plaît mieux, comme préparant la solution que j'ai en vue, c'est quand Pott divise le mot latin en pul-cer, en l'assimilant à ludi-cer, volu-cer, et aux substantifs composés avec crum, lava-crum, volu-crum, simula-crum, etc. Je dis composés, parce que Pott, avec toute raison (ib., 365), rapporte ces prétendus suffixes à

la rac. scr. kr} /car, facere, ce qui les identifie parfaitement avec le kara des composés sanscrits analogues, tels que bhâskara, brillant, bhayankara, terrible, etc. Cf. le pers. gar, gâr, qui s'emploie de même. Il ne reste ainsi à rendre compte que de la syllabe initiale pul qui doit renfermer le vrai sens du mot.

Le scr. pula ou pulaka désigne l'horripilation, non pas, comme nous l'entendons, causée par le frisson de l'effroi, mais comme symptôme qui accompagne un vif sentiment de plaisir, un transport d'extase. De là pulalcin, pulakita, qui a les cheveux hérissés, c'est-à-dire joyeux. C'est là aussi ce qu'exprime le scr. harsJia, harshana, joie, plaisir, vif, de hfsh, erectum esse de capillis.1 Le corrélatif lat. horreo, horresco, s'applique plutôt à la terreur, mais parfois aussi à l'étonnement et à l'admiration. Ainsi le partie, horrendus a un tout autre sens dans Yhorrenda virgo de Virgile, que dans monstrum korrendum. Le scr. hfsh s'emploie tout particulièrement quand il est question du transport causé par une belle poésie; et quand le barde épique entonne ses chants, les auditeurs charmés l'écoutent hfshitâs, c'est-à-dire les cheveux hérissés d'admiration. De là l'épithète de Lômaharshana, littéralement l'horripilateur, donnée à l'un des rhapsodes qui figurent dans le Mahàbhârata. Cela rappelle tout à faitle/m*on mêlé de crainte dont parle Platon dans le Phèdre, comme d'un effet produit par la vue du beau. Les impressions esthétiques, chez les races primitives et les hommes du midi, ont une énergie tout autre que chez nous autres civilisés du nord.

Pour en revenir au lat. pulcer, il semble difficile de ne pas y voir un ancien composé contracté de pulocer ou pulicer,

1 Cf. irl. gairsen, frisson de crainte, horreur — scr. harshma; me. ail. gruisôn, horrere, gruslih, anglo-sax. grislic, horridus, etc.

formé comme htdicêrr et avec le sens primitif qu'aurait en scr. pulakara} c'est-à-dire qui cause rhorripilation. Cela paraît d'autant plus probable que la me, pul, magnum, ait uni esse vel fieri, pûl^ accnmutare (Dhatup.), alliée sans cloute à pr} împlere, d'où puru7 pulu, multus, etcv se retrouve dans plusieurs mots latins, tels que pôpuhtê, l'arbre élevé (Cf. t.. I, p. 260), pulex = scr. pulaka} l'insecte qui m multiplie beaucoup (ibv p. 516) ; populus^ le peuple qui en fait autant (Cf. p. 88), etc. Toutefois la signification spéciale de pula, horripîlàtïon, ne se serait maintenue que dans le put dejpu/c#r, où elle n'était plus comprise* l

Si tout ce qui précède n'est pas illusoire, nous aurions ici tm curieux indice de la vivacité des impressions que le beau réveillait chez les anciens Aryas, race éminemment Imaginative et poétique, comme le montrent d'ailleurs toute la contexture de sa langue et l'abondance de ses mythes religieux.

* Weber (1. cit., 274) objecte que pu ta n'apparaît que tres-secon-* clairement en sanscrit avec l'acception dejmrripilation ; mais lïige des mots ne dépend pas nécessaire ment de l'époque où nous les trouvons employés dans les textes qui nous sont connus.

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