LE FRÈRE ET LA SŒUR
Le fils et la fille, dans leurs rapports réciproques, devien-
1 Stokes (Rem.2, p. 39) retrouve la rac. su dans l'anc. irland. too, toud, gignere, de do-soo, do-sond, en composition avec do, ad. Pour le changement de d en t et la suppression de s, cf. Z.% 873.
nent le frère et la sœur. Ici les noms primitifs se sont conservés d'une manière très-remarquable.
1) Scr. bhrâtor, nomin. bhrâtâ, frère.
Zend brâtar, pers. brâdar, birâdir, birâzar, etc.; kourde brâ, bêlant, brâth; afghan vrrôr, vrurur, tirhaï brâ, siabpôsh bura; ossète arvqde, syivant Bopp inversion de bhrâtâ; armén. eghbair = elbair, erbair, avec rb pour tr, et un e prosthétique (Verff. Gr., p. 121, 364, lreédit., et Justi, 218).
Gr. (PfnTtfp = dAiAQoç (Hesych.), Qpartip, <PpÀr&f, plus tard membre de la QpctTftict, subdivision de la tribu, Cvfy.
hàt/rater, etc.
Ane. irl. brdthir, mod. brathair; cymr. brawd, plur, brodyr; anc. corn, broder, armor. breûr, brér.
G-oth. brpihar, ags. brodhor, scand. brôdir, anc, ail, pruodér, bruadar, etc.
Lith. brolis, suivant Nesselmann contracté du diminutif brotélis; le t reparaît dans brotuszisy cousin. Lett. brâl. Cf. le zingani brâl pour brâr.
Anc. si. bratru, bratû, russe bratû, pol. brut; bratersky, fraternel, etc., illyr. brat, bob. bratr, etc.
On voit que toutes les branches de la famille arienne sont représentées dans ce tableau comparatif.
Quant à la signification étymologique de ce nom du frère, elle est si claire qu'aucun dissentiment ne s'est produit à son sujet. On le rapporte d'un commun accord à la rac. Mr, bhar, ferre, sustentare, nutrire. Bhrâtar est un synonyme parfait de bhartar, que nous avons vu désigner l'époux, en tant que soutien de la femme ( p. 20 ). Cf. le scand. barmi, frère, à côté de brodir. Ainsi, dans la famille primitive, le frère était considéré comme le protecteur naturel de la sœur, soit pendant la vie des parents, soit après leur mort.
2) Il existe, en sanscrit et en persan, d'autres noms du frère, employés en partie à distinguer Faîne du cadet; mais aucun de ceux-ci ne se retrouve dans les autres langues ariennes. Un seul synonyme sanscrit offre une analogie évidente avec le gr. d£tAQoç,~Qti, savoir sagarbha ou sagarbhya, litt. qui provient du même utérus. Les composés sôdara, sahôdara (de sa, saha, cum 4- udara, utérus), sanàbhi, du même ombilic, ou de la même race, pour frère, et svayôni, de la même matrice, pour sœur, n'ont pas d'autre signification. Telle est aussi celle du mot grec; car êiAQvç, matrice, est allié de près au scr. garbha, par le changement assez rare d'ailleurs de g en d, et Y et initial correspond souvent au sa sanscrit. 1
3) L'ancien nom de la sœur ne s'est pas moins bien conservé que celui du frère, mais son étymologie n'est pas aussi claire, et donne lieu à des conjectures divergentes. Ses formes diverses sont les suivantes:
Scr. svasar, nomin. svasâ, mais aussi, comme thème, = svasar (D. P.).
Zend qaflhar; le q régulièrement pour sv, et l'A pour s avec la nasale que prend l'a antécédent, aflh = as; pers. châhar, chûhar,ch = sv; afghan chûr, ossète chorray chore, armén. khoir) belout. gwâr. Le kourde choéfig ( Lerch, Voc. ) se rattache au nomin. zend qaftha, mais Grarzoni donne aussi kusk, et d'autres chor, chuh, chuhek. Le persan offre également la forme très-contractée chôh, comme l'ossète chô. Le siahpôsh sosi répond au scr. svasâ.
