LE NOMBRE CINQ
Jo commence par ce nombre. à cause de son importance
pour tout le système de la numération, dont il constitue la base naturelle chez beaucoup de peuples divers, Je dis la base naturelle, parce qu'elle se rattache évidemment au nombre des doigts de la main, dont on se servait pour compter. -De là les coïncidences assez multipliées que Ton remarque, dans les langues de l'ancien et du nouveau monde, entre les noms du cinq et ceux de la main, et dont on verra plus loin des exemples.
Ce fait, observé depuis longtemps, a conduit plusieurs lïn-
1 ParBenary, Bopp, Lcpsius, Benfey, et surtout Pott, soit dans ses Etym. Famchungeti, soit principalement dans sa Zâktmcthodt.', publiée en 1847, ouvrage (Tune vaste érudition, qui embrasse toutes les langues connues, et que je regrette de n'avoir pu consulter à temps pour en tirer de précieux renseigne m ente. D'ailleurs, en ce qui concerne les nombres ariens, ses conjectures sont restées essentiellement ce qu'elles étaient dans les Etym* Farschungen.
in *o
guistes à chercher une origine semblable pour le scr. panéan, cinq, et ses corrélatifs indo-européens; mais ils sont loin de s'accorder sur la route étymologique à suivre.
Benary , le premier, dans les Jahrbûcker f. wiss. Kritik, 1833, p. 49, a cru reconnaître dans panéan le sanscr. pâni, main, en composition avec la particule enclitique éa =lat. que, gr. T€. Pour un terme isolé, ce serait là toutefois une formation des plus bizarres. On comprend que pâni seul eût pu signifier cinq, mais par quel motif aurait-on dit : et la main ? Le sens logique d'une pareille expression venant à la suite du quatre ne serait pas cinq, mais neuf, c'est-à-dire la main ajoutée à quatre. C'est peut-être par ces raisons que Benfey, qui d'abord avait accepté cette étymologie ( Gr. WL, I, 542), l'a modifiée ensuite (ib., II, 233), en présumant pour éa la signification de nombre, de sorte que panéa, pour pâniéa, serait le nombre de la main. Cela vaudrait mieux sans doute si le sens conjecturé pour éa était moins hypothétique, mais la rac. éi, accumulare, qu'allègue Benfey, n'a jamais l'acception de compter. Enfin, Yâ long et l'n cérébrale de pâni sont encore des objections de quelque importance, pâni étant pour parni.
C'est par une voie toute différente que Lepsius, en 1836, * a cherché dans panéan le nom de la main ; mais sa dissertation, d'ailleurs pleine de vues ingénieuses en ce qui concerne le cophte et les langues sémitiques, repose tout entière sur l'hypothèse peu démontrée de certaines affinités primitives entre ces idiomes et le sanscrit. Je «puis d'autant mieux me dispenser d'une exposition détaillée, que je doute fort que le savant égyptologue ait persisté dans ses vues. Il suffira de
1 Zwei sprachvergl. Abhandl., Berlin, 1836, p. 116, 136.
dire qu'il part d'un thème imaginaire kvam} auquel il rattache également l'hébreu cliamêsh^ cinq, etc., et le scr. panéan, pour comprendre par quelles transitions phoniques violentes il arrive à son but.1
D'un autre cûtë, Pott et Bopp ont proposé des étymologies de panéan ou panca, où la main n'a plus rien à faire, mais qui semblent bien aventurées. Le premier (EL F.lr I, 276 ) pense a une dérivation de upa-ni-éi, accumuler, avec le sens de anfgekiïufteS; monceau, tas,2 ce qui ne caractériserait guère le nombre cinq. Le second ( Verg. GL7 II, 73) regarde comme possible que pan soit pour pam} et pam pour km, reste de êkam} un, tandis que ôa serait un débris de catvâry quatre, ou bien, au contraire, pan pour kan} un reste du nombre quatre, et éa un reste de êka> de sorte que panéa signifierait 1 et 4, ou 4 et 1. Malgré mon respect pour l'autorité de ces deux maîtres, j'avoue que tout cela me paraît un peu forcé.
