LES DIVISIONS DU JOUR
1) Outre la distinction naturelle du jour et de la nuit, on a dû sentir de bonne heure la convenance de subdiviser cette première unité de la mesure du temps, et cela d'abord dans un but tout pratique, pour régulariser les occupations, les repas, le sommeil, etc. C'est ainsi que nous avons vu déjà quelques noms anciens du matin et du soir se rattacher directement à la vie pastorale et à l'agriculture (t. II, p. 75 et sqq.). D'autres se lient aux deux moments bien caractérisés du lever et du coucher du soleil; mais la plus simple observation a dû montrer
bien vite que ces deux moments varient sans cesse, et que tour à tour le jour et la nuit empiètent l'un sur l'autre. On aura cherché dès lors quelque point do départ fixe, et on l'aura bientôt trouvé dans le passage du soleil au zénith, qui détermine le milieu du jour, comme celui de certaines étoiles le milieu de la nuit. De là, sans doute, le parfait accord des langues ariennes pour désigner le midi et le minuit par des termes qui ont tous le même sens, et dont les éléments sont souvent identiques. Les noms sanscrits madyâhna, divâmadhya} madhfandina pour midi, et madhyarâtra ou arddharâtra pour minuit, répondent exactement pour la signification au pers. nîm-rôz, nim-i sJiab (nîm = scr. néma, demi), au kourde nîvrû et ntvshev, à l'ossète ardag bon, ardag achsaw (= scr. arddha -f- fohapâ), au gr. [Mî(ni/M<oflcb et /jUoji ku|, au lat. mendies, de medidies, et média noœ, à l'irl. meadliàn laoi et meadhôn ôidhche, au cymr. canol ( ou hanner) dydd, et nos, à l'anglo-saxon middaeg et midniht, anc. ail. mittitag et mittinaht, etc., au lith. vriddùdênis et widdùnaktis, à l'anc. slave polùdîne et polûnoshtï, etc., etc. Quelque naturelles que soient ces désignations, leur accord est difficilement fortuit, car elles auraient pu varier. Ainsi l'hébreu nkôn ha iôm, stabile diei, et l'arabe zuhr, zuhrî, le dos, le sommet, le point culminant, pour midi, reposent sur des idées différentes. Les termes qui diffèrent dans les langues ariennes, comme le scr. uddina, le haut du jour = midi (Wilson), avyathishî, l'immobile = minuit, etc., sont en petit nombre.
2) L'intervalle qui sépare midi de minuit, et réciproquement, est divisé en deux parties par le coucher et le lever du soleil, ce qui, suivant notre manière de compter, place les moments moyens du soir et du matin à six heures après et avant midi. Ces moments, toutefois, n'ont rien de fixe, et c'est pour-
quoi les noms du matin et du soir, quand ils ne se rapportent pas aux occupations habituelles, n'expriment, en général, que le commencement ou la fin du jour et de la nuit. Parmi ces noms, un seul paraît remonter à l'époque de l'unité. C'est le sanscrit sâya, auquel répond l'irlandais sia, soir (O'B.). Il signifie proprement fin, terme, de la rac. si, ligare, au causatif sayay; cf. stman, limite, ou plutôt de sô, sa (syati), conficere, causatif sayay, ava-sâ, finire, avasita, fini, etc. l De si vient l'adj. seru, qui lie, et cette forme conduit au latin sérum, soir, sêrus, tardif, etc., ainsi qu'à l'ossète ser ou ùar, izar, et au cymr. hwyr, soir = hêr, de sêr. L'irlandais siar, soir et ouest, répond exactement à hwyr, le ia équivalant dan* la règle à tvy et é, et cependant il s'élève un doute sur la connexion réelle de ces deux termes, à cause de iar, ouest, qui est à siar comme oir est à soir, id. Ce iar, en effet, est contracté de ivar, le scr. avara, occidental, et se retrouve comme nom du soir dans le pers. îwar, aywâr, et le kourde évar, ce qui nous éloigne complètement de sérum et de la rac. «. Use pourrait donc que l'analogie de siar ne fût qu'apparente, ou que deux tenues de provenances diverses se fussent confondus sous une même forme.
3) Une division du jour de 24 heures en quatre parties seulement reste insuffisante pour l'usage pratique, et on a dû bientôt recourir à de nouvelles subdivisions. Ce n'est que beaucoup plus tard, toutefois, que l'on est arrivé à compter le temps d'une manière suffisamment exacte pour les exigences d'une civilisation plus avancée. Aussi rien n'indique que les Aryas primitifs aient connu l'usage des heures tel qu'il s'est
1 D'après le D. P., le mot védique sâya signifie proprement retour. et ava-sâ, dételer les animaux de trait, revenir chez soi, puis cesser, finir, s'arrêter ; mais il n'est pas sûr que sa ait le même sens.
introduit, sous diverses formes et à diverses époques, chez plusieurs peuples anciens. On trouve cependant ici et là quelques traces d'un système où le jour se composait de huit parties, par suite d'une seconde bissection des quatre intervalles primordiaux.
