LA VOIE LACTÉE
Les noms de la voie lactée sont très-variés, mais se rattachent presque tous à l'idée d'une route céleste, image si naturelle qu'elle se retrouve chez plusieurs peuples d'origines diverses. Il est donc déjà très-probable, d'après cela, que les anciens Aryas l'ont conçue de la même manière, mais on peut appuyer cette probabilité de quelques indications plus spéciales.
Dans le Rigvêda, il est plus d'une fois question des pantlianô dêvayânâsy ou des chemins qui amènent les dieux quand ils descendent du ciel pour venir assister aux sacrifices, et Colebrooke {Mise. Ess., I, 182 ) présume que l'on entendait par là la voie lactée. Cela est certain pour la suravîthî ou route des dieux, appelée dans les épopées vipula nakshatramârga, la vaste route des étoiles, et qui traverse le svargalôka ou le monde du ciel ( Indralôkagam, II, 12). Cf. Vishnu Pur., Wilson, p. 277. ! C'est sans doute aussi la voie lactée, considérée comme la route que suivaient les âmes pour aller dans l'autre monde,
postillon, étoile de cinquième grandeur et à peine visible immédiatement au-dessus de Ç, qui occupe le milieu de la queue de la constellation. Cette légende ne se retrouve pas chez les Aryas de l'Asie.
1 Cf. Kuhn, Z. S., IL 311. Justi (234) rapproche de mârga, persan margy chemin, le zend merezu, avec le sens probable de voie lactée.
qu'il faut entendre sous le nom du chemin de Yama, le dieu des morts, ou du chemin d'Aryaman, le souverain du monde des bienheureux. C'est ici surtout que l'on peut signaler quelques analogies remarquables chez les peuples congénères.
D'après une croyance populaire répandue chez les Germains et les Slaves, les âmes s'échappaient du corps sous la forme d'oiseaux, et c'est par suite de la même idée que les Lithuaniens appellent la voie lactée pauhszcziû kélas, le chemin des oiseaux, c'est-à-dire des âmes (Qrimm, D. Myth.7 214, 478).
En bas allemand, comme je l'ai dit ( t. II, p. 99 ), un de ses noms est haupat = kuhpfad, le chemin des vaches, terme que Euhn compare avec l'équivalent sanscrit gôpatha ( Z. S., II, 317). J'ai expliqué ce nom par l'assimilation que l'on faisait des vaches aux étoiles ; mais si l'on se souvient du rôle assigné à la vache en tant que conductrice des âmes (p. 253), on peut croire aussi que, après leur avoir fait traverser la rivière Vâitaranî et le pont des morts, elle était censée les accompagner au ciel par la voie lactée, le chemin de Yama et d'Aryaman, ce qui justifierait fort bien les noms de gôpatha et de haupat.
Un autre rapprochement digne d'attention concerne la voie lactée considérée comme le chemin d'Aryaman. On a conjecturé, non sans vraisemblance, un rapport de cette divinité védique avecl'irmira ou Irman germanique, auquel la tradition associe intimement un dieu ou demi-dieu Irinc qui avait donné son nom, Iringes tvëc, à la galaxie. Or, il est très-proJ>able que celui de chemin d'Irmin lui appartenait également. Les Anglo- Saxons, en effet, appelaient Ermingestraete celle des quatre grandes routes qui traversait l'Angleterre du nord au sud, ce qui est à peu près la direction de la voie lactée, et le nom
qu'ils donnaient à cette dernière, Waetlingaxtraet, était également celui d'une autre de ces routes qui allait de Douvres à Cardigan. On ne sait plus ce qu'étaient ces Waeilingas, mais évidemment les Saxons avaient emprunté au ciel les désignations de leurs routes principales, et celle <T Erminge8traete,dont la direction répondait à la voie lactée, n'en était très-probablement qu'un autre nom.1 A la divinité païenne, le moyen âge chrétien substitua un saint, et la galaxie devint le chemin de S. Jacques, en espagnol camino di Sant Yago, en allem. Jacobstrasse, etc. Les Cymris l'appelaient encore, d'après quelque tradition mythique, Uwybr caer Gwdion, la route de l'enceinte de Gwdion, un de leurs anciens dieux sans doute. Ils la nommaient aussi heol y gwynt, le chemin du vent,2 comme les Scandinaves vetrarbraut, le chemin de l'hiver. Le russe putï mlecnyi (putï, anc. slave pâti = scr. pantha) et le pol. droga mlészna sont des traductions de voie lactée, via lactea. Il en est de môme de l'armén. dzir gathin; mais jartkogh, le voleur de paille, et le persan rali hthkashân, chemin du traîneur de paille, se rattachent à des noms sémitiques de même sign: fieation.