Après tant de conjectures tout au moins fort incertaines, on en revient, non sans soulagement, à l'étymologie simple et rationnelle des grammairiens indiens qui rapportent panéan à la racine paé {panêatê\ extendere, explicare. Le sens qui en résulte est aussi clair que satisfaisant. En comptant sur les doigta, et en arrivant au cinq, on les étendait tous ensemble. Lassen, qui ne se montre pas facile en fait d'étymologîe0, adopte celle-ci sans hésitation,5 et on aurait bien fait de s'y
' Pott, dans sa Zàhtmethode, p. 150 et sutv+ï a réfuté longuement toute cette hypothtse de Lepsius.
1 De m$mèt Zâhhnethodet p- 123,
1 Ânthol. &an$k.} p. 254. — Panéan, quinque, a j>uct B dîgilîs quinque extensîs.
tenir dès le début. Ainsi panéan, dans l'origine, a dû être synonyme de pankti, série, ligne, assemblage, c'est-à-dire des cinq doigts, ou peut-être désigner la main entière.1 En faveur de la première hypothèse, on peut s'appuyer de ce que pankti s'emploie en composition comme équivalent du nombre dix, panktigriva = daçagrîva, qui a dix cous, épithète du géant Râvana ; quant à la seconde, on peut alléguer l'affinité de plusieurs noms de la main, étendue ou fermée, dans Je9 langues congénères.
Le persan d'abord nous offre pangah, avec les diverses significations de main avec les doigts étendus, griffes étendues d'un oiseau, mais aussi de paume de la main et de poing. De là, secondairement, la notion de saisir qui se montre dans pangah, crochet, filet, lierre, etc., et pangah kardan, prendre, saisir. Cf. go th. fahan, anc. allem. id., etfangôn, capere, d'où très-probablement le nom du ào\gïjiggr8,fingar, etc.; et l'anglais fang, griffe. Le g persan est affaibli de c comme dans pang, cinq = panéan. A la même racine appartiennent sans doute 7rvyfJLti et pugnus, poing, en tant que la main avec tous les doigts, comme le persan pangah. Ici la gutturale primitive est adoucie devant la nasale du suffixe, et l'a changé en u par l'influence de la nasale supprimée, exactement comme dans le zend pukhdha, quintus, pour pankta, de panéan. Cf. lithuanien penktas, quintus, de penki, quinque. L'anc. si. pestï, polon. piesé, russe piastï, pugnus, semble dérivé de .penksti, avec suppression de la gutturale, et une * intercalée devant le t, comme dans d'autres cas, où stï répond au suffixe sanscrit ti, et stvo à tva (Cf. Schleicher, Kirchensl., p. 137). Dansperô, \><A.pieê, russe piatï, etc., cinq, la gutturale
1 Cf. pancaçâhha, m., main, c'est-à-dire qui a cinq branches, comme en gr. Tgvro^î» iwrolotyç (D. P.).
est changée irrégulièrement en dentale, comme pour le grec
Ce qnî achève de donner à cette étymologî© un haut degré de vraisemblance, c'est, comme je Tai clit; l'analogie de beaucoup de langues, où les noms du cinq et de la main sont identiques ou alliés de près. J'en ai réuni un certain nombre d'exemples que je fais suivre sans prétendre être complet. *
Asie.
Cinq.
Maiw
Tibétain.
ta.
lag (Klaprolh, As.pultjg., 349)
Siamois.
ha.
hé (ïdM 4001,1119.
Korièke.
mylgin.
mtjlgalgen (Id., L.).
( di ve rs d i al actes) myttanga*
mingllen.
myllygm.
mingilyini etc.
minlarika*
1 Aux exemples cités pour les langues ariennes, on peut cm ajouter quelques autres dignes d'attention*
D'abord le zend mendaidytti, cinq, suivant Justi (234), de men% remplaçant énigmatique de pancan% et de thtidyûi, infin. de rf<u poser, faire, avec le sens de: pour faire cinq (zuv fûnfmachungj. Fick, de son côte (283), présume un rapport de men avec le lat. manus* de mu, tnan, mesurer. Cf. sanscr, manu, instrument de mesure, et poids r]t-tei -miné, m ri ri a, mesure; ïrL f wiaw, main {Corm., Gf., 108, 120), cymr. mtm, *mw, mtmed, td, A la même racine mû, mm\ se rattachent Tîrl. màt^ main (Corm., I0Ô>, pour mant (?). (Cf. scr. màii, mesure, etc.)i ainsi que le gr, M«f«, main, dans svwfvç = i^ffuç (Curtius, Gi\ Et.*i 306). Cf. pdf(; mesure de liquides. an*\ si. mer<u litb. mérd, mesure. Ici probablement se rattache Tir 1. f n\èi% digîtus £Z+*, 18), comme instrument de mesure et de numération,
L/irl. f ringene, cinq ( Gonn., fil» 1V2). dans Q'Reilly, rince, d'après un vieux glossaire* n'est peut-être aussi qu'un ancien nom de la main, si Ton compare l'ancien si. râha, ici., ràvitiiï* adj., manuel, J:tli. ranka et mnkinnis^ de renku, rinku, collïgo, ete.