Lat. soror, pour sosor et svosor.
Ane. irl. sethar, sethur (Z.2, 793), et siur, dans siumat, sororcula (id., 62), plus tard siar, dur. Pour le th, voyez plus
1 Cf. Pott, Et. F., I, 281, II, 164. Benfey, Gr. Wl., II, 138. Curtius, Gr.EL*, 436.
loin les formes germaniques et slaves; toutefois siwra, pu provenir de sisur (Cf. Z.1, id.). Stokes, dans les Beitr. de Kuhn, 1, 473, mentionne aussi une ancienne (orme jiar, jiur, dont Vf ne s'aspire pas entre deux voyelles, ce qui indique un thème sjtar, primitivement svisar. Enfin, l'irlandais plus moderne et l'erse offrent encore un troisième synonyme piuthar, qui semble devoir être séparé des précédents, et rattaché au scr. putra, id., fémin. putrî, fille.1 Le comique piur, sœur, paraît en être une contraction. 2 Les anciens noms du fils et de la fille ont passé de même au frère et à la sœur dans le scand. nefi et nift.
Cymr. chwaer, chwiawr, armor. choar, choer, avec chw pour sv régulièrement, et sans doute plus anciennement chwàlier = svasar, comme l'irl. siur pour sisur et svisur.
Qoih.wiitar, ags. swuster, scand. systir, anc. allem. muister, etc.
Anc. pruss. sliostro, lith. sessû, gén. sesserês, pour sest.
Anc. slave, russe, illyr. sestra, pol. siestra^ etc.
Le suffixe tar des autres noms de parenté, qui se montre ici, a fait penser que le thème primitif doit avoir été svastar, et non svasar. Le thar de l'irlandais sethar, mentionné plus haut, est peut-être d'une nature différente, car, dans l'hypo-
1 Je ne saurais croire avec Bopp (Verg. Gr., I, 299) que piuthar réponde à svastar, par le changement de sv en sp qui est propre à quelques langues iraniennes, puis par suppression de Ys. L'analogie qu'il invoque à l'appui, l'irlandais speur, ciel = scr. svar, et que j'ai cru reconnaître autrefois (De l 'affinité des langues celt., etc., p. 74), est sûrement fallacieuse, et speur% provient du lat. sphera, grec r$*j'ptt, aussi bien que le pers. sipahr, sipihr, sphère céleste, qui n'ont rien de commun avec svar. Si piuthar était pour spiustar, le t ne devrait pas être aspiré.
1 II faut mentionner encore une forme divergente salur, sœur (Stokes, Goid.*, 78), qui répond au lat. soror^ avec l pour r.
thèse d'une forme plus ancienne se star, le t ne devrait pas être aspiré.
Quant au sens étymologique de ce nom de la sœur, il règne encore quelque incertitude et les explications diffèrent.
Pott {Et. F., 1,126,11, 554), en partant du thème svastar, conjecture une altération de sva-stri, littéralement cognata femina, opinion partagée par Bopp ( Verg. Gr., 1, 299) et par d'autres encore. Weber, cependant (Z. S., V, 235), n'hésite pas à la rejeter, et il est certain que la signification propre de strî, d'après Pott lui-même, contracté déjà de sutrî, celle qui enfante, ne conviendrait guère à la sœur, qui n'est point une femme pour le frère. Une triple altération de svasutrî en svastrî, puis svastar et svasar, est difficilement admissible pour un terme aussi ancien, et de plus cette explication sépare, contre toute probabilité, le nom de la sœur de la série des formations analogues pitar, mâtar, bhrâtar, etc.
