LES ÉCLIPSES
La véritable cause des éclipses était certainement ignorée des anciens Aryas, et il est probable qu'ils les expliquaient, comme
quelques-uns des peuples qui descendent d'eux, par un combat
* Cf. Grimm, Dent. ?Jyth., p. 212 etsuiv. Mannhardt, GôUerwclt, I, 265.
2 Ou encore, arianrod, le cercle d'argent, et Uwybr y mab afradlaim, la voie des enfants prodigues, c'est-à-dire de ceux qui sèment l'argent sur leur route.
de l'astre contre quelque puissance ennemie. C'est ce qui paraît résulter de la comparaison des mythes, et de plusieurs termes relatifs aux éclipses.
Le mythe indien est raconté tout au long dans le Mahâbhârata, au chapitre du barattement de l'ambroisie. Le démon Râhu s'étant mis à boire à la dérobée le breuvage d'immortalité destiné aux dieux, est aperçu par le soleil et la lune qui le dénoncent à Vichnou. Celui-ci lui tranche aussitôt la tète, et cette tête, devenue immortelle, poursuit sans cesse les deux astres délateurs pour les dévorer.1 Le môme récit se retrouve dans le Vishnupurâna. De là les noms sanscrits de l'éclipsé, tels que râhugrâha, râhusafïsparçaj l'attaque, le combat de Râhu, ou simplement grahana, la prise, ou encore âupagrastika, devoratio, de upagras, dévorer.2 Ce mythe sûrement fort ancien, bien qu'il ait pu se modifier, a passé de l'Inde chez les Mongols, où le démon a pris de Râhu le nom d'Aracho. D'après Bergmann, les Mongols font un grand bruit pour l'effrayer pendant les éclipses.
Les Scandinaves ont un mythe différent, mais du même genre. Suivant eux, ce sont deux loups, Skôll et Ilati, qui poursuivent sans cesse le soleil et la lune, et ce dernier, appelé aussi Mânagarmr, le chien de la lune, finira par l'avaler à la lin des temps ( Grimm, Deut. myth., 401 ). Un souvenir de cette tradition s'est conservé dans la locution bourguignonne: Dieu garde la lune des loups, en parlant ironiquement d'un danger lointain ( Ibid., p. 150). La coutume de pousser de
1 Râhu% (1er Ergreifer. celui qui saisit, probablement de la racine rabh (D. P.)- Cf. yrah et yrubh. L'éclipsé même s'appelle aussi râhu.
2 D'autres termes sont upaplava, attaque, upasarya, ujiasargana^ malheur, accès de maladie; cf. Manu, 4, 37, âditya upasyshta, sol deliciens, uparâga, obscurcissement, calamité, etc.
grands cris pour venir au secours de l'astre existait encore au moyen âge, et l'Eglise la condamnait comme une superstition païenne.1 Déjà les Romains avaient la même coutume, comme on le voit dans Juvénal (vi, 442) ;2 mais il est singulier que, chez eux, non plus que chez les Grecs, il ne soit fait aucune mention du mythe primitif. L'cjcÀcriJ/iç de ces derniers, le lai defectio, ne le rappelle pas avec assez de précision.
Chez d'autres peuples de la famille arienne, où le souvenir du mythe est également perdu, les noms mêmes de l'éclipsé s'y rapportent parfois très-clairement. Ainsi le pers. girift, de ffiri/tan, saisir, répond au sanscrit (jraha, pour ffrabha, de grabh, capere ; cf. zend g&rtw, id., d'où gtrfyta, saisi. L'irl. caminan, éclipse, d'après O'Reilly,5 paraît signifier le combat, si l'on compare cam et surtout le cymrique camaum, combat Un autre terme ancien, erchrae, erchra (Z.*, 868), earcra (O'R.), serait encore plus expressif si, comme je le crois, il est composé de earc, soleil, et de rae, combat, ce qui correspondrait à un composé scr. arkarava} Beaucoup d'autres noms n'expriment que l'idée d'une défaillance ou d'une maladie de
• L'Indic. pagan. au viii« siècle parle : De lunae defectione, quod dicunt vince luna. Déjà antérieurement, saint Maxime de Turin, au v« siècle, et saint Eloi, au vu», prêchaient fortement contre cette coutume (Grimm, 1. cit., et Abergl., xxv).
* Jam nemo tubas, nemo aéra fatigat, Una laboranti poterit succurrere lunœ.
* O'R. indique comme source le glossaire de Cormac, mais je ne trouve pas ce mot dans l'édition récente que Stokes en a publiée.
4 Cette conjecture assez plausible tombe en présence des divers décomposaa anciens, tels que ar- a-c/irtnitn, difficiscor, ar-in-chirnat) intereunt (Z.*, 429), torchair = do-ro-chair, cecidit(449), etc., delà rac. car, tomber, cearaim (O'R.). Il faut donc diviser le nom de l'éclipsé en er-chrae, ir-chre, avec le sens propre de interitus, defectio (Z.% 868),
l'astre, Ainai le cymrique paM, Tarmor, fallamy gwaskaden} défaillance, angoisse, mougaden, étouffe ment, Terse tinnea» geala\chf maladie de la lune, Tangto-saxon npêpntngennes^ défaillance, misère, le lithuan. gadinnimas saules, menesio, la mine du soleil on de la lune, etc., etc.
Ces divers rapprochements laissent peu de doute sur l'existence du mythe en question chez les anciens Àryas. Du reste, on trouve aussi ailleurs des traces de superstitions analogues, et la coutume de faire un grand vacarme pendant les éclipses a été observée chez les Groenlandais, ainsi que chez plusieurs peuplades africaines.
SECTION IL g 370. LES DIVISIONS DU TEMPS.
Dans tout ce qui précède, il n*est aucunement question d'astronomie proprement dite^ et les premiers développements de cette science n'ont commencé qu'avec les observations nécessaires pour fixer régulièrement les divisions du temps. Ces divisions sont partout essentiellement les mêmes, parce qu'elles reposent sur Tordre invariable du mouvement des astres. Le cours apparent du soleil donne immédiatement les jours et les nuits; la lune et ses phases exigent déjà quelque attention de plus pour en tirer le mois avec ses subdivisions; enfin, la longueur de Tannée, appréciée d'abord par approximation, n'arrive à une détermination exacte qu'à la suite de longs tâtonnements et à Taide de la science la plus avancée, Il s'agit de rechercher, non-seulement si les anciens Àrvas avaieut
des noms pour ces diverses divisions du temps, mais quelles idées ils y attachaient, et à quel degré de précision ils étaient parvenus pour les éléments d'un calendrier régulier.