Un autre synonyme irlandais pour cinq, savoir : f e-airn, génitif c arn a , es t ra [i p roch è \ iar Stok es tCorm . , GLt i fci) d u sans c r . p â i.i i\ main, dérivé de parni, avec c pour pt comme dans d'autres eus en irlandais. Toutefois, il se présente, ce semble, un rapport plus direct nvec le sanscr. taira, irland. cor, main, et f:at\uut, instrument, outil, organe, etc.
Archipel indien
et Océanie. Cinq.
Lang. malaies et lima.
polynésiennes rima.
diverses. dima.
nima.
Main.
lima, r Humho\àtt Kaivi Spr. M t rima. ] 279. Buschmann, Langue nima. ( des th$ Marquises , etc.,
iddega (Seetzen, Ling, Nachlass,
bulu (Dard, Dict. Wolof et Bam-
baraj.
po (nepeteiy une). (Balbi, Atlas), mysa (bikey une). id,
nubupê. id.
rucomosi. id.
ûkabbunu [ahba* une), id.
nucapi (papeta} une), id.
icchi (can aame, une), id.
nagrana (tejueg^ une). id.
mat'ti (cuilti, image, forme). l marna (Nottv. Ann. e/,iw/,,IV«224h wiifa (i4rwer. i^hnof. soc, II, 224).
ispeshe (ld., p. 94).
tatlichka (Id., p. 104).
tshalash (Id. p. 1 19).
katschin (Yater» Afîf/irtd., III, 3e partie, 224). !
De quelque manière que Ton interprète panéan7 comme main, ou comme série des doigts, il semble bien prouvé que,
1 Cf. cuiloa, peindre, et tequacuilli^ statue, nù te est pour tciti pierre, comme ma pour maitl, dans le cinq (YocaU. de Tcraaia Compans, Nouv. ann. desvoy., IV, p. 35, 286),
Afrique.
Berbère (Nubie), digga.
Bambara.
dulu .
Amérique.
Guarani.
popetei.
Kiriri.
mibihemi8a.
Moxo.
nûbupe.
Betoï.
rucomoso.
Aravaque.
abbatekabbunu
Maypure.
papetaerrica-
[piti.
Yarura.
caniiehino.
Cochimi.
nagannatejuep.
Mexicain.
macuilli.
Cahita.
mammi.
Mosquito.
matasip.
Natchez.
shpedee.
Tchouktche.
tatlimat.
Skwale.
tsilats.
Kolouche.
ketshin, etc.
chez les anciens Àryas, la main a été l'instrument de la numération, et a servi à désigner le cinq comme le premier échelon du système décimal. 1 Le verbe 7rtf&7ra£uit s'emploie dans Homère (Od.} iv, 413) ponr compter par cinq, et plus tard pour compter en général/2 Ceci va se confirmer par l'origine probable du terme arien qui exprime le dix.
g 36i. LE NOMBRE DIX.
Le sanscrit daçan} primitivement dakanf et ses corrélatifs ont été l'objet de diverses conjectures étymologiques que je m'abstiens d'exposer? pour m'en tenir a celles de Lepsius et de Bopp? lesquelles me paraissent approcher le plus de la solution que je croîs véritable, s
Ces deux éminenrs linguistes s'accordent à diviser daçan en da-ça7if et à voir dans da une altération de dva^ doux, semblable à celle qui se remarque dans le grec A, J&j. l'irlandais dd} etc.; mais ils diffèrent quant à l'interprétation du second élément, Lepsius y cherche un nom de la main, et Bopp un reste du nombre cinq qui, suivant lui, aurait une autre signification ( Vîd. sup. ). Ainsi da-çan, de da~kany serait une contraction dedva^pantjaiij pour dra^pankan, c'est-à-dire deux cinq ( VergL Gr., II? 77): conjecture un peu hardie, mais qui
1 1) n'y a aucune raison d'admettre, avec Schleicher ( Compeml.ft 170), une forme primitive kankatt, soi-disant redoublée, pour pancYmt de pmikan* Contre i-ettc forme imaginaire et sans explication possible, cf. Pott (irH7>., 8, 70).
a Le lapon, lùhhét, fini, lukca, compter, se Ile de morne à tohke, dis i et le barubara adang^ compter, semble allié à tank, dix.