Le scr. yâma, proprement cours, espace de temps, de yây ire, désignait la 8e partie d'un jour entier, soit un intervalle de trois heures de jour et de nuit; mais il s'appliquait plus spécialement à la nuit, qui est appelée yâmavatî, yâmî, yâmya, t/âminî, yâmirâ, etc. Bopp compare l'armén. jam, qui a pris l'acception d'heure ( Verg. Gr., I, 382). Kuhn en rapproche également, avec beaucoup de probabilité, le gr. tj/Aipct, jour (Z. S., IV, 42), qui signifierait ainsi, divisé en yâmâs, comme yâmirâ, nuit.
On sait que, chez les Romains, la nuit était partagée en quatre veilles, vigilia prima, secunda, etc., en moyenne de 3 heures chacune (Plin., Ep., III, 4).
Le scand. ôtta désigne le temps matinal compris entre trois heures et six heures, par conséquent égal à un yâma. C'est là probablement ce que signifiait aussi le corrélatif goth. nhtvô, anc. ail. uohta, uhte, tempus matutinum, diluculum. L'étymologie de ce mot est obscure ; mais si l'on compare le goth. uhteigs visan, avoir du temps, du loisir, <rxo\cdjtiV) et l'adverbe uhteigô, tvKa,çia>ç> à temps, au moment convenable, on peut conjecturer pour uhtvô le sens primitif d'intervalle de temps en général, limité plus tard au matin. 1
Un autre terme du même genre, mais appliqué au jour, paraît être le goth. undaurni, dans undaurni-mats, par lequel Ulphilas rend <tç ittqv, le repas du matin, le déjeuner. L'ori-
1 Votti.WWb., 1, 1, 494, et II, 1, 590) explique uhtvô, uohta, par réveil, en comparant l'anc. allem. waht, wachta.
gino eu est incertaine; mais soit qu'il dérive de la préposition itnd, usque, ou peut-être mieux de undar, inter, soit qu'il faille y voir un composé devenu obscur, on arrive, avec Grimm (Deut. Gramm.y II, 337), au sens probable d'intervalle de temps. Et il se trouve, en effet, que dans les autres langue? germaniques, les applications différent quant aux moments du jour. Ainsi, Fanglo-sax. nndern désigne exactement neuf heures du matin, comme le scand. luidorn, et undern-mete est le repas de neuf heures; mais Fane. ail. untarn se prend pour midi, et, dans les dialectes du sud de l'Allemagne, untern signifie tantôt le déjeuner et tantôt le goûter ou le repas du soir.1 On peut en inférer que undaurni a désigné dans Forigine les divers moments d'un jour divisé en quatre intervalles, depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir.
Le même système se retrouve aussi chez les Cyiaris qui partagent le jour en quatre parties, savoir bore, anterth, nawn et echwydd (Owen, Dict.9 v. anterth). J'ai indiqué déjà (t. II, p. 78 ) le sens de bore, matin ; nawn est emprunté au latin noua, comme l'anglais noon ; echwydd, pour soir, signifie repos; mais anterth, qui s'appliquait également à l'intervalle de six heures à neuf heures, ou de neuf heures à midi, semble avoir quelque affinité avec Y undaurni, undern, germanique. L'annor. anderv, enderv, qui s'en rapproche encore plus, s'applique de nouveau au soir, et plus spécialement au temps compris entre trois heures de l'après-midi et le coucher du soleil. Par contre, Firl. eadartrath est le midi ou l'heure du dîner, et ici la composition du mot, de eadar, inter, anc. irl. etir, eter, itar (Z.2, 656), et trath, temps, est parfaitement claire. On ne saurait donc douter que les mots anter, ander, ender, du
1 Cf. Graif, Sprachschatz, I, 38" .
cymrique ne soient également la préposition tftfer, gotlu urtihir « scr, antnr. 1 Le second élément de ce* mots s'est sans doute altéré, comme aussi en germanique.
Il est à remarquer que le bot. tmtar et l'adj, dérive autant s 'emploi eut de mémo pour exprimer des relations de temps* Cf. uïrfarà, antarena: adv., pendant, durant, çit antam7 subst. m, intervalle, période. Le composé UAtàtd&fâ&fy espace de dix jours, est une formation semblable aux termes européens comparés ci-dessus.
Ces diverses indications, qui ne sont certainement pas complètes, suffisent, h (aire présumer une très-ancienne division du jour de 24 heures en huit partit1», que Ton appelait simplement les temps on les intervalles, et qui déterminaient, dans la vie usuelle, les moments du travail et du repos, ainsi que des quatre repas de la journée. C'est de là peut-être qu'est dérivé notre système des 24 heures, 3 x $, tandis que, dans l'Inde, celui des trente nathûrtaê ou heures (Cf. Mann» 1* 64) s'est substitué aux yantas^ avec lesquels il ne s'accorde point.