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LE JOUR ET LA NUIT

La durée du jour de 24 heures, déterminée invariablement par la rotation de la terre sur son axe, constitue partout l'unité de mesure qui s'applique ensuite aux périodes plus longues. Comme elle est donnée immédiatement par la nature, on peut se dispenser de prouver que les Aryas primitifs la connaissaient, bien qu'ils en ignorassent la cause prochaine. Je m'abstiendrai même de comparer les noms du jour et de la nuit, qui appartiennent sans contredit au fond le plus ancien de la langue. Les deux principaux, qui correspondent au sanscrit div, diva, divan, dyu, etc., jour, et nakta, nakti, nakktn, nuit,1 se retrouvent dans presque toutes les branches de la famille. Le premier, de la rac. div, lucere, n'exprime autre chose que la notion de lumière; le second, de naç, perire, interire, désigne la nuit en quelque sorte comme la mort du jour. Le nom du jour se liait à ceux du ciel et de la divinité ; celui de la nuit et plusieurs de ses synonymes se rattachaient à des idées de destruction et de malheur. Je dois renvoyer aux ouvrages de Bopp, de Pott, de Benfey, etc., soit pour la comparaison des termes, soit pour l'étude de la multitude d'adverbes de temps et de particules qui en sont sortis dès l'époque la plus reculée.2

1 Védique aussi nak^ naç ; cf. niç, niçâ.

2 Un fait qui mérite d'être signalé, c'est que deux des noms sanscrits de la nuit ne se retrouvent, à ma connaissance, que dans Tirlan-

Ainsi que nous le verrons bientôt, les anciens Aryas avaient des mois lunaires, et, comme les phases de la lune ne pouvaient bien s'observer que de nuit, il était naturel qu'ils comptassent les temps par nuits plutôt que par jours. Cette coutume s'est maintenue, en effet> chez plusieurs peuples de race arienne. On en trouve des traces dans le Rigvèda où kshapâ, nuit, est employé parfois comme synonyme de jour en tant que division du temps.1 De même pour râtrî,râtra, n., dans le scr. daçarâtra, dix nuits, pour un espace de dix jours, etc. Les anciens Iraniens comptaient toujours par nuits, comme on le voit dans YAvesta (Fargard, IX, 135 et suiv.), et Spiegel en infère avec raison que leurs mois devaient être lunaires (Avesta, II, xcvni). Pour les Gaulois et les Germains, nous avons les témoignages de César et de Tacite.2 Les Cymris disent encore Jieno, cette nuit, pour en ce jour, maintenant, et wyth nos, huit nuits, pour une semaine. Chez les Anglo- Saxons, nith erne, la nuit dernière, équivalait à hier, et l'anglais for tnight, pour fourteen nights, quatorze nuits, notre quinzaine, est un dernier reste de cette antique manière de compter.

dais, ce qui est d'ailleurs plus d'une fois le cas pour d'autres mots. L'un est le scr. andhikâ, de andha, aveugle, conservé dans l'ancien ni. aidche (Z.*, 247), mod. oidhche, oiche, avec la suppression habituelle de la nasale. L'autre est le scr. râtri, obscur quant au sens étymologique, et qui n'est resté en usage que dans l'adverbe irland. a reidhir, a reidhr, a rétr, en erse an raoir, la nuit passée. Un nom irlandais du jour, la, lav, pi. laithe, offre une coïncidence singulière et unique avec le laghmani du Caboul, laê, jour.

1 Par exemple, Rigv., 4, 16, 49: Kshapô madêma çaradaçéa pûrvih, célébrons les nuits et les antiques années.

* C;es., VI, 18 : Spatia omnis temporis non numéro dierum sednoctium finiunt. — Tacite, Germ., 11 : Nec dierum numerum, ut nos, sed noctium computant, etc.

A cela se joignait l'idée, commune à plusieurs cosmogonies, de placer les ténèbres à l'origine des choses, et de regarder la nuit comme plus ancienne que le jour. Je n'ai pas besoin de rappeler le second verset de la Genèse. Dans un hymne du Rigvêda, que M. Muller a traduit (Sansk. Litter., 559), il est dit: <r Au commencement était l'obscurité. Des ténèbres pro- « fondes enveloppaient tout comme un océan sans lumière. » Manu (I, 5) dit aussi que, à l'origine, le monde était tamôbhûta, enveloppé d'obscurité. La théogonie d'Hésiode (v. 123 et suiv.) fait surgir immédiatement du Chaos l'Erèbe et la Nuit comme ses deux enfants, et de ces derniers naissent à leur tour l'Ether et le Jour. Il en est de même dans la mythologie Scandinave où la Nuit, Nôtt, la fille noire du géant Nôrvi, enfante successivement Audr, la richesse, Iôrdh, la terre, et Dagr, le jour (Grimm, DetiL Myth., 424). Les Gaulois avaient sans doute quelque tradition du même genre, puisqu'ils comptaient par nuits en leur qualité de descendants de Pluton, suivant César.

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