» Pour les autres, cf. Pott, Et. F.*, I, 276; tîenfey, Gr. HVM II, 2H ; < îi'iinm. D. Gramm^ U, 17, etc.
reviendrait à donner le sens de deux mains, ou de deux séries de doigts, si notre explication de pancan est bien la bonne.
Lepsius, de son côté, part du goth. taihun, dix, ou plutôt du thème plus complet têhund, qui s'est maintenu dans les dizaines à partir de 70, et, après avoir identifié tai, tê, avec tvai, deux, il considère hund comme un corrélatif du goth. handus, main.1 Le rapprochement est, en effet, frappant, et je le crois fondé ; mais je ne puis suivre Lepsius dans la marche qu'il adopte pour le justifier, et pour laquelle il revient au kvarn hypothétique qui lui a servi à expliquer le cinq.
Si le goth. hun, de taihun, hund des dizaines, hunda des centaines, est bien le nom de la main, il faut en trouver une racine qui puisse rendre compte également des formes trèsdivergentes que prend cet élément dans la numération des langues congénères, en se combinant avec le deux pour le dix, et de nouveau avec les autres nombres pour la série des dizaines jusqu'à cent. Ainsi, en sanscrit, çan, çat, çata, çaéi, en grec ko,, kclti, koo-i, KCLTOy Konoiy en latin cent, ginti, ginta, centu, en anc. irl. cat, cet, en cymr. cent, geint, can, en armor. gent, gont, cant, en lith. szimti,, szimta, en ancien slave sâti, suto, etc. Tous ce§ débris du nombre dix, auxquels il faut ajouter encore le goth. gus du tigus des décades, doivent pouvoir se rattacher étymologiquement, de près ou de loin, au goth. handus, main, pour justifier l'hypothèse en question.
Or, il n'est pas besoin pour cela de recourir au kvarh imaginaire de Lepsius, car on trouve en sanscrit même une rac çam, de kam, d'où dérive un nom de la main çama pour kama. Au transitif et au causatif çamay, cette racine signifie sedare, quietare, et çama désigne la main qui apaise en caressant Cf.
1 Zivei spr. Abhandl.y p. 416, 149 et suiv.
çamaka, adj., qui tranquillise, pacifie. Le sens primitif semble avoir été celui de passer doucement la main sur quelque chose, tout comme pour le grec ko(â,îcû9 KOftlÇa), soigner, puis orner, et KOfitj, coma, est la chevelure arrangée par le mouvement caressant de la main. l A cette même racine appartient probablement le lithuanien kumstis, kumczia, qui a pris improprement l'acception de poing, comme le persan pantjah, etc.
Le scr. çama, main, ne saurait rendre compte directement des formes diverses énumérées plus haut; mais on reconnaît sans peine que la racine çam peut avoir donné naissance à plusieurs synonymes de çama, tels que ganta, çanti, comme hanta, kanti, de kam, ou çata , çati, avec perte de Y m, comme nota, nati, de nara, ou gâta, gati, de gam, etc. L'existence de quelques synonymes de ce gen*e n'est pas d'ailleurs tout à fait hypothétique. Le goth. handus, probablement pour hanthus (Cf. plus loin hindi), représenterait exactement hanta. Un second corrélatif semble se trouver dans l'irlandais ciotân ou ciotôg, la main gauche, c'est-à-dire la petite main, par opposition à la droite qui est plus forte (Cf. p. 218). L'o de la diphthongue ne figure ici que par suite de la concordance des voyelles exigée par les suffixes diminutifs an et 6g. Le thème simple est donc cit, de dnt, à cause du t non aspiré, et ce cint, qui doit avoir signifié main, répondrait à kanti ou hanta.
Ainsi, d'après ce qui précède, le nombre dix a pu avoir primitivement trois formes différentes signifiant également deux mains; savoir dvakama, dvakanti, ou -ta, et dvakati ou -ta.