C'est donc avec raison que Weber croit devoir chercher une autre solution, mais j'avoue que celle qu'il propose ne me semble guère plus acceptable. Suivant lui, svastar se décomposerait en su-astar, de su, bene, et de as, esse. H compare svasti = su-asti, bien-être, et voit dans la sœur celle qui est bonne, amicale, ou, avec un sens causatif, celle qui donne du bien-être. x Mais il est difficile d'admettre qu'un nom d'agent, comme le serait astar, ait jamais pu se former de la racine as, qui n'exprime que l'être purement abstrait. Aucune analogie n'appuie l'existence d'un terme semblable, qui serait aussi singulier qu'un subst. lat. estor, estria, ou que l'allem. ein seier, eine seierinn.
» Z. S., V, 235. M. Mûller (Mythol. comp., trad. fr., 1873, p. 32) voit aussi dans svasar celle qui plaît ou console, en comparant svasti, joie, bonheur, littér. bien-être.
Je crois, quant à moi, que l'élément verbal de ce nom de la sœur ne doit se chercher, ni dans su, ni dans as, mais bien dans la rac. vas, habitare, et 1'* initiale me paraît être un reste de la préposition sa, cum, que nous avons vu figurer déjà dans quelques noms du frère et de la sœur. La suppression de Ya a pu s'effectuer aussi facilement que celle de Vu dans strî pour sutrî, ou dans srabhishfha, superlatif de surabhi, aimé, bon, etc. La sœur était ainsi celle qui demeurait avec le frère, ce qui s'accorde parfaitement avec le rôle de ce dernier comme soutien, bhrâtar. x Un terme tout semblable, svavâsinî, désigne une femme, mariée ou non, qui demeure avec son père. 2
Ces rapports mutuels du frère et de la sœur dans la famille primitive sont restés les mêmes chez les anciens Indiens. On voit par un passage de Yâska (III, 5. Cf. Nirukta, Comment, de Roth, p. 25 ) qu'une jeune fille sans frère (abhrâtar) est censée manquer de guide moral, « Telle, est-il dit, qu'une « jeune fille sans frère (abhrâtrmatf), et qui n'a plus de do- « micile après la mort de son père, se tourne plus hardiment « vers les hommes, ainsi l'aurore se dévoile dans toute sa « beauté aux yeux des mortels. j> D'après la loi de Manu, la fille doit se retirer auprès du frère, quand les parents viennent à mourir.
Ainsi que je l'ai dit, on s'accorde généralement à regarder svasar comme une altération de svastar, et cela en vue des
1 II .y a trente ans déjà que j'ai indiqué cette étymologie, dans un petit ouvrage de Madame Marcet, Conversations on language, London, 1844. Dès lors et beaucoup plus tard, Benfey Ta proposée également de son côté (Sansk. Gramm., 159).
3 Le pron. poss. sva paraît contracté de sava, si Ton compare le grec liç, anc. latin sovos = mus, lith. savas, sava, comme le serait sva$, de sa-vas; cf. sanvasu, -vâsin> adj., cohabitant, sanv&sa, cohabitation.
formes germaniques et slaves. J'ai quelque peine à croire à cette altération qui se trouverait être commune au sanscrit, au zend, au latin et aux langues celtiques. H semble plus probable qu'il a existé deux thèmes également réguliers, l'un formé par le suffixe tar, et l'autre par l'unadi r, ar, qui par sa rareté même semble avoir appartenu aux plus anciennes . formations de la langue. 1
J'ajouterai que ce nom arien de la sœur, svasar, s'est étendu d'une manière remarquable dans les langues finnoises de l'Europe et de l'Asie, où il ne paraît point provenir du slave. Ainsi on trouve, en finlandais, sôsar, star, en esthon. sessar, en karél. siser, en mordouine sasor, en wotiake suser, en tohérém. 8hujaryeic.
Les autres noms sanscrits de la sœur, dont plusieurs distinguent l'aînée de la cadette, ne donnent lieu à aucun rapprochement.