La première doit être écartée, bien qu'elle semble expliquer
1 Je crois maintenant que çama dérive plutôt de çam, dans l'acception de être actif, travailler, disposer, préparer (D. P., qui compare xtt/uvw).
le lat. decem. H est /peu probable, en effet, que le latin seul ait gardé un ancien composé qui aurait disparu partout ailleurs, et je crois plutôt que decem a perdu le suffixe ti de la forme qui suit.
La seconde, dvakanti, puis daçanti, se retrouve presque intacte dans l'ancien slave deseti, dix (s = ç)} et le lithuanien dészimtis. Ce dernier semble même avoir conservé Y m de la rac. çarrij ordinairement changée en n devant la dentale, ce qui appuie l'hypothèse d'un ancien decemti latin pour decem.1 Ici se place également le goth. têhund, thème téhundi, pour têhunthi,2 dans les composés avec 7, 8, 9 et 10 et, par conséquent, taihun, dix, qui n'en est qu'une forme diminuée. Et, comme taihun répond au mot sanscrit et zend daçan, il est probable que ce dernier est dérivé de daçanti, réduit d'abord à daçant.
Quant au gr. Jikcc, il est difficile de savoir à quel thème il se rattachait à l'origine;5 mais, comme le goth. tigus des dizaines de 20 à 60, thème tigu, est sûrement un dérivé de taihun avec perte de la nasale, il est à croire que $iK& a remplacé un ancien iïtKcLv = scr. daçan, etc. Les noms celtiques du dix, anc. irland. déich, cymr. dec, deg, etc., ont eu sans doute une terminaison nasale. C'est ce qu'indique l'irl. moyen deichenbar, dix personnes, formé comme nonbar, neuf personnes, où deichen répond à daçan ( Cf. Stokes, Ir. GL, p. 72). Le cymrique deng, dix, à côté de deg, semble avoir
1 D'autant mieux que le latin conserve Y m devant le t, emtus, de emo, sumtus, de sumo, etc.
2 Le suffixe ti se présente en gothique sous les trois degrés de la dentale, di, ti, thi (Bopp, Vergl. Gr., 1™ édit., p. 86).
» Curtius (Gr. Et.*, 129) rattache Séxoc et ixxrvXoç a la même rac. iîK, signifiant saisir ; ïs'xa aurait indiqué ainsi, à l'origine, la somme des doigts, surtout si Ton compare finger et fangen, zenh et zehâ, etc,
transposé la nasale, et le c non aspiré de l'anc. irl. déc, deac (Z.2, 304), mod. déag, fait présumer également une forme denc, pour decn.
La troisième forme primitive, dvakati, paraît s'être maintenue dans le scr. daçati, daçat, avec l'acception de dizaine. Il pourrait, il est vrai, dériver immédiatement de daçan par le suffixe ti, mais on ne comprendrait pas pourquoi un substantif régulier et d'un sens clair, serait devenu indéclinable, comme Test daçati. H est plus probable que la signification primitive s'étant perdue, a été remplacée par celle de dizaine, qui semblait résulter d'une dérivation de daçan.
Pour former la série des nombres de 10 à 20, le dix reste en général intact en se composant avec les unités, sauf les altérations d'une origine plus récente ; * mais à partir de 20, et dès les temps les plus reculés, le dix a été mutilé de plusieurs manières pour éviter l'emploi incommode de composés trop longs. Ainsi, en sanscrit, daçati se réduit à çati, çat, et même à ti, c'est-à-dire au seul suffixe de l'ancien, nom de la main. Les mots goth. têhund et tigus conservent les deux éléments du composé, mais l'anc. ail. zôg, en devenant parfois zô, ne garde absolument que le nom du deux.- Le nombre cent qui devrait être, en sanscrit, daçadaçati ou -ta, s'exprime par daçati, ou plus simplement encore par çata, nom. çatam, le gr. i-kcltov> le lat. centum, l'irl. cet, le cymr. cant, le goth. hunda (à côté de taihuntéhund, le composé complet = deux fois deux mains), le lith. szimtas, l'anc. si. suto, etc. Il n'y reste partout que le nom présumé de la main. Je laisse de côté les autres altérations variées du mot exprimant dix dans les langues congénères, où elles s'expliquent d'une manière analogue.
1 Ainsi, en français, le decim latin n'est plus représenté que par ze, dans dou-ze, trei-ze, eie,
La signification primitive de deux mains pour le dix, qui r&sulte, non sans quelque probabilité, des considérations présentées ci-dessus , trouve ailleurs, comme pour le cinq, d'assez nombreuses analogies, surtout dans les langues américaines.
Chez les Korièkes du nord de l'Asie, le dix, myngytkan, myngytke, renferme le nom de la main, myngakatc, ndnffilen, etc., en composition avec hyttaka, deux, devenu ytke, ytkan ( Klaproth, As. Polyg., atlas, LVI). Cf. plus haut le nom du cinq.
Les Guaranis du Brésil disent po-mocoi, deux mains, comme po-petei, une main pour cinq (Balbi).
Les Aravaques de l'Orénoque ont biamantekabbunu, de biamannû, deux, et ukabbunu, main (Balbi).
Dans la langue cahita du. Mexique, uomammi, dix, contient wo, deux, et mammi, cinq, de marna, main.
En cora, du même pays, tamoâmata, dix, renferme moâmati, main, mais le sens de ta m'est inconnu ( Vater, Ling. samml., 357).
En mexicain, matlactli, dix, est composé de maitl, main, comme ma-cuilli, cinq, et de tlacatl, homme, et signifie ainsi les (deux) mains d'un homme.
D'autres peuplades américaines, après le6 doigts des mains, continuent à compter par ceux des pieds, jusqu'à vingt Les Yaruras désignent ce nombre par cani-pume, un homme, et noeni-pume, deux hommes, exprime le 40. Les Mosquitos disent de même iwanaiska kumi, un homme pour 20, et iwanaiskawal, deux hommes pour 40. En Lule, iselujauon, vingt, se compose de is, main, élu, pied, et jauon, tous.
Je n'ai trouvé aucun exemple clair de ce genre de formation du dix dans les langues de l'Océanie et de Y Afrique.
D'après l'ensemble de ces rapprochements et de ces analo-
gîcs, on peut se croire autorisé à cou clore que les anciens Aryas ont. forme leur système décimal en partant du nombre des doigts à Y aide desquels ils comptaient. On pourrait objecter, il est vrai, que le nom de la main devrait figurer également dans le cinq et le dix; mais cotte objection qui, d "m* l leurs, n*est pas absolue, tombe si Ton considère panéan comme ayant désigne dans l'origine la w-rie de cinq doigts étendus,
g 365. LES UNITÉS INTËRMÉDI AIRES.
Je ne veux pas nVengager ici dans une recherche approfondie de leurs origines probables, et je nie contenterai d* indiquer brièvement les résultats les moins hypothétiques qui ont été obtenus à cet égard, on auxquels j'ai été conduit par mon travail spécial*
Le nombre un, comme Ta démontré Bopp ( VergL Gram.} II, 55), s'est exprimé par des pronoms de la troisième personne, dont la variété, dans les langues ariennes, explique celle des noms de l'unité, scr, éka, zend aûro, grec îv, uçy lat. unusj go th. ainsj etc. En commençant à compter sur les ^doigts, on disait celui-ci pour le premier-
I/origine du deux est plus incertaine, et Bopp s'abstient de toute conjecture. L'analogie de formation du sanscr. dva, dvi} avec tvat tu, tous, 190, suus, kva, uoï, peut cependant faire présumer une origine pronominale, comme pour l'unité. On trouve, en eftet, des traces d'un ancien démonstratif da dans adaity celui-là, et celui-ci, composé de a, pron. -J- da} comme sdv-f là-bas, alors, ainsi que dans beaucoup de particules européennes, et l'autre élément pronominal va, se combine avec les pronoms a7 S1 i, dans le zend ava7 celui-là, le scr, ém, ainsi
(= zend aiva, un), iva, comme, etc. (Cf. Bopp, 1. cit., II, 196.) Dva pourrait être ainsi une contraction de dat?a. Après avoir dit celui-ci pour un, il était naturel de dire ceux-ci, et avec le suffixe du duel, dans dvâu, iïvco, duo, etc., ces deux-ci, pour deux.
Le trois, scr. tri, etc., est rattaché par Bopp à la rac. if, tar, transgredi, comme le nombre qui dépasse le deux (1. cit., II, 67). Il y avait peut-être là quelque allusion plus matérielle au doigt du milieu, auquel on arrivait en disant trois, et qui dépasse les autres. Le féminin irrégulier, tisr, tisar, serait, suivant Bopp, affaibli d'une forme redoublée titar; mais on ne comprend pas bien pourquoi le féminin serait redoublé, et on pourrait peut-être mieux, avec Pott {Et. F.*, I, 276), y voir un synonyme de tri, composé de ati-sr, avec le même sens de transgredi.
L'analogie remarquable du féminin éatasr, quatre, au masculin éatvar, éatur, avec tisf) trois, conduit Bopp (1. cit., 68) à y chercher, avec beaucoup de probabilité, un composé du trois avec êka, un, réduit à éa pour ka. Le quatre serait ainsi 1 4- 3, formation qui se retrouve plus d'une fois dans d'autres langues. Toutefois, le tvar du masculin n'est pas facile à expliquer.
L'origine du six est encore fort obscure, vu l'ignorance où nous sommes de sa forme primitive. Le scr. shash est, en effet, considérablement altéré, à en juger par le zend khshvas, et ce dernier, d'une apparence si insolite, n'a pu résulter lui-même que d'une forte contraction. En comparant toutes les autres formes corrélatives, arménien vez, vêts, gr. e| (Fe£, Ahrens, Dial. dor., p. 43), lat. sex, goth. saihs, cymr. chwech, etc., on arrive, avec Aufrecht (Z. S., VIII, 71 ), à un thème plus complet kshvaksh qui reste également énigmatique. S'il m'était
permis de tenter une conjecture, si hasardée qu'elle puisse êttftgjè ferais observer que, dans beaucoup d'autres langues^ et par cela même qu'au six on passait au premier doigt de la seconde main, le nom il** <v nombre ren ie nue celui de l' unité*1 Le k initial pourrait donc être, comme le m3 ka du quatre, un débris de êka7 un. Quant au vaksh final, je serais tente d'y chercher la racine scr vakshf crescere, en zend wrô&ff, vash et va#y engoth. vaskjan, vokst etc. Resterait l'a intermédiaire, où Ton pourrait voir k préposition sa = sam, cuni, dans les composes. Ainsi k-s-mfah} de vka-m-vahh ou vafoha, donnerait pour le six le nombre cinq (sous-entendu) avec accroissement de un. 2
La ressemblance singulière de l'hébreu skêsh, mais en arabe sttt, avec le sanscrit sttash} est très-probablement due an hasard.
Le sept* en sanscrit saptan, est rattaché par les grammairiens indiens à 1a rac. sap, sequi, colligare, et Benfey, qui adopte oe rapprochement (<?r. WLT II, 356), en tire la signification de vei'bindend, Unissant, liant, ce qui ne fournît aucune idée claire quant à la nature du sept. Je crois, quant à moi, à mi thème primitif ëapta, part, passé de sap, dont le duel mptdf qui se trouve encore dans les Ycdas (Cf. gr. etït*), a designé le sept comme deux (doigts) réunis à cinq, a Cela serait en parfaite analogie avec le sens présumé pour le six, et avec la formation du sept dans une foule d'autres langues.
1 Cf. Pott, Zâhimeth.f p. 30 à 76, pasaira.
a C'est au vaksh final* resté seul» que se lie l'anc, irl. fèi) six^ dans tnôrftfner = môrseser, sept personnes, littéral, grand-stx (Z.^ 313). Cf. armén. tœi, vets^ six.
1 Diaprés Weber {Beitr., i% l287), la forme védique saptâ n'impliquerait pas l'existence d'un duel.
Le thème saptan, fort ancien assurément, puisqu'il se retrouve dans le goth. sibun, etc., aura été substitué au duel, comme ashtan, huit, au synonyme ashtâu, gr. oktcû, lat. octo, gothahtau, etc.
Cette forme du duel pour le huit implique, comme pour le sept, une combinaison avec un nombre deux, laquelle, selon toute probabilité, se rapporte aux doigts qui restent pour compléter le dix.
Le huit s'exprimait naturellement par une main étendue, et trois doigts de l'autre main, savoir le pouce, l'index et le doigt du milieu, levés successivement pour indiquer le six, le sept et le huit. Dans cette position, les deux derniers doigts restaient recourbés, et c'est là ce que signifiait aktâu, forme primitive du scr. ashtâu. On ne peut guère, en effet, y voir autre chose que le duel de dicta, part, passé de la rrfc. aé, ané, curvare.
Le neuf, en sansc. navan, etc., a été interprété par Benary -comme identique à nava, no vus, et signifiant le nombre nouveau, ce qui semble bien vague pour le caractériser. On obtiendrait peut-être un meilleur sens en donnant à nava l'acception propre de postérieur, dernier, relativement parlant, que Pott lui attribue en le faisant dériver par aphérèse de la préposition anu, post (Et. F.*, I, 290). Le neuf serait ainsi le dernier nombre avant le dix, qui forme un temps d'arrêt dans la numération. Quelque acceptable que soit cette interprétation, elle a le défaut de s'écarter des analogies des nombres précédents, et surtout du huit qui précède. En comptant sur les doigts, et pour passer du huit au neuf, il fallait lever l'annulaire, en laissant le petit doigt courbé. Or, chacun peut s'assurer par expérience, que ce n'est pas là une chose facile, parce que le petit doigt suit partiellement le mouvement de
son voisin, et reste, non plus courbé, mais seulement incliné. Or, navan exprimerait précisément un doigt qui /infinie, en rapportant cet appellatif k la rae. nu, Cette racine, il est vrai, n'a en sanscrit que l'acception de louer, célébrer; mais, ainsi que l'observa Lofctner (Z. S*, VII, 170), son sens primitif doit avoir été s'incliner en signe de respect, comme nom qui est à nu dans le mémo rapport que drain, courir, à dnt. La signification pure et simple s'est conservée dans le grec vfva et le lut, nno. Ainsi le neuf, exprimé par un seul doigt qui s'incline tandis que tous les autres sont levés, serait en partait accord avec la manière de désigner le huit.
Je mVn tiens à ces indications qui pourraient être appuyées par beaucoup d'analogies empruntées à d'antres langues- Quelque hypothétiques qu'elles soient encore en partie, elles nous revoient assez clairement trois procédés de formation pour les nombres simples. Aux symboles matériels des mains et des doigts employés à compter, se rattachent le cinq, le dix, le st*pt, le huit, le neuf, peul-etre aussi le trois et le six; le quatre résulte d'une addition, le un et le deux sont des pronoms démonstratifs.
Ces procédés, et d'autres sans doute, se trouvent mis en œuvre dans toutes les langues du monde, mais avec des vu nations infinies, et l'étude en serait aussi curieuse que difficile. À côté de la main et des doigts, figurent parfois d'autres objets matériels pour représenter les nombres. Ainsi, pour en citer quelques exemples, le nouba werkny un, n'est probablement que Qur/ca. tête, comme le bullom ulmhull, un, est hnlU tête, avec un préfixe nim, commun aux cinq premiers nombres. Le chinois ny et mil, deux, signifient les oreilles. Les mots nisêj nuha, ninsk, deux, des dialectes gonquius, se lient au nom III «i
de la main nish, nash9 nintsh} etc. (Duponceau, Lang. amer., 376, 392).1
On a remarqué que les concordances des noms de nombre, dans les langues ariennes, ne s'étendent que jusqu'à cent, et que ceux du mille diffèrent partiellement. Ainsi le scr. sahasra, zend hazaflhra, est propre aux indo-iraniens, le grec £jXmj est isolé, le lat. mille ne se retrouve que dans l'irl. mue et le cymrique mil, le goth. thumndi n'a d'analogue que l'anc. si. tysêshia, etc., et le lith. tûkstantis. On en a inféré que les anciens Aryas n'ont pas su compter au delà de cent, mais cette conclusion est trop absolue. H est clair qu'une fois en possession du cent, ils ont pu le multiplier à l'aide des nombres inférieurs. Ce qui est probable, c'est que dans l'origine ils n'ont pas senti le besoin d'un nom spécial pour un nombre qu'ils n'employaient que plus rarement. Us n'y seront arrivés qu'après le moment de leur première dispersion, mais avant celui de leur subdivision définitive en races particulières.8
< Cf. pour des faits analogues, Pott, Zâhlmethod, p. 120. Les Abipons disent pour quatre geyènknatè , c'est-à-dire doigts d'autruche, parce que le pied de cet oiseau en a quatre, trois devant et un derrière. (76., p. 4.)
a. Sur tout ce chapitre cf. l'ouvrage de Benloew, Recherches sur l'origine des noms de nombre japhètiques et sémitiques, Giessen, 1861, avec des vues généralement très-différentes.